0033 Le Réseau
Reconnecté : Architecture et Remédiation des Fonctions Cognitives
Du modèle
neuroplastique à l'adaptation écologique
Dr Claude
Jean Paris, Docteur en médecine, psychiatre et pédopsychiatre.
Résumé
La remédiation cognitive est une
intervention visant à réduire les déficits cognitifs par l'apprentissage de
stratégies compensatrices ou l'entraînement intensif. Cependant, les approches
fragmentées—ciblant une seule fonction cognitives—échouent souvent. Cet article
propose un modèle intégré s'appuyant sur trois piliers : (1) remédiation
clinique ciblée exploitant la neuroplasticité cérébrale, (2) stratégies
métacognitives enseignant l'autorégulation active, et (3) adaptation écologique
restructurant l'environnement pour réduire la charge cognitive externe. Nous
montrons que seule une approche multimodale coordonnée—associant réentraînement
spécifique, prise de conscience des processus cognitifs et aménagement des
contextes de vie—permet la transformation durable de la rééducation neurônale
en autonomie quotidienne. Nous illustrons ce modèle par l'architecture du
système exécutif, la cascade symptomatique et les mécanismes de reconnexion
cérébrale.
Mots-clés : remédiation cognitive, neuroplasticité, fonctions exécutives,
métacognition, adaptation écologique, approche multimodale.
1. Introduction : Au-delà de la segmentation cognitive
Les troubles cognitifs—qu'ils résultent
d'un traumatisme crânien, d'une maladie neurologique (SEP, TDAH, TOP, autisme),
d'une lésion cérébrale ou d'un déclin neurodégénératif—sont traditionnellement
abordés par des interventions unilatérales : retraitement de la mémoire de
travail ici, entraînement attentionnel là, sans considération systémique.
Cette approche cloisonnée ignore une réalité fondamentale : les fonctions
cognitives ne sont pas des entités isolées. Elles forment un réseau
interconnecté où chaque composant (attention, mémoire, inhibition, flexibilité)
soutient et influence les autres. Une défaillance dans un seul domaine—par
exemple une mémoire de travail surchargée—génère des cascades de
dysfonctionnement dans l'inhibition comportementale, la planification et la
régulation émotionnelle.
Le modèle que nous proposons repose sur trois principes fondamentaux : (1) la
neuroplasticité cérébrale—la capacité du cerveau à se réorganiser
structuro-fonctionnellement suite à l'entraînement ciblé—, (2) la métacognition—la
capacité à prendre du recul et à réguler consciemment ses propres processus
cognitifs—, et (3) l'adaptation écologique—l'aménagement de l'environnement
pour réduire la charge cognitive externe. Seule l'intégration de ces trois
niveaux transforme la rééducation neurônale en autonomie durable.
2. L'Architecture du Système Exécutif : Un Réseau
Interconnecté
2.1. Les Quatre Piliers des Fonctions Exécutives
Les fonctions exécutives sont les capacités
supérieures assurant le traitement de l'information et le contrôle de l'action.
Elles reposent sur quatre pilliers interdépendants :
Attention Sélective : La capacité à résister aux distractions et à filtrer
l'environnement. Un déficit attentionnel génère une surcharge informative
constante, empêchant le traitement efficace des stimuli pertinents. Chez
l'enfant TDAH ou l'adulte post-traumatique, cette vulnérabilité est un point
d'ancrage crucial pour la remédiation.
Mémoire de Travail : La capacité à maintenir et manipuler l'information
temporairement. C'est le « buffer » du système cognitif. Une mémoire de travail
déficitaire produit une « charge cognitive perçue » maximale, où même les
tâches simples paraissent accablantes. Le cerveau limbique en état de surcharge
exécutive produit de l'anxiété et de l'impulsivité.
Inhibition : La capacité à bloquer les réponses impulsives automatiques. Un
déficit inhibitoire crée des comportements dysrégulés—incapacité à attendre,
réactions disproportionnées, non-respect des consignes. C'est le symptôme
visible qui attire l'attention clinique, mais qui masque souvent un
dysfonctionnement en amont.
Flexibilité & Planification : La capacité à s'adapter aux changements et
séquencer les actions. Un déficit de flexibilité produit une rigidité
comportementale—persévération, difficulté à modifier des routines, incapacité à
générer des alternatives. La planification déficitaire génère impulsivité et
désorganisation.
Ces quatre composantes sont orchestrées par un système central : le cortex
préfrontal dorsolatéral et le système limbique, qui redistribuent les capacités
attentionnelles, résistent aux distractions et actualisent en permanence les
informations. C'est ce « hub » central que la remédiation doit cibler.
2.2. Le Moteur Cognitif : Modèle de la Mémoire de Travail
La mémoire de travail fonctionne selon un
modèle à trois composantes (Baddeley & Hitch) :
Boucle Phonologique : Stockage et répétition articulatoire des informations
verbales, orales ou écrites. C'est le « disque dur temporaire » du langage.
Chez l'enfant dyslexique ou l'adulte aphasique, cette boucle est compromise,
d'où l'impossibilité à retenir des instructions verbales ou à manipuler des
mots.
Calepin Visuo-spatial : Stockage et traitement des informations visuelles,
spatiales et images mentales. C'est le « système de navigation » du cerveau. Un
déficit ici produit des troubles de l'orientation spatiale, de la mémorisation
visuelle et de la construction mentale d'objets.
Administrateur Central : Le « chef d'orchestre » qui répartit les capacités
attentionnelles, résiste aux distractions et actualise en permanence les
informations. C'est ici que réside le contrôle exécutif—l'essence même de la
cognition supérieure. Un déficit central crée une surcharge généralisée car le
système ne peut pas prioriser ni filtrer efficacement.
La clé pédagogique : l'entraînement de la mémoire de travail doit cibler
simultanément ces trois composantes, car elles s'influencent mutuellement. Un
enfant qui ne peut pas maintenir une instruction verbale (boucle phonologique
déficitaire) aura du mal à générer une image mentale pour guider son action
(calepin visuo-spatial surchargé). L'administrateur central, débordé, capitule.
3. Matrice des Vulnérabilités Cliniques : Quand le Réseau
s'Altère
Les pathologies neurodéveloppementales et
acquises altèrent le réseau exécutif de manière prévisible. Bien que les
étiologies diffèrent, les altérations ciblent le même réseau, rendant les
stratégies de remédiation transposables.
Sclérose en Plaques (SEP) : Affecte principalement vitesse de traitement et
mémoire de travail. Les plaques démyélinisantes ralentissent la transmission
neuronale. L'information tarde à arriver, surchargeant la mémoire de travail.
Le patient a l'impression de « penser au ralenti ». Les symptômes visibles :
incapacité à terminer une tâche, fatigue cognitive rapide.
Trouble du Déficit de l'Attention (TDAH) : Déficit primaire d'inhibition et de
mémoire de travail. Le système dopaminergique préfrontal sous-actif ne peut pas
soutenir l'attention sélective ni bloquer les distractions. Les symptômes
visibles : impulsivité sociale, oubli des consignes, incapacité à terminer.
Trouble Oppositionnel (TOP) : Déficit principalement inhibitoire et du
traitement sensoriel/social. L'enfant ne peut pas bloquer sa réaction
automatique face à une frustration. Les symptômes visibles : opposition
systématique, irritabilité disproportionnée.
Autisme (TSA) : Déficit du traitement sensoriel/social et de flexibilité. La
surcharge sensorielle overwhelme la mémoire de travail. L'incapacité à changer
de perspective mentale génère rigidité. Les symptômes visibles : persévération,
rituels, détresse face aux changements.
La leçon clinique : Bien que les origines soient différentes, toutes ces
conditions affectent le même réseau exécutif. Cela signifie que les stratégies
de remédiation—bien adaptées à la sévérité et au contexte—sont largement
transposables. Un entraînement à l'inhibition aide le TDAH ET le TOP. Un
travail sur la flexibilité aide l'autisme ET la SEP post-AVC. Une amélioration
de la mémoire de travail soutient tous les cas.
4. L'Iceberg Symptomatique : Visible et Invisible
Les symptômes visibles—incapacité à
terminer une tâche, impulsivité sociale, oubli des consignes—constituent la «
pointe » de l'iceberg. Sous la surface se cachent les déficits invisibles mais
fondamentaux qui les causent.
Symptômes Visibles : Incapacité à terminer une tâche, impulsivité sociale,
oubli des consignes, résultats scolaires en baisse, figer devant un problème.
Ces comportements observables déclenchent les référentiations, les étiquettes
diagnostiques et l'indignation des adultes.
Déficits Invisibles : Surcharge de la mémoire de travail (l'enfant a
l'impression que son cerveau « déborde »), échec de l'inhibition (le modèle de
Barkley : incapacité à supporter le délai entre stimulus et réponse), fatigue
cognitive chronique (épuisement des ressources exécutives), lenteur du
traitement de l'information. Ce sont les vrais architectes du
dysfonctionnement, mais ils sont invisibles à l'observateur naïf.
La confusion clinique commune : Les adultes voient l'impulsivité et pensent «
il ne veut pas contrôler ». En réalité, c'est « il ne peut pas supporter le
délai nécessaire pour inhiber ». Les adultes voient l'oubli des consignes et
pensent « il ne les a pas écoutées ». En réalité, c'est « sa mémoire de travail
a été saturée après la première consigne ».
Cette distinction—visible vs invisible—est la clé de la remédiation efficace.
On n'interdit pas l'impulsivité (traiter le symptôme) ; on renforce la capacité
inhibitoire (traiter la cause). On ne répète pas les consignes de plus en plus
fort ; on restructure le système de mémoire de travail (traiter la cause).
5. La Science de la Remédiation Cognitive : Reconnecter le
Réseau
5.1. La Neuroplasticité Cérébrale : Le Fondement
La neuroplasticité est la capacité du
cerveau à se réorganiser fonctionnellement et structurellement suite à
l'expérience—notamment l'entraînement cognitif intensif. Ce n'est pas une
simple restauration de la fonction perdue ; c'est une réorganisation du réseau
neuronal.
Lors d'un entraînement ciblé répété (par exemple, entraînement intensif de la
mémoire de travail), trois processus se déclenchent :
(1) Renforcement synaptique (Hebb) : Les connexions neuronales activées
ensemble se renforcent. « Fire together, wire together ». Chaque répétition
consolide les connexions.
(2) Réorganisation corticale : Les régions corticales saines se réassignent
pour compenser les zones endommagées ou déficitaires. Les circuits alternatifs
s'établissent. C'est ce qui permet à certains enfants dyslexiques, après une
rééducation intensive, de restructurer leur réseau de lecture.
(3) Création de nouvelles voies neuronales : La synaptogenèse (création de
nouvelles synapses) et la neurogenèse hippocampique (création de nouveaux
neurones) se produisent en réponse à l'apprentissage. Le cerveau littéralement
grandit et se restructure.
La clé : L'entraînement doit être spécifique, intensif et progressif. Vague,
générique, non-ciblé, l'entraînement ne suffit pas. Le cerveau change quand on
lui demande de franchir un seuil de défi, puis on augmente le défi
graduellement.
5.2. Deux Paradigmes de Reconnexion
La neuroplasticité opère selon deux
mécanismes complémentaires :
Processus Bottom-Up (Ascendant) : Répétition intensive pour faciliter la
réorganisation corticale. Objectif : Restauration directe de la fonction
altérée. Cible : Activation reitérée des circuits déficitaires pour les
renforcer. Outil : Entraînements répétés (ex: signaux d'alerte exogènes, jeux
ciblés). Exemple : Entraîner 100 fois une réaction d'inhibition face à un
stimulus spécifique jusqu'à ce que la réponse devienne automatique.
Processus Top-Down (Descendant) : Intériorisation des mécanismes de contrôle
exécutif. Objectif : Compensation et auto-régulation. Cible : Activation des
fonctions complexes pour réguler les processus inférieurs. Outil :
Auto-instructions, Self Alert Training, Métacognition. Exemple : Ensigner à
l'enfant à se dire intérieurement « Stop. Respire. Réfléchis » avant de réagir.
La Synthèse : Ni le bottom-up seul (répétition mécanique sans conscience) ni le
top-down seul (enseigner la stratégie sans l'ancrer par la pratique) ne
suffisent. L'entraînement efficace combine les deux : repetitive practice
anchored by metacognitive awareness.
6. Boîte à Outils Analogique et Digitale : De la Théorie à
la Clinique
6.1. Entraînement Spécifique Analogique
Trois exercices illustratifs ciblent
directement les composantes déficitaires :
Mots à Mots (Cible : Boucle Phonologique) : Retenir une série de mots pour
reconstruire de nouveaux mots via la première syllabe. Exemple : donner «
MAISON, ROBOT, SOLEIL »; l'enfant crée « MARO-SOL ». Mécanisme : Renforce le
stockage verbal, la manipulation phonémique et la fluidité verbale. Complexité
progressive : De 2 à 10 mots, puis augmenter la longueur des mots, puis ajouter
des contraintes phonétiques.
Carrés Magiques (Cible : Administrateur Central) : Stockage temporaire,
réalisation de calculs mentaux et mise à jour constante lors des erreurs.
Mécanisme : Force le triage d'informations multiples, l'inhibition des calculs
erronés et la révision actuelle. C'est un entraînement au système central dans
toute sa complexité.
Forme, Où es-tu ? (Cible : Calepin Visuo-spatial) : Mémorisation et restitution
d'emplacements et d'orientations visuelles (photographie mentale). Mécanisme :
Renforce la construction mentale d'objets, l'orientation spatiale, la
manipulation visuelle. Critère : Progression de 4 emplacements à 20+, puis
ajout de transformations spatiales.
Chaque exercice crée une « charge cognitive croissante » qui force le cerveau à
renforcer ses connexions. C'est précisément cela qui produit la
neuroplasticité.
6.2. Ajustement Automatique Digital : L'Adaptabilité
Informatique
Les outils numériques offrent un avantage
unique : l'ajustement interactif et continu de la difficulté en temps réel
selon les capacités. Quatre outils illustrent ce concept :
RoboMemo : Entraînement intensif de la mémoire de travail (visuo-spatiale et
verbale). L'algorithme augmente la charge au fur et à mesure que l'enfant
réussit, maintenant un défi optimal sans surcharge ni plateau.
RehaCom : Modèles d'attention et résolution de problèmes. Transfère les gains à
l'autonomie sociale—l'enfant apprend à travers le jeu comment gérer les
problèmes réels.
Captain's Log : Habiletés attentionnelles et visuo-motrices. Cible précisément
les composantes de l'attention sélective et de la coordination.
L'Attentionnel : Ciblage de l'alerte phasique, vigilance et attention partagée.
Force l'enfant à maintenir un état d'alerte et de flexibilité attentionnelle.
La force : Ajustement continu. Le système augmente la difficulté sitôt que
l'enfant la maîtrise. Jamais de frustration excessive ; jamais de plateau.
C'est du Vygotsky numériquement orchestré : Zone Proximale de Développement
automatisée.
6.3. Codage Multi-Modal : Robustesse du Réseau
Un principe fondamental : multiplier les
sources d'encodage favorise la récupération. Plutôt qu'une seule étiquette (ex
: « Le nom de la commande »), créer trois voies d'accès au même concept :
Encodage Sémantique (Prénom associé au repas) : Lier le concept à un contexte
significatif. Ex : « Léa apprend la formule mathématique au dîner avec sa
famille ».
Encodage Visuo-spatial (Emplacement de la table) : Lier à un contexte
visuel-spatial. Ex : « La table était près de la fenêtre ».
Encodage Visuel (Visage et traits physiques) : Lier à une image visuelle. Ex :
« Léa portait un pull rouge ».
Stratégie : Dans la peau d'un serveur. Multiplier les points d'ancrage rend le
réseau robuste. Si une voie est oubliée, les deux autres rappellent le concept.
C'est pourquoi la rééducation multi-sensorielle (visuelle, auditive,
kinesthésique) surpasse la mono-sensorielle.
7. La Mécanique de l'Inhibition : Stop & Think
L'inhibition comportementale est le
mécanisme de freinage du cerveau. Un déficit ici crée l'impulsivité. Surmonter
ce déficit demande une réorganisation neurologique délibérée.
Mécanisme Normal : Stimulus → [Délai] → Réponse Évaluée.
Chez le déficitaire inhibitoire : Stimulus → [Délai échoué, trop court] →
Réponse Impulsive Automatique.
Technique Stop & Think (Trois étapes) :
Step 1 : Interruption volontaire de l'action en cours. Au moment où l'enfant
détecte le stimulus amorçant (« Quelqu'un a dit non »), il doit physiquement
s'arrêter. Pas facile si le système inhibitoire est faible. Entraînement :
Demander à l'enfant d'arrêter son action 100 fois jusqu'à ce que le délai s'automatise.
Step 2 : Rappel du but général de la conduite (Goal Management Training). «
Qu'est-ce que j'essaie d'accomplir ? » Cela réengage le cortex préfrontal
dorsolatéral (exécutif) au lieu de laisser l'amygdale réagir automatiquement.
Step 3 : Exécution d'une réponse de meilleure qualité basée sur les
alternatives disponibles. Plutôt que la première réaction, l'enfant génère 2-3
alternatives et en choisit une de manière plus réfléchie.
Graphique : Le temps augmente, l'intensité d'erreur baisse. Au début, l'erreur
est maximale (stimulus provoque réaction immédiate). Après entraînement, une «
pause » émerge où l'enfant évalue. L'erreur diminue, l'action réussit.
C'est fondamental : Ce n'est pas « l'enfant fait un effort » ; c'est « les
circuits inhibitoires se renormalisent par la répétition ».
8. La Métacognition : Le Superviseur du Système
La métacognition est la capacité à
réfléchir à ses propres pensées. C'est le « superviseur interne » qui observe,
évalue et corrige les processus cognitifs. Sans cela, même un cerveau bien
entraîné reste rigide et context-dependent.
Trois composantes :
Connaissances Métacognitives : Ce que je sais de mon fonctionnement (ex : « Je
sais que ma mémoire de travail est faible »). Cette conscience est la première
étape du changement.
Expériences Métacognitives : Mon ressenti subjectif (ex : sentiment de
comprendre vs frustration). Ces signaux internes guides régulation.
Stratégies Métacognitives : Les outils que j'utilise consciemment pour
atteindre mon objectif (ex : Je me relis 3 fois pour détecter les erreurs »).
Cycle Métacognitif (Autorégulation Active) :
Proactive (Avant) : Réflexion & Planification. « Quel est mon résultat
d'apprentissage ? Par quoi devrais-je commencer ? »
Interactive (Pendant) : Monitorage & Régulation. « Suis-je sur la bonne
voie ? À qui pourrais-je demander de l'aide ? »
Retroactive (Après) : Autoévaluation. « Quelles stratégies ont été efficaces ?
Qu'aurais-je pu faire pour mieux réussir ? »
L'enfant qui maîtrise ce cycle devient autonome : il ne dépend plus du
clinicien ou du parent pour réguler ses comportements ; il le fait lui-même.
C'est l'essence du transfert de compétence.
9. L'Adaptation Écologique : Soulager le Réseau
La remédiation clinique + les stratégies
métacognitives ne suffisent pas si l'environnement continue de surcharger le
cerveau déficitaire. L'adaptation écologique réduit la charge cognitive
extrinsèque pour donner une chance au réseau de fonctionner.
Quatre leviers écologiques :
(1) Séquençage : Éviter les doubles tâches. Privilégier le traitement de tâches
une par une. Un enfant avec mémoire de travail déficitaire face à 5 consignes
d'un coup capitule. Donner 1 consigne, vérifier la compréhension, puis passer à
la suivante. C'est « diviser pour régner » appliqué à la charge cognitive.
(2) Aides Externes : Référentiels visuels (tableaux de tâches), pauses
obligatoires de réflexion, blocs-notes à portée de main. Ces outils
externalisent la charge cognitive. Plutôt que « retenir 5 choses en tête »,
l'enfant en note 2, puis revient à la liste. Efficacité : Réduction immédiate
de la surcharge perçue.
(3) Environnement : Espaces calmes désignés (zones de gestion de l'anxiété),
signaux de communication discrets avec l'adulte (plutôt que des appels verbaux
constants). L'environnement physique devient un allié, pas un adversaire.
(4) Externalisation : Répéter mentalement ou à voix haute pour engager la
boucle articulatoire. Ex : Un enfant impulsif se dit à voix haute « Stop.
Respire. Réfléchis ». L'articulation externe renforce le contrôle interne.
Résultat : L'enfant peut enfin utiliser les compétences qu'il a construites en
rééducation. Sans adaptation écologique, les gains en clinique ne transfèrent
pas à la maison ou l'école.
10. La Synthèse : Un Modèle de Soins Multimodal
Une approche globale, concertée et
hiérarchisée est la seule voie pour transformer la rééducation neuronale en
autonomie quotidienne. Trois piliers s'imbriquent :
Remédiation Clinique : Entraînement spécifique (logiciels, jeux) pour exploiter
la plasticité neuronale et réparer les déficits de base. Mécanisme : Bottom-up,
répétition intensive.
Stratégies Métacognitives : Enseignement explicite de l'autorégulation, du Stop
& Think et des routines de résolution de problèmes. Mécanisme : Top-down,
conscience active.
Adaptation Écologique : Aménagement de l'environnement (école/maison),
formation des parents (PEHP) et sensibilisation des enseignants. Mécanisme :
Réduction de la charge extrinsèque.
L'intégration de ces trois domaines crée une « synergie » où les gains en
remédiation se transfèrent à l'écologie de la vie quotidienne. Chacun seul est
incomplet. Ensemble, ils créent un système robuste et durable.
L'affirmation centrale : Une approche globale, concertée et hiérarchisée est la
seule voie pour transformer la rééducation neuronale en autonomie quotidienne.
Conclusion
Le modèle du Réseau Reconnecté offre une
vision intégrative de la remédiation cognitive. Plutôt que de fragmenter les
fonctions cognitives et de les rééduquer isolément, nous reconnaissons le
cerveau comme un système interconnecté où chaque composante affecte les autres.
Les troubles cognitifs—qu'ils soient liés au TDAH, à l'autisme, aux
traumatismes crâniens ou aux maladies neurologiques—affectent le même réseau
exécutif fondamental. Cela signifie que les stratégies d'intervention sont
largement transposables, adaptées à la sévérité et au contexte.
Trois niveaux d'intervention—remédiation clinique ciblée, stratégies
métacognitives d'autorégulation, et adaptation écologique réductrice de
charge—doivent fonctionner de concert pour créer un changement durable.
Le cerveau peut se restructurer. La neuroplasticité est réelle. Mais elle
demande spécificité, intensité, conscience et soutien écologique. C'est cela
qui transforme une rééducation fragile et context-dependent en une autonomie
véritable et durable.
Références
[1] Baddeley, A. (2003). Working memory:
Looking back and looking forward. Nature Reviews Neuroscience, 4(10), 829-839.
[2] Barkley, R. A. (2012). Executive Functions: What They Are, How They Work,
and Why They Evolved. Guilford Press.
[3] Cicerone, K. D., et al. (2011). Evidence-based cognitive rehabilitation:
Updated review of the literature. Archives of Physical Medicine and
Rehabilitation, 92(4), 519-530.
[4] Diamond, A. (2013). Executive functions. Annual Review of Psychology, 64,
135-168.
[5] Emond, V., et al. (2017). Cognitive remediation in traumatic brain injury:
Current evidence and future perspectives. Neuropsychology Review, 27(2),
103-120.
[6] Engle, R. W. (2002). Working memory capacity as executive attention.
Current Directions in Psychological Science, 11(1), 19-23.
[7] Hebb, D. O. (1949). The Organization of Behavior: A Neuropsychological
Theory. Wiley.
[8] Klingberg, T. (2010). Training and plasticity of working memory. Trends in
Cognitive Sciences, 14(7), 317-324.
[9] Levine, B., et al. (2011). Rehabilitation of executive functioning: An
experimental-clinical validation of Goal Management Training. Journal of the
International Neuropsychological Society, 17(4), 618-629.
[10] Lezak, M. D., et al. (2012). Neuropsychological Assessment (5th ed.).
Oxford University Press.
[11] Luria, A. R. (1966). Higher Cortical Functions in Man. Basic Books.
[12] Miyake, A., & Friedman, N. P. (2012). The nature and organization of
individual differences in executive functions. Current Directions in Psychological
Science, 21(1), 8-14.
[13] Norman, D. A., & Shallice, T. (1986). Attention to action: Willed and
automatic control of behavior. In R. J. Davidson, G. E. Schwartz, & D.
Shapiro (Eds.), Consciousness and Self-Regulation (Vol. 4, pp. 1-18). Plenum
Press.
[14] Pascual-Leone, A., Freitas, C., et al. (2010). Handbook of Transcranial
Stimulation. Routledge.
[15] Sohlberg, M. M., & Mateer, C. A. (2001). Cognitive Rehabilitation: An
Integrative Neuropsychological Approach. Guilford Press.
[16] Stuss, D. T., & Knight, R. T. (2002). Principles of frontal lobe
function. Oxford University Press.
[17] Ylvisaker, M., et al. (2008). Self-coaching as a critical component of
executive functions training after traumatic brain injury. Journal of Head
Trauma Rehabilitation, 23(2), 85-97.
[18] Zollig, J., & West, R. (2009). Differences in working memory between
cultures: Examining cognition in East Asian and Swiss adults. Neuropsychology,
23(5), 589-601.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire