0005 Haut Potentiel Intellectuel et Trouble du Spectre de l'Autisme :
Intersections, Masquage et Enjeux
Cliniques
Article de synthèse clinique — 2026
Mots-clés : HPI, haut potentiel intellectuel, TSA, autisme, twice exceptional, double exceptionnalité, masquage, camouflage,
diagnostic différentiel, neurodiversité
Résumé
Le Haut Potentiel
Intellectuel (HPI) et le Trouble du Spectre de l'Autisme (TSA) constituent deux
profils neurodéveloppementaux distincts mais fréquemment intriqués. La
co-occurrence, documentée dans la littérature sous le terme de "double
exceptionnalité" (twice exceptional ou 2e), représente un défi
diagnostique et clinique majeur : le haut potentiel peut masquer les traits
autistiques (phénomène de "camouflage"), et réciproquement, les
particularités autistiques peuvent être confondues avec une simple intensité
intellectuelle, retardant un diagnostic pourtant essentiel.
Cet article examine les
définitions respectives du HPI et du TSA, leurs substrats neurobiologiques, les
mécanismes d'interaction — en particulier le masquage cognitif et social — les
outils d'évaluation différentielle, les profils cliniques spécifiques de la
double exceptionnalité, et les implications pratiques pour la prise en charge.
Il intègre les avancées récentes sur les profils féminins, souvent doublement
masqués, et sur le concept de neurodiversité comme cadre de compréhension non
pathologisant.
1. Définitions et cadres nosographiques
1.1 Le Haut Potentiel Intellectuel (HPI)
Le HPI, parfois appelé
"douance", "précocité intellectuelle" ou "gifted"
dans la littérature anglophone, désigne un fonctionnement cognitif
significativement supérieur à la moyenne. La définition psychométrique
classique correspond à un QI total supérieur à 130 (> 2 écarts-types
au-dessus de la moyenne), ce qui concerne environ 2 % de la population
générale. Cette définition reste cependant réductrice.
Des auteurs comme Renzulli
(1978) ont proposé un modèle trilogique intégrant l'aptitude intellectuelle
élevée, la créativité et l'engagement dans la tâche ("Three-Ring
Model"). Gagné (2004) distingue la "dotation" (potentiel inné)
du "talent" (compétence développée par l'entraînement). Terrassier
(1994), pionnier de la recherche française, a décrit le concept de
"dyssynchronie" : un développement inégal entre les sphères
intellectuelle, affective, psychomotrice et sociale, créant des décalages
internes et sociaux sources de souffrance.
Sur le plan
neurobiologique, le HPI est associé à une connectivité cérébrale plus étendue
et plus efficace, une maturation corticale plus lente (Shaw et al., 2006), une
activité accrue du cortex préfrontal lors de tâches cognitives complexes, et
une sensibilité plus grande du système nerveux aux stimulations
environnementales (Dabrowski, 1964 ; Daniels & Piechowski, 2009).
1.2 Le Trouble du Spectre de l'Autisme (TSA)
Le TSA est un trouble du
neurodéveloppement défini dans le DSM-5 (APA, 2013) par deux dimensions
symptomatiques fondamentales : (1) des déficits persistants de la communication
et des interactions sociales, et (2) des comportements, intérêts ou activités
restreints et répétitifs. Le terme "spectre" souligne l'hétérogénéité
clinique considérable de ce groupe, depuis les formes avec déficience
intellectuelle associée jusqu'aux formes à haut niveau de fonctionnement
(anciennement "syndrome d'Asperger" dans le DSM-IV).
Selon le rapport Cahuc
(2021) et les données de l'HAS, la prévalence du TSA en France est estimée à
environ 1 % de la population, soit environ 700 000 personnes. Les garçons sont
diagnostiqués 3 à 4 fois plus souvent que les filles, mais cette asymétrie reflète
en grande partie un biais diagnostique lié au phénomène de masquage plus
intense chez les femmes (Bargiela et al., 2016 ; Lai et al., 2017).
Sur le plan
neurobiologique, le TSA est associé à des anomalies de la connectivité
fonctionnelle (hypo-connectivité longue portée, hyper-connectivité locale), des
particularités de l'activité des neurones miroirs, une réponse amygdalienne
atypique aux stimuli sociaux, et des profils sensoriels distinctifs (Marco et
al., 2011 ; Just et al., 2012).
1.3 La double exceptionnalité (2e)
Le concept de "double
exceptionnalité" (twice exceptional, 2e) désigne les individus présentant
simultanément un HPI et un TND (TSA, TDA/H, TDC, dyslexie, etc.). Baum et Owen
(2004) ont été parmi les premiers à théoriser ce profil. Dans le cas HPI + TSA,
l'interaction entre les deux profils crée une complexité clinique particulière
: le haut potentiel peut compenser certaines difficultés autistiques (masquage
cognitif), tandis que les particularités autistiques peuvent freiner
l'expression du potentiel intellectuel.
La prévalence exacte de la
co-occurrence HPI + TSA est difficile à établir en raison des biais
diagnostiques. Certaines études estiment que 5 à 10 % des personnes avec TSA
présentent un QI supérieur à 130 (Foley-Nicpon et al., 2011), et que parmi les
personnes identifiées HPI, la prévalence du TSA non diagnostiqué pourrait être
significativement supérieure à celle de la population générale (Kalbfleisch,
2004).
2. Substrats neurobiologiques comparés
2.1 Points de convergence et de divergence
HPI et TSA partagent
certains substrats neurobiologiques, ce qui contribue à leur intrication
fréquente et explique certaines similitudes phénoménologiques. Les données de
neuroimagerie et de génétique comportementale révèlent :
|
Dimension |
HPI |
TSA |
|
Connectivité
cérébrale |
Hyper-connectivité
frontale, réseaux plus étendus et efficaces |
Hypo-connectivité
longue portée, hyper-connectivité locale |
|
Maturation
corticale |
Maturation plus
lente, épaississement cortical progressif |
Trajectoires
atypiques variables, croissance cérébrale précoce accélérée |
|
Traitement
sensoriel |
Sensibilité
accrue, surexcitabilités (Dabrowski) |
Hyper- ou
hypo-sensibilités sensorielles (critère DSM-5) |
|
Fonctions
exécutives |
Généralement
élevées, flexibilité cognitive forte |
Profil
hétérogène : forces en systématisation, difficultés en flexibilité |
|
Traitement
social |
Variable,
souvent intact mais parfois atypique |
Déficits
persistants, traitement analytique plutôt qu'intuitif |
|
Génétique |
Polygénique,
gènes impliqués dans synaptogenèse |
Polygénique +
de novo variants, chevauchements génétiques partiels avec HPI |
2.2 Le profil sensoriel comme marqueur commun
Les surexcitabilités
décrites par Dabrowski (1964) — psychomotrice, sensorielle, intellectuelle,
imaginaire et psychique — et reconnues comme caractéristiques du HPI présentent
un chevauchement phénoménologique important avec les particularités sensorielles
du TSA. Cette convergence génère des confusions diagnostiques fréquentes : une
hypersensibilité sensorielle intense peut être attribuée au "tempérament
HPI" alors qu'elle relève en réalité du profil sensoriel autistique.
La distinction clinique
essentielle réside dans la nature du traitement social : dans le HPI pur, les
difficultés relationnelles sont généralement liées à la dyssynchronie (décalage
avec les pairs d'âge) et restent fluides dans des contextes adaptés. Dans le
TSA, elles reflètent une différence de traitement neurologique des informations
sociales, présente même dans des contextes favorables.
3. Le masquage : mécanismes et conséquences
3.1 Définition et mécanismes du masquage
Le masquage
("camouflage" ou "masking" dans la littérature anglophone)
désigne l'ensemble des stratégies conscientes ou inconscientes développées par
les personnes autistes pour dissimuler leurs difficultés et paraître
neurotypiques dans les contextes sociaux. Hull et al. (2017) ont identifié
trois composantes principales :
•
L'assimilation : adoption de comportements sociaux
conformes aux normes, par imitation et apprentissage ;
•
La compensation : développement de stratégies pour
contourner les difficultés (ex. : scripts sociaux appris, règles explicites
appliquées à l'intuition sociale) ;
•
L'assimilation forcée : dissimulation active des
comportements autistiques (stimming, intérêts spéciaux, difficultés
sensorielles) pour éviter le rejet social.
Dans le profil 2e (HPI +
TSA), le haut potentiel amplifie considérablement la capacité de masquage.
L'intelligence élevée permet d'analyser consciemment les codes sociaux,
d'apprendre à les imiter de manière convaincante, et de développer des
compensations sophistiquées qui rendent les difficultés autistiques invisibles
aux observateurs extérieurs — y compris aux professionnels.
3.2 Le coût invisible du masquage
Si le masquage permet une
adaptation sociale apparente, son coût énergétique est considérable et
documenté. Lai et al. (2017) et Hull et al. (2021) ont montré que le masquage
chronique est associé à :
•
Un épuisement sévère ("autistic burnout") :
état de fatigue profonde, souvent déclenché après des années de masquage
intense, marqué par une perte des capacités de compensation, un retrait social
et une vulnérabilité psychiatrique accrue ;
•
Un risque élevé de dépression et d'anxiété : les
personnes autistes qui masquent davantage présentent significativement plus de
troubles anxieux et dépressifs (Cassidy et al., 2018) ;
•
Une identité fragmentée : l'écart chronique entre le
"moi masqué" et le "moi autistique" génère des difficultés
d'identité et un sentiment d'imposture ;
•
Un retard diagnostique majeur : le masquage efficace
peut retarder le diagnostic de 10 à 30 ans, notamment chez les femmes (Bargiela
et al., 2016).
3.3 Le profil féminin : doublement masqué
Les femmes autistes
présentent typiquement un masquage plus intense que les hommes (Lai et al.,
2017 ; Bargiela et al., 2016). Cette différence, liée à la socialisation genrée
et possiblement à des différences biologiques dans les stratégies adaptatives,
génère un biais diagnostique documenté : les femmes reçoivent leur diagnostic
en moyenne 3 à 5 ans plus tard que les hommes, et sont plus souvent orientées
vers des diagnostics de troubles de la personnalité, de troubles anxieux ou de
dépression avant que l'autisme ne soit identifié.
Chez les femmes HPI + TSA,
ce double masquage est encore amplifié. L'intelligence élevée permet une
imitation sociale très sophistiquée. Ces femmes sont souvent décrites comme
"trop sensibles", "perfectionnistes", "anxieuses",
"rigides" ou "exigeantes", sans que le substrat autistique
ne soit identifié. Le diagnostic arrive fréquemment à l'âge adulte, souvent à
la faveur d'un burn-out ou d'une décompensation.
4. Diagnostic différentiel : HPI, TSA et double exceptionnalité
4.1 Similitudes phénoménologiques sources de confusion
La confusion diagnostique
entre HPI pur, TSA et double exceptionnalité est fréquente car ces trois
profils partagent de nombreuses manifestations de surface :
|
Manifestation |
HPI seul |
TSA (avec ou
sans HPI) |
|
Intérêts
intenses |
Larges,
changeants, passion intellectuelle diffuse |
Circumscrits,
durables, envahissants, système de connaissance spécialisé |
|
Décalage avec
les pairs |
Dyssynchronie
liée à la maturité intellectuelle précoce |
Différence de
traitement social neurologique, indépendante du niveau intellectuel |
|
Sensibilité |
Surexcitabilités
Dabrowski, réactivité émotionnelle forte |
Profil
sensoriel distinctif, meltdown/shutdown en situation de surcharge |
|
Raisonnement |
Analogique,
holistique, créatif, rapide |
Souvent
analytique, systématisant, fort en "bottom-up", difficultés en
flexibilité |
|
Communication |
Verbeux,
développé, parfois décalé par rapport aux pairs |
Atypique en
pragmatique sociale, littéral, prosodique, ou au contraire très formel |
|
Rigidité |
Perfectionnisme,
exigence d'excellence |
Besoin de
prévisibilité, résistance au changement, routines fonctionnelles |
4.2 Critères de distinction clinique
Plusieurs critères
cliniques permettent d'orienter le diagnostic différentiel (Foley-Nicpon et
al., 2011 ; Assouline et al., 2010) :
Réciprocité sociale : le
HPI pur maintient généralement une réciprocité sociale intuitive, même si elle
peut être décalée. Dans le TSA, la réciprocité est structurellement différente
: elle doit être apprise et appliquée de manière consciente plutôt
qu'intuitive.
Nature de la rigidité :
le perfectionnisme HPI est lié à un idéal d'excellence et peut être modulé
par l'intérêt. La rigidité TSA est fonctionnelle — elle réduit
l'imprévisibilité — et provoque une détresse importante lorsqu'elle est
contrariée.
Profil sensoriel : les
particularités sensorielles du TSA sont plus intenses, plus pervasives, et
génèrent typiquement des comportements d'évitement ou des crises de surcharge
(meltdown). Les surexcitabilités HPI sont plus fluides et moins invalidantes
dans les contextes ordinaires.
Lecture des émotions
d'autrui : des difficultés persistantes à décoder les émotions, les
intentions et les états mentaux des autres (déficits de théorie de l'esprit)
orientent vers le TSA, même chez des personnes très intelligentes qui ont
appris à compenser cognitivement.
4.3 Outils d'évaluation
L'évaluation de la double
exceptionnalité HPI + TSA requiert un bilan pluridisciplinaire complet incluant
:
•
Évaluation du QI : WISC V (6-16 ans) ou WAIS-IV
(adulte). Attention au profil dissocié : dans la double exceptionnalité, des
index très élevés (ICV, IRP) peuvent coexister avec des index plus faibles
(IMT, IVT), masquant le QI total réel. L'analyse des subtests est indispensable
;
•
Outils spécifiques TSA : ADI-R (Autism Diagnostic
Interview-Revised), ADOS-2 (Autism Diagnostic Observation Schedule), SRS-2
(Social Responsiveness Scale), AQ (Autism Spectrum Quotient) pour le dépistage
adulte ;
•
Évaluation des fonctions exécutives : BRIEF-2, tour de
Londres, épreuves de flexibilité cognitive ;
•
Évaluation du profil sensoriel : Sensory Profile 2
(Dunn, 2014) ;
•
Échelles de masquage : CAT-Q (Camouflaging Autistic
Traits Questionnaire, Hull et al., 2019) pour évaluer l'intensité des
stratégies de camouflage ;
•
Évaluation psychiatrique : screening systématique
anxiété, dépression, PTSD (fréquent dans la double exceptionnalité).
5. Profils cliniques de la double exceptionnalité HPI + TSA
5.1 L'enfant 2e à l'école : invisible et incompris
L'enfant HPI + TSA
présente souvent un paradoxe scolaire : des compétences intellectuelles très
élevées dans certains domaines coexistent avec des difficultés importantes dans
d'autres (écriture, travail en groupe, consignes orales multiples, transitions).
Ce profil génère des incompréhensions systémiques.
L'enseignant observe soit
la compétence intellectuelle et minimise les difficultés ("Il est
tellement brillant, il ne fait pas d'efforts"), soit les difficultés
comportementales et ignore le potentiel. Ni le soutien scolaire pour
difficultés, ni l'enrichissement pour HPI ne sont adaptés seuls. C'est la
combinaison aménagements + stimulation intellectuelle + soutien
socio-émotionnel qui est efficace (Foley-Nicpon et al., 2011).
5.2 L'adolescent 2e : la crise du masquage
L'adolescence constitue
souvent un point de rupture dans le profil 2e. Jusqu'alors, le haut potentiel
permettait de compenser les difficultés autistiques par des stratégies
cognitives élaborées. Mais à l'adolescence, la complexité sociale s'intensifie
dramatiquement : les codes implicites se multiplient, les interactions
deviennent plus subtiles, les enjeux identitaires et relationnels s'amplifient.
Le surcoût énergétique du
masquage devient souvent insoutenable à cet âge, générant soit une
décompensation anxieuse ou dépressive, soit un retrait social progressif, soit
une "chute scolaire" inexpliquée alors que le niveau intellectuel est
intact. C'est fréquemment à cette période que le diagnostic de TSA est enfin
posé ou suspecté, trop souvent après une crise majeure.
5.3 L'adulte 2e : diagnostic tardif et burnout autistique
De nombreux adultes HPI +
TSA arrivent à l'âge adulte sans diagnostic, ayant développé des compensations
très sophistiquées. Ils exercent souvent des métiers intellectuellement
exigeants où leur intelligence compense les difficultés sociales. Ils sont perçus
comme "excentriques", "perfectionnistes",
"asociaux" ou "anxieux" — rarement comme autistes.
Le burnout autistique
survient fréquemment à un moment de surcharge cumulative (nouveau poste,
parentalité, deuil, rupture) où les ressources de compensation s'effondrent. Il
se manifeste par une fatigue profonde, une perte des capacités sociales habituelles,
un retour des comportements autistiques non masqués, et souvent une dépression
sévère. C'est dans ce contexte que le diagnostic tardif est posé, avec un
impact psychologique ambivalent : soulagement de comprendre, mais deuil d'une
identité construite sans ce cadre.
6. Lecture intégrative : le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E)
La double exceptionnalité
HPI + TSA ne peut être réduite à une addition de deux profils. Elle génère une
dynamique spécifique que le modèle biopsychosocial-écologique (Engel, 1977 ;
Bronfenbrenner, 1986) permet de cartographier :
Dimension biologique : profil
neurobiologique hybride (connectivités croisées HPI/TSA), profil sensoriel
souvent très intense, régulation du système nerveux autonome atypique,
vulnérabilité à l'épuisement.
Dimension psychologique
: estime de soi fragilisée par l'expérience répétée de décalage,
difficultés d'identité liées au masquage chronique, stratégies métacognitives
très développées mais épuisantes, alexithymie fréquente.
Dimension
nutritionnelle et mode de vie : hypersensibilités alimentaires souvent
présentes (textures, odeurs), troubles du sommeil fréquents, sédentarité liée à
l'évitement sensoriel moteur, importance de la régulation corporelle.
Dimension écologique et
sociale : isolement social chronique, difficultés professionnelles liées au
masquage, accès aux soins inadapté (peu de professionnels formés à la double
exceptionnalité adulte), importance des communautés de pairs neurodivergents.
La théorie écosystémique
de Bronfenbrenner rappelle que l'environnement est déterminant : un
microsystème familial informé et bienveillant, un milieu scolaire adapté, et un
macrosystème culturel accueillant la neurodiversité transforment radicalement
le pronostic. Un enfant 2e dans un environnement rigide et non informé
développera anxiété, burnout et dépression. Le même enfant dans un
environnement adapté pourra exprimer son potentiel et trouver une place
signifiante.
7. Prise en charge de la double exceptionnalité HPI + TSA
7.1 Principes directeurs
La prise en charge de la
double exceptionnalité repose sur trois principes fondamentaux issus de la
littérature (Foley-Nicpon et al., 2011 ; Assouline et al., 2010 ; Neihart,
2000) :
•
Reconnaître et nommer les deux profils : le HPI et le
TSA doivent tous deux être identifiés et pris en compte. Traiter uniquement
l'un en ignorant l'autre conduit inévitablement à l'échec.
•
Ne pas sacrifier l'un à l'autre : les stratégies
d'enrichissement intellectuel et les aménagements pour les difficultés TSA
doivent coexister. L'intelligence élevée n'exclut pas les besoins de soutien.
•
Réduire le masquage, pas l'autisme : l'objectif n'est
pas de rendre l'individu neurotypique, mais de réduire le coût énergétique du
masquage pour lui permettre d'exprimer son potentiel sans s'épuiser.
7.2 Interventions spécifiques
Psychothérapie adaptée
: les TCC classiques nécessitent des adaptations pour les profils
autistiques (explicitation des implicites, travail sur les scripts sociaux,
psychoéducation autistique). L'ACT (Acceptance and Commitment Therapy) montre
de bons résultats pour réduire le masquage et développer l'auto-acceptation. La
thérapie narrative peut aider à reconstruire une identité intégrant le profil
TSA.
Groupes de pairs
neurodivergents : la rencontre avec d'autres personnes 2e ou TSA à haut
fonctionnement est souvent transformatrice. Elle réduit le sentiment
d'isolement, valide l'expérience subjective, et offre un espace où le masquage
n'est pas nécessaire.
Aménagements scolaires
et professionnels : télétravail partiel, environnement sensoriel adapté
(lumières, bruit), communication écrite privilégiée, délais explicites,
réduction des imprévits. Un PAI ou PPRE adapté à l'école ; une convention de
charte inclusivité en entreprise.
Guidance parentale et
psychoéducation : les parents d'enfants 2e bénéficient d'un accompagnement
spécifique pour comprendre les deux profils et ajuster leurs attentes. La
psychoéducation autistique pour l'enfant lui-même — comprendre son propre
fonctionnement — est un facteur protecteur majeur (Attwood, 2007).
Prévention du burnout :
identification précoce des signes d'épuisement, stratégies de régulation du
système nerveux (activité physique adaptée, temps de décompression sensorielle,
gestion des transictions), acceptation des besoins de retrait.
7.3 Le cadre de la neurodiversité
Le concept de
neurodiversité, introduit par Singer (1998) et popularisé par Armstrong (2010),
propose de considérer les variations neurologiques — autisme, TDA/H, HPI,
dyslexie — non comme des pathologies à corriger mais comme des variations
naturelles du spectre humain, avec des forces spécifiques autant que des défis
spécifiques. Ce cadre, adopté par de nombreuses associations de personnes
autistes, influence profondément les approches thérapeutiques contemporaines.
Appliqué à la double
exceptionnalité, il permet de sortir du paradigme exclusivement déficitaire :
l'objectif n'est pas de "normaliser" la personne 2e mais de lui
permettre de comprendre son fonctionnement, d'identifier ses forces, de réduire
les obstacles environnementaux, et de construire une vie signifiante cohérente
avec sa nature neurologique.
8. Conclusion
La double exceptionnalité
HPI + TSA représente un profil clinique complexe, encore trop souvent méconnu
des professionnels de santé, de l'éducation et des familles. Le haut potentiel
et l'autisme ne s'annulent pas mutuellement : ils s'intriquent dans une
dynamique spécifique marquée par le masquage cognitif et social, un épuisement
progressif, et un risque élevé de diagnostic tardif avec ses conséquences sur
la santé mentale.
La clé d'une prise en
charge efficace est double : reconnaître et nommer les deux profils dans leur
pleine dimension, et adopter une posture neurodiversité-friendly qui ne cherche
pas à "normaliser" mais à soutenir l'expression du potentiel tout en
réduisant le coût énergétique des compensations. Les avancées récentes sur le
masquage, les profils féminins et le burnout autistique ouvrent des
perspectives cliniques nouvelles qui transforment la compréhension et
l'accompagnement de ces individus doublement exceptionnels.
La formule reste juste :
ces individus ne sont pas "trop" ou "pas assez" — ils sont
autrement, avec une richesse et des besoins qui méritent une attention à la
hauteur de leur complexité.
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