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samedi 13 juin 2026

0157 La Technique du Squiggle

 0157 La Technique du Squiggle

Un outil de communication et de soin pour l'enfant et l'adolescent

Dr. Claude Jean Paris

Psychiatre et pédopsychiatre – Centre Médical Desfeux, Boulogne-Billancourt
Modèle BPS-E (Biopsychosocial-Écologique)

 

RÉSUMÉ

La technique du squiggle, développée par le pédiatre et psychanalyste Donald W. Winnicott, est un outil clinique et relationnel fondé sur le dessin interactif. En alternant traits et formes avec l'enfant, le thérapeute — ou le parent — crée un espace de communication symbolique où les émotions difficiles peuvent se déposer sans mots. Cet article présente les bases théoriques de cette technique, son déroulé en séance spécialisée, et ses applications pratiques à domicile, notamment pour dénouer une tension relationnelle ou préparer un enfant au coucher.

Mots-clés : squiggle · Winnicott · psychothérapie enfant · communication non verbale · parentalité · coucher

 

1. Introduction

Communiquer avec un enfant, en particulier lorsqu'il traverse une période difficile, n'est pas toujours aisé par le seul recours au langage verbal. L'enfant pense, ressent et se représente le monde à travers le jeu, le dessin et le symbole bien avant de maîtriser les mots de l'émotion. C'est pour répondre à cette réalité développementale que Donald Woods Winnicott (1896–1971), pédiatre et psychanalyste britannique, a mis au point le squiggle game — littéralement « le jeu du gribouillis ».

Simple dans sa forme, riche dans sa portée, cet outil repose sur un principe élégant : le thérapeute trace librement un trait ou une forme sur une feuille, et invite l'enfant à le compléter, à le transformer en quelque chose. Puis les rôles s'inversent. Ce va-et-vient graphique instaure une co-création symbolique qui ouvre, souvent mieux que n'importe quelle question directe, l'accès au monde intérieur de l'enfant.

Si cette technique est née dans un cadre clinique spécialisé, elle possède aujourd'hui une valeur qui dépasse largement le cabinet du thérapeute. Les parents, les éducateurs et tous les adultes en lien avec un enfant peuvent s'en emparer comme d'un langage commun, doux et ludique, pour traverser ensemble les moments de tension, d'inquiétude ou simplement préparer sereinement la nuit.

2. Origines et fondements théoriques

2.1 Donald Winnicott et l'espace transitionnel

Winnicott a décrit le squiggle pour la première fois dans ses consultations thérapeutiques avec des enfants, publiées dans l'ouvrage Therapeutic Consultations in Child Psychiatry (1971). Pour lui, le dessin partagé constitue un « espace transitionnel » — un espace ni entièrement dans la réalité extérieure, ni entièrement dans la réalité interne de l'enfant — où la créativité, le jeu et la signification peuvent émerger librement (Winnicott, 1971).

Cette notion d'espace transitionnel est au cœur de la théorie winnicottienne du développement émotionnel : c'est dans cet entre-deux que l'enfant élabore ses angoisses, explore ses identifications et construit son rapport au monde. Le squiggle matérialise cet espace sur une simple feuille de papier.

2.2 Ancrage dans les théories du jeu et du symbolisme

Le squiggle s'inscrit plus largement dans les théories développementales qui reconnaissent le jeu comme le mode d'apprentissage et d'élaboration privilégié de l'enfant (Piaget, 1945 ; Vygotski, 1978). Le dessin, activité symbolique par excellence, permet à l'enfant de représenter ce qu'il ne peut pas encore nommer. Des études en psychologie du développement confirment que le dessin figure parmi les premiers vecteurs d'expression émotionnelle chez l'enfant dès l'âge de 3–4 ans (Golomb, 2004 ; Malchiodi, 2011).

Dans le cadre du modèle BPS-E (Biopsychosocial-Écologique), la technique du squiggle mobilise simultanément plusieurs axes : sur le plan biologique, elle engage les fonctions sensorimotrices et la régulation émotionnelle via le jeu ; sur le plan psychologique, elle favorise la mentalisation et l'élaboration symbolique ; sur le plan écologique, elle s'adapte à tous les environnements — cabinet, domicile, école — et renforce le lien entre l'enfant et son entourage (Paris, 2013).

2.3 Indications cliniques principales

La technique du squiggle est indiquée dans de nombreuses situations :

·  Difficultés émotionnelles et comportementales (anxiété, opposition, tristesse)

·  Traumatismes ou événements de vie difficiles (deuil, séparation parentale)

·  Troubles du neurodéveloppement (TDAH, TSA) avec difficultés de verbalisation

·  Bilan pédopsychiatrique initial pour établir un contact non menaçant

·  Situations de crise relationnelle à domicile ou en milieu scolaire

Elle est utilisable dès l'âge de 3 ans et conserve sa pertinence jusqu'à l'adolescence, en adaptant la complexité des échanges à l'âge et au niveau de développement de l'enfant.

3. Déroulé en séance avec un professionnel de santé

3.1 Le cadre de la séance

Lors d'une consultation pédopsychiatrique ou psychothérapeutique, le squiggle s'intègre naturellement dans un cadre sécurisant. Le professionnel dispose sur la table une feuille blanche A4 (ou plus grande) et des crayons simples — couleur ou crayon à papier selon l'âge. Il n'y a ni règle, ni bonne ou mauvaise réponse. L'objectif affiché à l'enfant est simple : « On va dessiner ensemble, chacun son tour. »

3.2 Les étapes de la technique

Étape 1 — Le premier trait du thérapeute. Les yeux parfois fermés ou sans intention précise, le thérapeute trace un trait continu, ondulé ou en forme de vague sur la feuille. Ce trait doit être suffisamment ouvert pour laisser à l'enfant un espace d'interprétation large.

Étape 2 — La complétion par l'enfant. L'enfant est invité à transformer ce trait en quelque chose : un animal, un objet, un personnage, une scène... Il peut compléter le dessin à sa guise, le nommer, raconter une histoire autour. Le professionnel observe sans diriger, avec une curiosité bienveillante.

Étape 3 — L'inversion des rôles. C'est maintenant l'enfant qui trace un squiggle, et le thérapeute qui le complète. Ce renversement est fondamental : il signale à l'enfant que le professionnel est un partenaire, pas un juge. Il ouvre aussi de nouvelles projections symboliques.

Étape 4 — L'élaboration narrative. Au fil des échanges, le professionnel peut doucementt questionner : « Qu'est-ce que ça lui fait, ce personnage ? », « Où est-il ? », « Qu'est-ce qui va lui arriver ? ». Ces questions ouvrent le récit sans le forcer. Les thèmes qui émergent — danger, solitude, protection, transformation — constituent des hypothèses sur la vie intérieure de l'enfant.

Étape 5 — Le retour réflexif. En fin de séance, le thérapeute peut proposer un bref retour : « Tu as dessiné beaucoup de personnages tout seuls… est-ce que ça t'arrive, toi, de te sentir seul ? ». Ce passage du symbolique au réel doit être proposé, non imposé. Certains enfants y répondent directement ; d'autres gardent la protection du symbole.

3.3 Ce que le thérapeute observe

Au-delà du contenu manifeste des dessins, le professionnel porte attention à plusieurs dimensions cliniques :

·  Le niveau d'investissement de l'enfant : enthousiasme, inhibition, résistance

·  La qualité du trait : ferme, tremblant, rapide, minutieux

·  Les thèmes récurrents : figures d'agression, de protection, d'isolement

·  La relation au cadre : respecte-t-il les limites de la feuille ? Envahit-il l'espace du thérapeute ?

·  La capacité de mentalisation : peut-il prêter des intentions, des émotions à ses personnages ?

Ces observations s'inscrivent dans une évaluation clinique globale et ne constituent jamais un outil diagnostique isolé (Claman, 1980 ; Tuber & Caflisch, 2011).

4. Utilisation à domicile par les parents

4.1 Principes d'adaptation parentale

L'un des atouts majeurs du squiggle est sa transposabilité hors du cabinet. Les parents n'ont besoin d'aucune formation spécialisée pour en faire usage. Il suffit de comprendre l'esprit de la technique : créer un moment de complicité graphique, sans jugement et sans objectif prédéfini. C'est dans cet espace détendu que l'enfant choisit, souvent spontanément, de laisser émerger ce qu'il porte.

Quelques conditions favorisent la réussite :

·  Choisir un moment calme, sans écran ni distraction

·  Proposer l'activité sans la rendre obligatoire : « Tu veux qu'on dessine ensemble ? »

·  Utiliser du matériel simple : une feuille blanche et quelques crayons suffisent

·  Adopter une posture de curiosité sincère, sans interpréter ni corriger

·  Participer vraiment : dessiner soi-même, compléter les traits de l'enfant avec soin

4.2 Pour dénouer une situation difficile

Lorsqu'un enfant est en état de tension émotionnelle — après une dispute, un épisode de colère, une journée difficile à l'école — la communication verbale directe se heurte souvent à un mur. L'enfant se mure dans le silence ou la défense. Dans ces moments, proposer un squiggle peut désamorcer la tension en déplaçant l'échange sur un terrain neutre et symbolique.

Exemple pratique : Votre enfant de 7 ans rentre de l'école silencieux et boudeur. Au lieu de poser des questions directes (« Que s'est-il passé ? »), sortez une feuille et dites : « On fait un gribouillis ? Je commence. » Tracez une forme simple. L'enfant complète. Vous complétez le sien. Après quelques échanges, lorsque le lien s'est réchauffé, vous pouvez dire : « Le monstre que tu as dessiné a l'air très en colère… il t'est arrivé quelque chose aujourd'hui ? » Souvent, l'enfant répond.

Des recherches en psychologie clinique confirment que les approches expressives indirectes — dessin, jeu symbolique — facilitent la régulation émotionnelle chez l'enfant en réduisant l'activation du système défensif associé à la verbalisation directe des conflits (Malchiodi, 2011 ; Stern, 1985).

4.3 Pour préparer le coucher

Le coucher est une transition développementalement chargée : l'enfant doit renoncer temporairement au monde, aux parents, à l'activité. Cette séparation nocturne est souvent source d'anxiété, notamment chez les enfants présentant une sensibilité émotionnelle élevée, un trouble anxieux, ou traversant une période de changement (Ferber, 2006 ; Owens, 2020).

Le squiggle du soir constitue un rituel de transition puissant et apaisante. Il offre à l'enfant :

·  Un temps de connexion sécurisante avec le parent avant la séparation nocturne

·  Un espace pour déposer les résidus émotionnels de la journée sous forme symbolique

·  Un cadre contenant et prévisible (même heure, même matériel) qui signale que la nuit approche

·  Une transition douce de l'état d'éveil vers la détente et le sommeil

Rituel proposé : Chaque soir, 15 minutes avant l'extinction des lumières, installez-vous confortablement avec votre enfant, une feuille et deux crayons. Chacun trace un squiggle à tour de rôle — trois ou quatre échanges suffisent. Terminez en demandant à l'enfant de raconter brièvement « l'histoire » du dernier dessin. Ce récit nocturne constitue une forme de clôture de la journée. Rangez les dessins ensemble : ils appartiennent à l'enfant. Certains parents constituent ainsi un « carnet de nuit » qui devient un objet transitionnel précieux.

Cette pratique s'inscrit dans les recommandations actuelles sur l'hygiène du sommeil pédiatrique, qui insistent sur l'importance des rituels de coucher stables, de la réduction de la stimulation numérique et du maintien du lien d'attachement comme conditions du bon endormissement (Mindell & Owens, 2015).

5. Précautions et limites

Quelques précautions s'imposent pour que la technique du squiggle reste bénéfique :

·  Ne pas interpréter les dessins de façon sauvage. Un monstre dessiné n'est pas nécessairement le signe d'un trauma. Le sens appartient à l'enfant.

·  Ne pas forcer la participation. Si l'enfant refuse ou se montre agité, respecter ce signal et proposer à un autre moment.

·  En cas de révélation préoccupante (thèmes répétitifs de violence, d'abus, d'idées de mort), ne pas gérer seul et consulter un professionnel de santé mentale.

·  La technique parentale ne remplace pas une prise en charge spécialisée lorsqu'elle est nécessaire. Elle constitue un complément précieux, non un substitut.

6. Conclusion

La technique du squiggle offre un langage universel, accessible et non intrusif pour entrer en relation avec l'enfant là où il se trouve : dans le jeu et le symbole. Outil clinique entre les mains du thérapeute, elle devient, entre les mains du parent, un vecteur de lien et de régulation émotionnelle au quotidien.

Dans la perspective du modèle BPS-E, elle illustre parfaitement la complémentarité des dimensions biologique (engagement sensori-moteur), psychologique (élaboration symbolique et mentalisation) et écologique (qualité de l'environnement relationnel) dans le soin apporté à l'enfant.

Le squiggle nous rappelle, enfin, que la guérison et la croissance passent parfois moins par les mots que par ce petit trait tracé ensemble, sur une feuille blanche, dans l'espace partagé entre un adulte et un enfant.

Références bibliographiques

Claman, L. (1980). The squiggle-drawing game in child psychotherapy. American Journal of Psychotherapy, 34(3), 414–425.

Ferber, R. (2006). Solve Your Child's Sleep Problems (revised ed.). Fireside.

Golomb, C. (2004). The Child's Creation of a Pictorial World (2nd ed.). Lawrence Erlbaum Associates.

Malchiodi, C. A. (2011). Handbook of Art Therapy (2nd ed.). Guilford Press.

Mindell, J. A., & Owens, J. A. (2015). A Clinical Guide to Pediatric Sleep: Diagnosis and Management of Sleep Problems (3rd ed.). Lippincott Williams & Wilkins.

Owens, J. A. (2020). Behavioral sleep disorders in children and adolescents. In Handbook of Behavioral Neurobiology: Sleep. Springer.

Paris, C. J. (2013). Le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E) : fondements et applications cliniques. [Document de travail, Centre Médical Desfeux, Boulogne-Billancourt].

Piaget, J. (1945). La formation du symbole chez l'enfant. Delachaux et Niestlé.

Stern, D. N. (1985). The Interpersonal World of the Infant. Basic Books.

Tuber, S., & Caflisch, J. (2011). Starting Treatment with Children and Adolescents: A Process-Oriented Guide for Therapists. Routledge.

Vygotski, L. S. (1978). Mind in Society: The Development of Higher Psychological Processes. Harvard University Press.

Winnicott, D. W. (1971). Therapeutic Consultations in Child Psychiatry. Basic Books.

Winnicott, D. W. (1975). Jeu et réalité. L'espace potentiel (trad. française). Gallimard. [Original : Playing and Reality, 1971].

0174 EXPLORATIONS FONCTIONNELLES CÉRÉBRALES ET BIOLOGIQUES EN PSYCHIATRIE

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