0157 La Technique du Squiggle
Un outil de
communication et de soin pour l'enfant et l'adolescent
Dr.
Claude Jean Paris
Psychiatre et
pédopsychiatre – Centre Médical Desfeux, Boulogne-Billancourt
Modèle BPS-E (Biopsychosocial-Écologique)
RÉSUMÉ
La technique du squiggle, développée par le
pédiatre et psychanalyste Donald W. Winnicott, est un outil clinique et
relationnel fondé sur le dessin interactif. En alternant traits et formes avec
l'enfant, le thérapeute — ou le parent — crée un espace de communication
symbolique où les émotions difficiles peuvent se déposer sans mots. Cet article
présente les bases théoriques de cette technique, son déroulé en séance
spécialisée, et ses applications pratiques à domicile, notamment pour dénouer
une tension relationnelle ou préparer un enfant au coucher.
Mots-clés : squiggle · Winnicott ·
psychothérapie enfant · communication non verbale · parentalité · coucher
1.
Introduction
Communiquer avec un enfant, en particulier
lorsqu'il traverse une période difficile, n'est pas toujours aisé par le seul
recours au langage verbal. L'enfant pense, ressent et se représente le monde à
travers le jeu, le dessin et le symbole bien avant de maîtriser les mots de
l'émotion. C'est pour répondre à cette réalité développementale que Donald
Woods Winnicott (1896–1971), pédiatre et psychanalyste britannique, a mis au
point le squiggle game — littéralement « le jeu du gribouillis ».
Simple dans sa forme, riche dans sa portée,
cet outil repose sur un principe élégant : le thérapeute trace librement un
trait ou une forme sur une feuille, et invite l'enfant à le compléter, à le
transformer en quelque chose. Puis les rôles s'inversent. Ce va-et-vient
graphique instaure une co-création symbolique qui ouvre, souvent mieux que
n'importe quelle question directe, l'accès au monde intérieur de l'enfant.
Si cette technique est née dans un cadre
clinique spécialisé, elle possède aujourd'hui une valeur qui dépasse largement
le cabinet du thérapeute. Les parents, les éducateurs et tous les adultes en
lien avec un enfant peuvent s'en emparer comme d'un langage commun, doux et
ludique, pour traverser ensemble les moments de tension, d'inquiétude ou
simplement préparer sereinement la nuit.
2.
Origines et fondements théoriques
2.1 Donald Winnicott et l'espace transitionnel
Winnicott a décrit le squiggle pour la
première fois dans ses consultations thérapeutiques avec des enfants, publiées
dans l'ouvrage Therapeutic Consultations in Child Psychiatry (1971). Pour lui,
le dessin partagé constitue un « espace transitionnel » — un espace ni
entièrement dans la réalité extérieure, ni entièrement dans la réalité interne
de l'enfant — où la créativité, le jeu et la signification peuvent émerger
librement (Winnicott, 1971).
Cette notion d'espace transitionnel est au
cœur de la théorie winnicottienne du développement émotionnel : c'est dans cet
entre-deux que l'enfant élabore ses angoisses, explore ses identifications et
construit son rapport au monde. Le squiggle matérialise cet espace sur une
simple feuille de papier.
2.2 Ancrage dans les théories du jeu et du symbolisme
Le squiggle s'inscrit plus largement dans les
théories développementales qui reconnaissent le jeu comme le mode
d'apprentissage et d'élaboration privilégié de l'enfant (Piaget, 1945 ;
Vygotski, 1978). Le dessin, activité symbolique par excellence, permet à
l'enfant de représenter ce qu'il ne peut pas encore nommer. Des études en
psychologie du développement confirment que le dessin figure parmi les premiers
vecteurs d'expression émotionnelle chez l'enfant dès l'âge de 3–4 ans (Golomb,
2004 ; Malchiodi, 2011).
Dans le cadre du modèle BPS-E
(Biopsychosocial-Écologique), la technique du squiggle mobilise simultanément
plusieurs axes : sur le plan biologique, elle engage les fonctions
sensorimotrices et la régulation émotionnelle via le jeu ; sur le plan psychologique,
elle favorise la mentalisation et l'élaboration symbolique ; sur le plan
écologique, elle s'adapte à tous les environnements — cabinet, domicile, école
— et renforce le lien entre l'enfant et son entourage (Paris, 2013).
2.3 Indications cliniques principales
La technique du squiggle est indiquée dans de
nombreuses situations :
·
Difficultés
émotionnelles et comportementales (anxiété, opposition, tristesse)
·
Traumatismes
ou événements de vie difficiles (deuil, séparation parentale)
·
Troubles
du neurodéveloppement (TDAH, TSA) avec difficultés de verbalisation
·
Bilan
pédopsychiatrique initial pour établir un contact non menaçant
·
Situations
de crise relationnelle à domicile ou en milieu scolaire
Elle
est utilisable dès l'âge de 3 ans et conserve sa pertinence jusqu'à
l'adolescence, en adaptant la complexité des échanges à l'âge et au niveau de
développement de l'enfant.
3.
Déroulé en séance avec un professionnel de santé
3.1 Le cadre de la séance
Lors d'une consultation pédopsychiatrique ou
psychothérapeutique, le squiggle s'intègre naturellement dans un cadre
sécurisant. Le professionnel dispose sur la table une feuille blanche A4 (ou
plus grande) et des crayons simples — couleur ou crayon à papier selon l'âge.
Il n'y a ni règle, ni bonne ou mauvaise réponse. L'objectif affiché à l'enfant
est simple : « On va dessiner ensemble, chacun son tour. »
3.2 Les étapes de la technique
Étape 1 — Le premier trait du thérapeute. Les yeux parfois fermés ou sans intention
précise, le thérapeute trace un trait continu, ondulé ou en forme de vague sur
la feuille. Ce trait doit être suffisamment ouvert pour laisser à l'enfant un
espace d'interprétation large.
Étape 2 — La complétion par l'enfant. L'enfant est invité à transformer ce trait en
quelque chose : un animal, un objet, un personnage, une scène... Il peut
compléter le dessin à sa guise, le nommer, raconter une histoire autour. Le
professionnel observe sans diriger, avec une curiosité bienveillante.
Étape 3 — L'inversion des rôles. C'est maintenant l'enfant qui trace un
squiggle, et le thérapeute qui le complète. Ce renversement est fondamental :
il signale à l'enfant que le professionnel est un partenaire, pas un juge. Il
ouvre aussi de nouvelles projections symboliques.
Étape 4 — L'élaboration narrative. Au fil des échanges, le professionnel peut
doucementt questionner : « Qu'est-ce que ça lui fait, ce personnage ? », « Où
est-il ? », « Qu'est-ce qui va lui arriver ? ». Ces questions ouvrent le récit
sans le forcer. Les thèmes qui émergent — danger, solitude, protection,
transformation — constituent des hypothèses sur la vie intérieure de l'enfant.
Étape 5 — Le retour réflexif. En fin de séance, le thérapeute peut proposer
un bref retour : « Tu as dessiné beaucoup de personnages tout seuls… est-ce que
ça t'arrive, toi, de te sentir seul ? ». Ce passage du symbolique au réel doit
être proposé, non imposé. Certains enfants y répondent directement ; d'autres
gardent la protection du symbole.
3.3 Ce que le thérapeute observe
Au-delà du contenu manifeste des dessins, le
professionnel porte attention à plusieurs dimensions cliniques :
·
Le niveau
d'investissement de l'enfant : enthousiasme, inhibition, résistance
·
La
qualité du trait : ferme, tremblant, rapide, minutieux
·
Les
thèmes récurrents : figures d'agression, de protection, d'isolement
·
La
relation au cadre : respecte-t-il les limites de la feuille ? Envahit-il
l'espace du thérapeute ?
·
La
capacité de mentalisation : peut-il prêter des intentions, des émotions à ses
personnages ?
Ces
observations s'inscrivent dans une évaluation clinique globale et ne
constituent jamais un outil diagnostique isolé (Claman, 1980 ; Tuber &
Caflisch, 2011).
4.
Utilisation à domicile par les parents
4.1 Principes d'adaptation parentale
L'un des atouts majeurs du squiggle est sa
transposabilité hors du cabinet. Les parents n'ont besoin d'aucune formation
spécialisée pour en faire usage. Il suffit de comprendre l'esprit de la
technique : créer un moment de complicité graphique, sans jugement et sans
objectif prédéfini. C'est dans cet espace détendu que l'enfant choisit, souvent
spontanément, de laisser émerger ce qu'il porte.
Quelques conditions favorisent la réussite :
·
Choisir
un moment calme, sans écran ni distraction
·
Proposer
l'activité sans la rendre obligatoire : « Tu veux qu'on dessine ensemble ? »
·
Utiliser
du matériel simple : une feuille blanche et quelques crayons suffisent
·
Adopter
une posture de curiosité sincère, sans interpréter ni corriger
·
Participer
vraiment : dessiner soi-même, compléter les traits de l'enfant avec soin
4.2 Pour dénouer une situation difficile
Lorsqu'un enfant est en état de tension
émotionnelle — après une dispute, un épisode de colère, une journée difficile à
l'école — la communication verbale directe se heurte souvent à un mur. L'enfant
se mure dans le silence ou la défense. Dans ces moments, proposer un squiggle
peut désamorcer la tension en déplaçant l'échange sur un terrain neutre et
symbolique.
Exemple pratique : Votre enfant de 7 ans rentre
de l'école silencieux et boudeur. Au lieu de poser des questions directes («
Que s'est-il passé ? »), sortez une feuille et dites : « On fait un gribouillis
? Je commence. » Tracez une forme simple. L'enfant complète. Vous complétez le
sien. Après quelques échanges, lorsque le lien s'est réchauffé, vous pouvez
dire : « Le monstre que tu as dessiné a l'air très en colère… il t'est arrivé
quelque chose aujourd'hui ? » Souvent, l'enfant répond.
Des recherches en psychologie clinique
confirment que les approches expressives indirectes — dessin, jeu symbolique —
facilitent la régulation émotionnelle chez l'enfant en réduisant l'activation
du système défensif associé à la verbalisation directe des conflits (Malchiodi,
2011 ; Stern, 1985).
4.3 Pour préparer le coucher
Le coucher est une transition
développementalement chargée : l'enfant doit renoncer temporairement au monde,
aux parents, à l'activité. Cette séparation nocturne est souvent source
d'anxiété, notamment chez les enfants présentant une sensibilité émotionnelle
élevée, un trouble anxieux, ou traversant une période de changement (Ferber,
2006 ; Owens, 2020).
Le squiggle du soir constitue un rituel de
transition puissant et apaisante. Il offre à l'enfant :
·
Un temps
de connexion sécurisante avec le parent avant la séparation nocturne
·
Un espace
pour déposer les résidus émotionnels de la journée sous forme symbolique
·
Un cadre
contenant et prévisible (même heure, même matériel) qui signale que la nuit
approche
·
Une
transition douce de l'état d'éveil vers la détente et le sommeil
Rituel proposé : Chaque soir, 15 minutes avant
l'extinction des lumières, installez-vous confortablement avec votre enfant,
une feuille et deux crayons. Chacun trace un squiggle à tour de rôle — trois ou
quatre échanges suffisent. Terminez en demandant à l'enfant de raconter
brièvement « l'histoire » du dernier dessin. Ce récit nocturne constitue une
forme de clôture de la journée. Rangez les dessins ensemble : ils appartiennent
à l'enfant. Certains parents constituent ainsi un « carnet de nuit » qui devient
un objet transitionnel précieux.
Cette pratique s'inscrit dans les
recommandations actuelles sur l'hygiène du sommeil pédiatrique, qui insistent
sur l'importance des rituels de coucher stables, de la réduction de la
stimulation numérique et du maintien du lien d'attachement comme conditions du
bon endormissement (Mindell & Owens, 2015).
5.
Précautions et limites
Quelques précautions s'imposent pour que la
technique du squiggle reste bénéfique :
·
Ne pas
interpréter les dessins de façon sauvage. Un monstre dessiné n'est pas
nécessairement le signe d'un trauma. Le sens appartient à l'enfant.
·
Ne pas
forcer la participation. Si l'enfant refuse ou se montre agité, respecter ce
signal et proposer à un autre moment.
·
En cas de
révélation préoccupante (thèmes répétitifs de violence, d'abus, d'idées de
mort), ne pas gérer seul et consulter un professionnel de santé mentale.
·
La
technique parentale ne remplace pas une prise en charge spécialisée lorsqu'elle
est nécessaire. Elle constitue un complément précieux, non un substitut.
6.
Conclusion
La technique du squiggle offre un langage
universel, accessible et non intrusif pour entrer en relation avec l'enfant là
où il se trouve : dans le jeu et le symbole. Outil clinique entre les mains du
thérapeute, elle devient, entre les mains du parent, un vecteur de lien et de
régulation émotionnelle au quotidien.
Dans la perspective du modèle BPS-E, elle
illustre parfaitement la complémentarité des dimensions biologique (engagement
sensori-moteur), psychologique (élaboration symbolique et mentalisation) et
écologique (qualité de l'environnement relationnel) dans le soin apporté à
l'enfant.
Le
squiggle nous rappelle, enfin, que la guérison et la croissance passent parfois
moins par les mots que par ce petit trait tracé ensemble, sur une feuille
blanche, dans l'espace partagé entre un adulte et un enfant.
Références
bibliographiques
Claman, L. (1980).
The squiggle-drawing game in child psychotherapy. American Journal of
Psychotherapy, 34(3), 414–425.
Ferber, R. (2006).
Solve Your Child's Sleep Problems (revised ed.). Fireside.
Golomb, C. (2004).
The Child's Creation of a Pictorial World (2nd ed.). Lawrence Erlbaum
Associates.
Malchiodi, C. A.
(2011). Handbook of Art Therapy (2nd ed.). Guilford Press.
Mindell, J. A., &
Owens, J. A. (2015). A Clinical Guide to Pediatric Sleep: Diagnosis and
Management of Sleep Problems (3rd ed.). Lippincott Williams & Wilkins.
Owens, J. A. (2020).
Behavioral sleep disorders in children and adolescents. In Handbook of
Behavioral Neurobiology: Sleep. Springer.
Paris, C. J. (2013).
Le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E) : fondements et applications
cliniques. [Document de travail, Centre Médical Desfeux, Boulogne-Billancourt].
Piaget, J. (1945). La
formation du symbole chez l'enfant. Delachaux et Niestlé.
Stern, D. N. (1985).
The Interpersonal World of the Infant. Basic Books.
Tuber, S., &
Caflisch, J. (2011). Starting Treatment with Children and Adolescents: A
Process-Oriented Guide for Therapists. Routledge.
Vygotski, L. S.
(1978). Mind in Society: The Development of Higher Psychological Processes.
Harvard University Press.
Winnicott, D. W.
(1971). Therapeutic Consultations in Child Psychiatry. Basic Books.
Winnicott, D. W.
(1975). Jeu et réalité. L'espace potentiel (trad. française). Gallimard.
[Original : Playing and Reality, 1971].