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samedi 13 juin 2026

0166 Ergothérapie et troubles neurodéveloppementaux : bien au-delà du certificat MDPH

 0166 Ergothérapie et troubles neurodéveloppementaux :

bien au-delà du certificat MDPH

Pour une reconnaissance de son rôle thérapeutique intégral dans le parcours de soin des enfants multidis et de leurs familles épuisées

Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre — Boulogne-Billancourt

RÉSUMÉ

Les enfants présentant des troubles neurodéveloppementaux multiples — TDAH, TSA, troubles dys, trouble développemental de la coordination (TDC) — arrivent souvent en consultation dans un contexte familial de grande épuisement : nomadisme médical prolongé, sentiment d’impuissance, faux espoirs successifs et énergie consummée dans des démarches administratives. L’ergothérapie est fréquemment réduite, à tort, à sa dimension administrative — le bilan aux fins de dossier MDPH. Cet article propose une relecture rigoureuse et documéntée de ses indications réelles, de ses fondements théoriques, de ses méthodes et de sa valeur ajoutée clinique pour l’enfant et la famille, à travers le prisme du modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E)[1]. L’ergothérapie y apparaît comme un axe pivot de la coordination du soin, oeuvrant simultanément sur l’enfant, son environnement et le système familial.

Mots-clés : ergothérapie ; troubles neurodéveloppementaux ; TDAH ; TSA ; troubles dys ; TDC ; épuisement parental ; MDPH ; BPS-E ; intégration sensorielle ; CO-OP ; approche centrée sur l’occupation

1. Introduction : quand la famille arrive épuisée avant même d’avoir commencé

Il existe une scène clinique que tout pédopsychiatre, pédiatre ou médecin généraliste ayant exercé quelques années reconnaît immédiatement : des parents — souvent une mère, parfois un père, parfois les deux — assis en face de nous avec cet air particulier où la détermination se mélange à la fatigue profonde. Ils ont déjà vu plusieurs spécialistes. Ils ont rempli des dizaines de formulaires. Ils ont attendu des mois pour des bilans. Ils ont entendu des choses contradictoires. Et quelque part entre deux rendez-vous, ils ont cessé de croire que les professionnels de santé allaient réellement les aider — tout en continuant d’essayer.

Leur enfant, lui, est "multidis" — terme de plus en plus couramment utilisé pour désigner les enfants présentant une association de plusieurs troubles neurodéveloppementaux : TDAH et dyspraxie, TSA et trouble dys, trouble développemental de la coordination (TDC) et difficultés attentionnelles, avec fréquemment une composante anxieuse ou dépressive réactionnelle qui vient complexifier le tableau[2,3]. Ces situations de comorbidité ne sont pas l’exception : selon les données épidémiologiques, plus de 50 % des enfants ayant un TDAH présentent au moins une autre comorbidité neurodéveloppementale[2].

Dans ce contexte, l’ergothérapie occupe une place paradoxale : fréquemment prescrite, souvent attendue longuement, elle est pourtant souvent réduite dans les représentations — tant des familles que de certains prescripteurs — à une fonction administrative : celle de produire un bilan pour la MDPH afin d’obtenir un ordinateur ou des aménagements scolaires. Cette réduction est à la fois injuste envers la discipline, cliniquement pénalisante pour les patients, et énergivore pour les familles qui n’en récolteront pas les bénéfices attendus.

Cet article ambitionne de restaurer une vision complète et documentée des indications, des méthodes et de la valeur clinique de l’ergothérapie dans la prise en charge des enfants multidis, en l’ancrant dans le cadre théorique du modèle BPS-E[1] et en intégrant explicitement la dimension de l’épuisement familial comme variable clinique à part entière.

2. Fondements théoriques : qu’est-ce que l’ergothérapie ?

2.1 Définition et paradigme occupationnel

L’ergothérapie est une profession de santé dont l’objet est d’évaluer et de favoriser la participation des individus dans leurs activités quotidiennes significatives — appelées occupations — en agissant simultanément sur la personne, ses activités et son environnement[22,25]. Contrairement à une vision rééducative centrée sur le déficit, le paradigme occupationnel contemporain se focalise sur la participation fonctionnelle dans les contextes de vie réels : la maison, l’école, le groupe de pairs, les loisirs[24].

Le modèle Personne-Environnement-Occupation (P-E-O) de Law et al. (1996)[11] constitue l’un des cadres de référence les plus cités dans la littérature internationale. Il postule que la performance occupationnelle résulte d’une transaction dynamique et continue entre les caractéristiques de la personne (habiletés, cognitions, émotions), les caractéristiques de l’occupation (exigences, complexité, sens pour l’individu) et les caractéristiques de l’environnement (physique, social, institutionnel). Ce cadre est intrinsèquement compatible avec le modèle BPS-E[1], qui pense la santé comme résultante d’interactions continues entre dimensions biologiques, psychologiques, nutritionnelles/mode de vie et écologiques/sociales.

2.2 Le modèle de l’Occupation Humaine (MOHO)

Kielhofner (2008)[22] a développé le Modèle de l’Occupation Humaine (MOHO), cadre théorique de référence en ergothérapie, qui intègre trois sous-systèmes : la volition (valeurs, intérêts, sentiment de compétence), l’habituation (routines, rôles), et la capacité de performance (composantes sensorimotrices et cognitives). Appliqué à l’enfant multidis, ce modèle permet de comprendre comment les difficultés neurodéveloppementales envahissent progressivement tous les niveaux de fonctionnement : l’enfant perd son sentiment de compétence, évite les activités qui ont du sens pour lui, et voit ses routines quotidiennes se désorganiser — ce qui accroît la charge parentale.

2.3 La Justice Occupationnelle

Mancini & Townsend (2015)[24] ont introduit le concept de justice occupationnelle : chaque individu a un droit fondamental à participer aux occupations qui ont du sens pour lui, et les facteurs environnementaux ou institutionnels qui entravent cette participation sont des injustices occupationnelles. Pour l’enfant multidis, les obstacles à la participation — manque d’aides techniques, environnements scolaires inadaptés, attentes excessives, absence d’aménagements — constituent des injustices occupationnelles que l’ergothérapeute est mandaté à identifier et à réduire. Cette perspective élargie la mission de l’ergothérapie bien au-delà du cabinet vers le plaidoyer, la formation des enseignants et la coordination intersectorielle.

3. Indications cliniques de l’ergothérapie dans les troubles neurodéveloppementaux : une cartographie par le modèle BPS-E

L’ergothérapie n’a pas un seul type d’indication dans les troubles neurodéveloppementaux : elle possède un spectre d’interventions adaptées à chaque profil, à chaque âge et à chaque contexte. Le tableau suivant en présente une cartographie structurée à travers les dimensions BPS-E.

 

Tableau 1. Indications et méthodes ergothérapiques par trouble neurodéveloppemental — ancrage BPS-E

Trouble neuro-développemental

Domaines d'impact fonctionnel

Objectifs ergothérapiques prioritaires

Méthodes/Outils spécifiques

Ancrage BPS-E[1]

TDAH (F90)[2,3]

Planification, initiation des tâches, organisation du bureau, gestion du temps, régulation sensorielle

Autonomie dans les AVQ, stratégies compensatoires exécutives, aménagement environnemental

Coach-AVQ, outils visuels (listes, timers), programme Alert, PASS[4]

Psy : fonctions exécutives (item 4), régulation émotionnelle (item 7). Éco : emploi/scolarité (item 3)

TSA (F84)[5,6]

Traitement sensoriel, communication fonctionnelle, jeu/socialisation, transitions

Désensibilisation/adaptation sensorielle, routines structurées, compétences sociales fonctionnelles

Intégration sensorielle d'Ayres (ASI®)[7], SCERTS, PEP-3, PECS si besoin

Bio : axe SNA (item 9), neuro-inflammation (item 1). Psy : mentalisation (item 14), attachement (item 13)

DYS (dyslexie, dyspraxie, dyscalculie)[8,9]

Graphisme, organisation spatiale, outil informatique, gestion du cartable/agenda, fatigabilité

Compensation grapho-motrice, accès aux supports numériques, réorganisation des tâches scolaires

Bilan de l'écriture (BHK, DTVP-3), logiciels de dictée vocale, adaptation posturale, clavier

Psy : fonctions exécutives (item 4), estime de soi (item 11). Éco : accès aux soins/aménag. (item 6)

TDI/TDAH + TSA (comorbidités multiples)[10]

Tous les domaines ci-dessus, plus hypersensibilité aux transitions, surcharge cognitive, épuisement familial

Priorisation écologique des objectifs, soutien à la parentalité, simplification des demandes scolaires

Modèle P-E-O[11], entretien motivationnel avec les aidants, plan d'action partagé avec MDPH

Toutes dimensions BPS-E : scoring global souvent < 50 % — prise en charge pluridisciplinaire urgente

TDC (trouble développemental de la coordination)[12]

Motricité globale et fine, équilibre, praxies, participation aux activités physiques et ludiques

Amélioration des habiletés motrices fonctionnelles, confiance corporelle, intégration scolaire

Programme CO-OP[13], MABC-2, éducation neuro-motrice, approche orientée tâche

Bio : système autonome/VFC (item 9). Psy : estime de soi (item 11), diffusion identitaire (item 12)

 

3.1 L’intégration sensorielle d’Ayres (ASI®) : un socle pour le TSA et le TDC

Le traitement sensoriel atypique est présent chez 40 à 80 % des enfants TSA et chez une proportion significative des enfants TDC[6,7,12]. L’approche ASI® (Ayres Sensory Integration)[7] est la seule intervention sensorielle pour laquelle il existe une preuve d’efficacité de qualité acceptable : une méta-analyse de Watling & Hauer (2015)[6] conclut à des effets positifs sur la participation et la régulation comportementale pour les enfants TSA. L’ASI® ne consiste pas à appliquer des stimulations sensorielles standardisées, mais à construire un environnement sensoriel adapté où l’enfant explore activement et intègre les entrées sensorielles multimodales dans un contexte significatif et ludique. L’ergothérapeute formulé ASI® élabore également un profil sensoriel (Dunn Sensory Profile[17]) pour orienter les adaptations à domicile et à l’école.

3.2 L’approche CO-OP pour le TDC et le TDAH

Le programme CO-OP (Cognitive Orientation to daily Occupational Performance), développé par Polatajko & Mandich (2004)[13], est une approche centrée sur le problème, orientée vers les objectifs de l’enfant lui-même. L’enfant choisit ses propres objectifs fonctionnels (attacher ses lacets, faire du vélo, écrire plus lisiblement), puis l’ergothérapeute l’aide à découvrir par lui-même des stratégies cognitives pour résoudre les problèmes de performance. Plusieurs études contrôlées randomisées démontrent que CO-OP améliore la performance motrice et le transfert à d’autres activités chez les enfants TDC[13,23]. Pour l’enfant multidis avec un sentiment d’échec chronique, l’approche CO-OP possède de plus une valeur restauratrice de l’estime de soi : l’enfant expérimente la compétence par lui-même.

3.3 Les aides technologiques et aménagements : l'ergothérapie comme expert du "comment"

L’attribution d’un ordinateur ou d’un logiciel de dictée vocale n’a de valeur que si elle est précédée d’une évaluation des capacités d’utilisation, suivie d’un apprentissage outillé et accompagné d’une formation de l’enseignant[9,25]. L’ergothérapeute ne se contente pas de recommander l’outil : il évalue le niveau de graphisme (BHK, DTVP-3[8]), la posture, la fatigue cognitive, les logiciels les plus adaptés au profil de l’enfant, et forme l’ensemble des acteurs. Sans cet accompagnement, les aides techniques restent inutilisées dans les cartables ou génèrent de nouvelles frustrations. C’est ce gap entre attribution administrative et utilisation cliniquement guidée qui fait la différence.

4. L’épuisement familial comme variable clinique : la contribution spécifique de l’ergothérapeute

L’épuisement des familles d’enfants multidis n’est pas un élément secondaire du tableau clinique : c’est une variable centrale qui conditionne l’efficacité de toute intervention[16,18]. Un plan de soins aussi bien conçu soit-il échouera si les parents n’ont plus les ressources émotionnelles et logistiques pour le mettre en oeuvre. Le Questionnaire BPS-E[1], appliqué aux aidants, permet d’objectiver cet épuisement à travers ses quatre dimensions.

 

Tableau 2. Épuisement familial à travers le prisme BPS-E et contribution ergothérapique

Dimension BPS-E (parents/aidants)

Signes d'épuisement observables

Contribution de l'ergothérapeute

Référence / Cadre théorique

Psychologique

Sentiment d'impuissance apprise, culpabilité chronique, hypervigilance, deuil de l'enfant « idéal »[14]

Psychoéducation sur le profil neurodéveloppemental, reformulation des attentes, soutien à la compréhension du trouble

Dempsey & Keen (2008)[15] : modèle d'empowerment familial

Biologique / Mode de vie

Insomnie chronique, somatisations, burn-out parental[16], arrêts de travail répétés

Allègement des routines du soir par structuration de l'environnement de l'enfant, réduction des conflits autour des devoirs

Dunn (2007)[17] : modèle de traitement sensoriel et régulation familiale

Nutritionnel / Mode de vie

Repas chaotiques, pas de pause, alimentation dégradée sous pression temporelle

Simplification des routines repas (organisation spatiale, aide à l'autonomie de l'enfant à table), réduction de la charge cognitive parentale

Law et al. (1996)[11] : P-E-O et écologie des occupations quotidiennes

Écologique / Social

Nomadisme médical, files d'attente MDPH, isolement, jugements sociaux, difficultés financières[18]

Coordination inter-équipe, rédaction des rapports MDPH, accompagnement à l'inclusion scolaire, lien ASH/AESH

Pelletier et al. (2022)[18] : coût psychosocial du parcours diagnostique multidisciplinaire

 

La contribution de l’ergothérapeute à la réduction de l’épuisement familial est souvent sous-estimée. En structurant l’environnement de l’enfant (rituels du soir, organisation du cartable, aménagement du poste de travail), l’ergothérapeute réduit directement le nombre de conflits quotidiens — et donc la charge émotionnelle parentale. En formant les parents à comprendre le profil sensoriel ou exécutif de leur enfant, il transforme une relation de confrontation (« il fait exprès ») en une relation de compréhension (« son cerveau fonctionne autrement »)[15].

4.1 Le nomadisme médical et le rôle pivot de l’ergothérapeute

Le nomadisme médical — succession de consultations spécialisées, bilans orthophoniques, neuropsychologiques, ophtalmologiques, podologiques, psychomoteurs — est une source majeure de désorganisation et d’épuisement pour les familles[18]. Il génère des messages contradictoires, des priorités concurrentes et une saturation du planning familial. L’ergothérapeute, par son approche holistique et sa compétence transversale (motricité, cognition, sensoriel, environnement), peut jouer un rôle de coordinateur de soins informel : synthétiser les bilans existants, identifier ce qui est prioritaire, éviter les doublons, et assurer une communication cohérente avec l’équipe éducative[25]. Ce rôle pivot n’est pas explicitement défini dans les textes réglementaires français, mais il émerge de la pratique comme une nécessité clinique dans les dossiers complexes.

5. Au-delà du certificat MDPH : déconstruire une représentation réductrice

La réduction de l’ergothérapie à sa fonction administrative est à la fois compréhensible et problématique. Compréhensible parce que les familles — à juste titre — perçoivent l’aménagement scolaire comme un enjeu urgent et concret. Problématique parce qu’elle occulte la richesse clinique réelle de la discipline et prive les enfants d’interventions efficaces. Le tableau suivant confronte directement représentations réductrices et réalité clinique.

 

Tableau 3. Déconstruction des représentations réductrices de l’ergothérapie

Représentation réductrice

Réalité clinique de l'ergothérapie

Ce que cela change pour l'enfant et la famille

Base de preuve[19,20]

« L'ergo sert à obtenir un ordi pour la MDPH »

Évaluation fonctionnelle globale (AVQ, cognition, motricité, sensoriel, participation scolaire) orientant les adaptations pertinentes

L'enfant obtient les bons outils au bon moment, pas les équipements standardisés inutilisés

Polatajko & Mandich (2004)[13] ; Cermak & Daunhauer (1997)[21]

« C'est la même chose que la kiné »

Centration sur l'occupation signifiante, le contexte et la participation — pas sur la rééducation isolée du déficit

Transfert des acquis dans la vraie vie (domicile, école, loisirs), pas seulement en cabinet

Kielhofner (2008)[22] : MOHO — Modèle de l'occupation humaine

« C'est pour les enfants handicapés moteurs »

Champ d'action inclut la cognition, la régulation émotionnelle, les praxies, le sensoriel, les fonctions exécutives, la communication

Accès à l'ergothérapie pour TSA, TDAH, dys, TDC, anxiété scolaire — même sans déficit moteur visible

Missiuna et al. (2006)[23] : TDC et participation ; Watling & Hauer (2015)[6] : TSA

« L'ergo prescrit des aides techniques et c'est tout »

Construction d'un projet occupationnel individualisé, travail en réseau, guidance parentale, formation des enseignants

L'environnement entier s'adapte, pas seulement l'enfant — réduction de la charge allostatique familiale

Mancini & Townsend (2015)[24] : justice occupationnelle ; CAOT Guidelines (2021)[25]

 

Point clinique clé : l’ergothérapeute ne rééduque pas un déficit en chambre close. Il reconstruit la participation de l’enfant dans ses environnements réels, en modifiant simultanément l’enfant (stratégies), ses activités (simplification, structuration) et son environnement (aménagements physiques, formation des adultes). Cette triple action est irremplacable par toute autre profession.

5.1 Le rapport MDPH : un document clinique, pas un formulaire

L’un des malentendus les plus fréquents est de considérer le rapport ergothérapique MDPH comme un document administratif (« remplir des cases »). En réalité, un bilan ergothérapique de qualité comprend : une évaluation standardisée (MABC-2[12], BHK[8], VMI, DTVP-3[8], profil sensoriel de Dunn[17]), une évaluation fonctionnelle des activités de la vie quotidienne (AVQ) contextualisée, une évaluation participative de l’environnement scolaire et familial, et des recommandations précises, justifiées et hiérarchisées. Ce document devient alors un outil clinique à part entière, permettant à l’ensemble de l’équipe de soins de comprendre le profil de l’enfant et d’ajuster leurs interventions en conséquence[25].

6. Vignette clinique fictive à visée illustrative

⚠️ Cas entièrement fictif à visée pédagogique exclusivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles est fortuite.

Léa, 9 ans, est adressée en consultation de pédopsychiatrie par sa pédiatre, sur demande de l’école qui « ne sait plus quoi faire ». Diagnostics préalablement posés : TDAH type mixte et dyspraxie. Un bilan orthophonique est en cours pour des difficultés en lecture. La mère arrive épuisée : trois ans de démarches, quatre spécialistes, deux bilans neuropsychologiques, un dossier MDPH rejeté une fois pour information insuffisante. Elle dit : « On court partout, ça ne va pas mieux. J’ai l’impression qu’on nous envoie d’un bout à l’autre et que personne ne parle à personne. »

Application du Questionnaire BPS-E[1] à Léa et à son contexte familial :

 

Tableau 4. Profil BPS-E fictif de Léa, 9 ans (vignette clinique pédagogique)

Dimension BPS-E

Scores représentatifs

% dimensionnel

Observations cliniques / Orientation ergothérapique

Psychologique (max 76)

Fonctions exécutives : 1 / Estime de soi : 1 / Régulation émotionnelle : 1 / Mentalisation : 2

34 %  🔴

Inhibition quasi absente, identité scolaire très négative — priorité : CO-OP + guidance enseignants

Biologique (max 40)

Axe HPA : 1 / SNA/VFC : 1 / Micronutriments : 2 / Antécédents fam. : 1

38 %  🔴

Hyperréactivité neurovégétative, fatigue chronique — bilan bio + programme sensoriel ASI®

Nutritionnel / Mode de vie (max 48)

Sommeil : 1 / Activité physique : 2 / Repas structurés : 1 / Hydratation : 2

50 %  🟠

Rituels du soir chaotiques — ergothérapie : structuration de l'environnement domestique le soir

Écologique / Social (max 48)

Emploi parental : 2 / Réseau social : 1 / Accès soins : 2 / Événements adverses : 1

46 %  🔴

Parents épuisés, nomadisme médical — plan coordination MDPH/école/ergo/pédo. prioritaire

Score global BPS-E

Moyenne des 4 dimensions pondérées

42 %  🔴

Prise en charge pluridisciplinaire urgente — l'ergothérapie est l'axe pivot de l'action environnementale

 

Dans ce profil fictif, l’ergothérapie est identifiée comme l’axe pivot de la coordination, agissant simultanément sur les dimensions écologiques (aménagement scolaire, MDPH), biologiques (programme sensoriel), nutritionnelles/mode de vie (routines du soir) et psychologiques (estime de soi par approche CO-OP).

6.1 Plan d’action ergothérapique SMART (vignette fictive)

 

Tableau 5. Plan ergothérapique SMART pour Léa (vignette pédagogique)

Priorité

Objectif SMART (6 semaines)

Modalité ergothérapique

Indicateur de succès observable

1 — Urgente

Réduire les conflits devoirs à ≤ 1 par semaine (vs. 5/7 jours actuellement)

Aménagement du poste de travail, timer visuel, liste de tâches imagée, logiciel dictée vocale

Journal parental hebdomadaire : nb de conflits, durée, intensité

2 — Court terme

Que l'enfant puisse s'habiller seul le matin en ≤ 12 min sans rappel parental

Programme CO-OP : identification des étapes, stratégie de guidage verbal interne

Observation directe à domicile (si possible) ou auto-report parental en séance

3 — Moyen terme

Participation active à 1 activité extra-scolaire adaptée (sport, art, loisir créatif)

Évaluation des intérêts de l'enfant (COSA), contact avec structures adaptées locales

Inscription effective + maintien 4 semaines sans abandon

4 — Systémique

Rapport MDPH produit et dossier déposé avec recommandations ergothérapiques précises

Bilan ergothérapique formel, lettre de recommandation MDPH, fiche de liaison école

Dossier MDPH complet, réponse obtenue, aménagements mis en place en classe

 

7. Articulation de l’ergothérapie avec le modèle BPS-E et le Questionnaire Harmoniné

Le modèle BPS-E[1] et le Questionnaire Harmoniné BPS-E peuvent être utilisés comme outils de pré-orientation et de suivi de l’intervention ergothérapique, selon trois logiques complémentaires :

        Logique de dépistage : un score psychologique < 50 % (notamment items fonctions exécutives, estime de soi) associé à un score biologique faible (axe SNA, micronutriments) doivent orienter systématiquement vers un bilan ergothérapique, même en l’absence de demande explicite de la famille.

        Logique de priorisation : dans les situations multidis surchargées (score global < 50 %), le questionnaire permet d’identifier quelle dimension intervenir en premier — souvent la dimension écologique/sociale (aménagements urgents, MDPH) avant toute intervention centrée sur l’enfant lui-même.

        Logique d’évaluation de l’impact : à 6 et 12 semaines, le score BPS-E réévalué permet d’objectiver la progression dans chaque dimension, intégrant les effets de l’ergothérapie au-delà du seul domaine moteur ou sensoriel.

 

L’ergothérapeute est le professionnel de santé le mieux positionné pour opérationnaliser la dimension écologique du modèle BPS-E : il intervient directement dans les environnements réels (domicile, école, loisirs), évalue les obstacles à la participation, et les modifie concrètement. C’est la seule profession de santé à posséder ce mandat environnemental explicite[11,24].

8. Discussion

8.1 Pourquoi cette représentation réductrice persiste-t-elle ?

Trois facteurs structurels expliquent la persistance de la représentation réductrice de l’ergothérapie en France. Premièrement, la rarité des ergothérapeutes en ville : les délais d’attente de 12 à 18 mois conduisent les familles à privilégier ce qui est percu comme le résultat le plus urgent (le bilan MDPH), au détriment du suivi thérapeutique. Deuxièmement, la non-prise en charge par l’Assurance Maladie : les séances libérales d’ergothérapie ne sont pas remboursées, ce qui conduit les familles à optimiser le « rapport coût-bénéfice administratif ». Troisièmement, la méconnaissance des prescripteurs eux-mêmes, qui ne sont pas toujours formés à l’éventail complet des interventions ergothérapiques disponibles[25].

8.2 Limites actuelles de la preuve et perspectives de recherche

La littérature sur l’efficacité de l’ergothérapie pédiatrique reste hétérogène en qualité méthodologique[19,20]. Les essais contrôlés randomisés sont peu nombreux en raison de la difficulté à standardiser les interventions centrées sur l’individu. Une révision Cochrane de Hoare et al.[19] sur l’ergothérapie pour le TDC et une révision de Watling & Hauer[6] pour le TSA concluent à des résultats positifs mais un niveau de preuve modéré qui doit inciter à la rigueur dans les pratiques. Les perspectives de recherche incluent : l’évaluation standardisée des résultats centrés sur la participation ; le développement de protocoles manualisés transposables ; et l’étude spécifique de l’impact de l’ergothérapie sur l’épuisement parental.

8.3 Recommandations pratiques pour les prescripteurs

        Prescrire l’ergothérapie dès l’étape diagnostique, pas seulement pour le bilan MDPH — en précisant l’objectif fonctionnel attendu dans la prescription (« évaluation de la participation scolaire et proposition d’aménagements », « programme CO-OP pour les AVQ matinales », etc.).

        Inclure l’ergothérapeute dans les réunions de coordination pluridisciplinaire — pas seulement dans la production de documents.

        Informer la famille de ce que l’ergothérapie peut faire au-delà du bilan MDPH, dès la première consultation, pour déjouer la réduction.

        Utiliser le Questionnaire BPS-E[1] comme outil de pré-orientation : un score écologique < 50 % et un score psychologique < 50 % associés constituent une indication forte d’ergothérapie d’intensité soutenue.

 

9. Conclusion

L’ergothérapie est, dans les situations d’enfants multidis avec environnement familial épuisé, une intervention à la fois nécessaire, sous-prescrite et systématiquement sous-utilisée. Nécessaire parce que la participation de l’enfant dans ses environnements réels — scolaire, familial, social — est l’objectif ultime de toute prise en charge, et que c’est précisément son champ d’action. Sous-prescrite parce que les prescripteurs ne connaissent pas toujours l’étendue de ses indications. Sous-utilisée parce que la démarche MDPH capte l’essentiel de l’énergie disponible des familles.

Le modèle BPS-E[1] offre un cadre intégrateur qui permet de repositionner l’ergothérapie là où elle appartient : non pas comme un prestataire de bilans administratifs, mais comme un professionnel pivot, agissant simultanément sur les dimensions psychologiques (restauration de l’estime de soi par l’expérience de compétence), biologiques (régulation sensorielle), nutritionnelles/mode de vie (structuration des routines quotidiennes) et écologiques/sociales (aménagements scolaires, formation des aidants, coordination inter-équipe).

Pour les familles d’enfants multidis, déjà épuisées par le nomadisme médical, l’ergothérapeute peut être ce professionnel rare : celui qui vient chez eux ou à l’école, qui parle à tout le monde, qui ne crée pas de rendez-vous supplémentaire mais synthétise les précédents, et qui transforme les recommandations théoriques en modifications concrètes du quotidien. C’est précisément ce dont ces familles ont le plus besoin.

 

Références

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Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre — Boulogne-Billancourt 

0174 EXPLORATIONS FONCTIONNELLES CÉRÉBRALES ET BIOLOGIQUES EN PSYCHIATRIE

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