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lundi 11 mai 2026

0070 la demarche clinique face à la dysphorie de genre


0070 la demarche clinique face à la dysphorie de genre 







 

Dysphorie de Genre et Trouble du Déficit de l’Attention/Hyperactivité chez l’Adolescent

Une approche clinique intégrative selon le modèle biopsychosocial et écologique

Dr Claude Jean Paris, Psychiatre –


RÉSUMÉ

La dysphorie de genre (DG) et le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) sont deux conditions neurodéveloppementales fréquemment observées en comorbidité chez l’adolescent, en particulier chez les individus assignés femmes à la naissance. Cette augmentation spectaculaire des demandes de transition médicale depuis 2017, associée à une hausse concomitante des diagnostics de TDAH (+25%), d’autisme (+19%), et de troubles du comportement alimentaire (+36%), soulève des questions cliniques fondamentales : ces conditions sont-elles causales, symptomatiquement imbriquées, ou le reflet de vulnérabilités neurodéveloppementales partagées ?

Cet article propose une relecture clinique à travers le cadre biopsychosocial et écologique (BPS-E), démontrant que l’impulsivité et la dysrégulation émotionnelle caractéristiques du TDAH peuvent amplifier une confusion identitaire transitoire, particulièrement dans un contexte post-pandémique de fragilité psychique accrue. Nous argumentons en faveur d’une exploration structurée, sans prescription de transition médicale immédiate, permettant de démêler les fonctionnements neurodéveloppementaux de la souffrance identitaire réelle.

Cette approche, alignée avec les recommandations prudentes des autorités de santé européennes (Cass Review, NICE, Suède, Finlande), privilégie la temporalité clinique et la proportionnalité thérapeutique.

Mots-clés: dysphorie de genre, TDAH, neurodéveloppement, modèle biopsychosocial, diagnostic différentiel, adolescence, prudence clinique, temporalité, comorbidités


1. INTRODUCTION

La psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent fait face à un changement épidémiologique sans précédent. Entre 2017 et 2021, aux États-Unis, environ 18 000 mineurs ont débuté des bloqueurs de puberté ou des hormones sexuelles croisées (Komodo Health, 2023). Parallèlement, les demandes de prise en charge pour dysphorie de genre ont explosé, particulièrement chez les enfants assignés femmes à la naissance, sans antécédents précoces de dysphorie structurée (Aitken et al., 2015 ; Kaltiala-Heino et al., 2018).

À cette trajectoire s’ajoute une observation clinique majeure : l’augmentation simultanée de plusieurs diagnostics psychiatriques chez les mêmes cohortes. Entre 2017 et 2021, les diagnostics de TDAH ont augmenté de 25%, ceux d’autisme de 19%, et les troubles du comportement alimentaire de 36% (analyse TriNetX sur 48 558 jeunes). Cette « triade post-COVID » ne peut être réduite à une simple augmentation de cas, mais suggère plutôt des vulnérabilités neurodéveloppementales communes, amplifiées par les chocs psychosociaux de la pandémie.

Le clinicien se trouve confronté à une question centrale : comment différencier la dysphorie de genre structurée, où le corps est perçu comme intrinsèquement incompatible avec l’identité psychique, de la dysphorie réactionnelle ou fonctionnelle, où la souffrance liée au genre résulte d’une dysrégulation attentionnelle, émotionnelle, ou sensorielle? Cette distinction n’est pas purement académique : elle détermine les orientations thérapeutiques, notamment la décision de prescrire ou de reporter des interventions médicales irréversibles chez des adolescents en pleine maturation cérébrale.


2. CONTEXTE ÉPIDÉMIOLOGIQUE ET DIVERGENCE INTERNATIONALE

2.1. L’explosion des demandes et ses caractéristiques cliniques

L’augmentation des demandes de prise en charge pour dysphorie de genre s’accompagne de trois caractéristiques démographiques et cliniques distinctives :

1.          Féminisation de la cohorte : la majorité des nouveaux demandeurs sont assignés femmes à la naissance (AFAB), contrairement aux cohortes historiques où les individus assignés mâles à la naissance dominaient.

2.          Absence d’antécédents précoces : ces adolescents n’avaient généralement pas d’historique d’inconfort de genre pré-pubertaire ou manifeste dans l’enfance.

3.          Comorbidités psychiatriques massives : anxiété, dépression, traits autistiques et TDAH sont présents chez la majorité des cas (Nagata et al., 2023).

Ces trois caractéristiques suggèrent un phénomène distinct des trajectoires « classiques » de dysphorie de genre persistante, invitant à une réévaluation clinique du diagnostic différentiel.

2.2. Divergence des modèles cliniques internationaux

Les autorités sanitaires internationales ont adopté deux modèles contrastés, reflétant des philosophies cliniques radicalement différentes :

Aspect

Modèle Affirmatif (US/WPATH)

Modèle Holistique (Europe)

Approche générale

Affirmation rapide du discours de genre ; accès rapide aux bloqueurs et hormones

Évaluation psychosociale complète ; exploration non prescriptive

Implication thérapeutique

Prescrire rapidement pour aligner le corps au genre identitaire ressenti

Soutien psychosocial et exploration sans prescrire immédiatement

Evidence exigée

Consensus d’experts ; accords professionnels

Médecine fondée sur les preuves (EBM) et revues systématiques indépendantes

Temporalité

Urgence de l’alignement physique

Préservation du temps psychique et prudence face à l’irréversibilité

2.3. L’enjeu de l’evidence-based medicine et la qualité des preuves

Les revues systématiques indépendantes financées par l’evidence-based medicine révèlent un contraste frappant entre les recommandations affirmatives et la qualité réelle des données. La NICE (National Institute for Health and Care Excellence), lors de ses évaluations 2020-2021, a classé la qualité des preuves concernant les bloqueurs de puberté et les hormones sexuelles croisées comme « très faible » selon les standards GRADE.

Les données de suivi à long terme sont fragmentaires : - Absence de preuves solides sur les bénéfices psychologiques à long terme - Absence de données robustes sur la prévention du suicide - Absence de comparaison directe avec des stratégies d’attente prudente et de soutien psychosocial

Le Rapport Cass (2024), commandé par le NHS anglais, conclut à une prudence maximale face aux interventions médicales irréversibles chez les mineurs, soulignant l’insuffisance de données robustes et la nécessité d’une approche psychosociale préalable.


3. NEURODÉVELOPPEMENT ET « TRIADE POST-COVID »

3.1. Imbrication symptomatique : TDAH et dysphorie de genre

Le TDAH et la dysphorie de genre présentent des chevauchements symptomatiques critiques qui peuvent induire des erreurs diagnostiques :

Domaine

Manifestation dans le TDAH

Manifestation dans la Dysphorie de Genre

Confusion Possible

Impulsivité émotionnelle

Labilité rapide, décisions sans réflexion

Sentiment intense et immédiat d’urgence identitaire

Haut risque

Dysrégulation attentionnelle

Hyperfocalisation/distraction alternée

Hyperfocalisation sur le genre et la transition

Haut risque

Sentiment de non-appartenance

Rejet social, codes sociaux non assimilés

Rejet du genre assigné

Haut risque

Pensée dichotomique

Blanc/noir, tout/rien

Genre assigné = souffrance / Genre demandé = salut

Très haut risque

Intolérance à l’incertitude

Anxiété face à l’attente, impulsivité décisionnelle

Urgence d’une solution définitive

Haut risque

Ce chevauchement revêt une importance capitale. L’adolescent souffrant de TDAH expérimente un véritable inconfort subjectif : son incapacité à intégrer les attentes sociales, sa difficulté à se sentir appartenant à un groupe, et sa dysrégulation émotionnelle constante peuvent générer une vraie détresse. Cette détresse peut être étiquetée de manière réductionniste comme « dysphorie de genre » si le clinicien n’évalue pas attentivement le fonctionnement attentionnel et la dynamique temporelle des symptômes.

3.2. Anatomie fonctionnelle du conflit : le corps comme lieu de régulation

Pour l’adolescent avec TDAH, le corps désorganisé devient un site de conflit. Le questionnement de genre peut servir de « point de fixation organisateur » face à un vécu interne chaotique. Cette fonction psychique ne disqualifie pas la dysphorie, mais en éclaire le rôle : c’est une tentative de donner du sens et de la stabilité à une expérience neurodéveloppementale fragmentée.

Trois fonctions coexistent chez ces jeunes : 1. Une dysrégulation attentionnelle et émotionnelle (TDAH) 2. Un sentiment de non-appartenance sociale (qui peut être confondu avec une dysphorie identitaire, alors qu’il reflète un déficit des codes sociaux) 3. Une véritable exploration du genre et de l’identité, processus développementalement normal mais amplifié par les deux facteurs précédents

3.3. COVID-19 comme amplificateur de vulnérabilités latentes

Les données post-COVID révèlent que le virus n’a pas causé ces conditions, mais a agi comme un amplificateur/révélateur de fragilités neurodéveloppementales préexistantes (Racine et al., 2021 ; Holland et al., 2023).

L’isolement social, la perte de structure scolaire, et l’augmentation du temps d’écran ont destabilisé les jeunes avec TDAH et troubles du spectre autistique, chez qui la structure externe est souvent cruciale pour la régulation. Pour les individus AFAB particulièrement, la pandémie a augmenté la sensibilité aux questionnements identitaires en ligne et aux communautés virtuelles, tout en réduisant les contextes relationnels réels où tester et affiner l’identité de genre.


4. LE MODÈLE BIOPSYCHOSOCIAL ET ÉCOLOGIQUE (BPS-E) COMME CADRE CLINIQUE

4.1. Fondements du modèle BPS-E

Le modèle biopsychosocial classique (Engel, 1977) articulait trois dimensions : le bio (substrat neurobiologique), le psycho (expérience subjective, représentations, dynamiques internes), et le social (contexte relationnel et normatif). Le modèle écologique ajoute une quatrième dimension : l’environmental/temporal, c’est-à-dire la temporalité du développement, les transitions majeures, et la maturation cérébrale (Bronfenbrenner, 1979 ; Cicchetti & Rogosch, 2002).

Pour l’adolescent avec TDAH et dysphorie de genre, ce modèle exige d’intégrer simultanément : - La dysfonction du contrôle inhibiteur et attentionnel (bio) - L’expérience subjective d’inconfort et de confusion (psycho) - Les réseaux sociaux et les influences communautaires (social) - Les points d’inflexion développementaux et contextuels (écologique)

4.2. Application clinique : les cinq niveaux d’analyse

Pour démêler les causes et les mécanismes chez un adolescent présentant à la fois TDAH et dysphorie de genre, le clinicien BPS-E doit explorer cinq niveaux d’analyse :

Niveau

Mécanisme à Évaluer

Questions Cliniques Clés

Biologique

Fonction exécutive, inhibition, régulation émotionnelle

L’adolescent peut-il tolérer l’incertitude ? Maintenir une représentation stable de lui-même ?

Psychologique

Anxiété, dépression, représentations du genre, désir d’appartenance

La dysphorie est-elle nommée, aigüe ou déplacée sur le genre ? Y a-t-il ambivalence ou conviction rigide ?

Social

Réseau réel vs. virtuel, influences communautaires, statut d’isolement

La dysphorie de genre est-elle exploration ou fuite de l’isolement réel ? Les communautés virtuelles amplifient-elles le discours ?

Écologique

Temporalité développementale, transitions majeures, ruptures (COVID, changements scolaires)

La dysphorie est-elle antérieure à la pandémie ou amplifiée post-COVID ? Stable ou en accélération récente ?


5. DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL ET RISQUES D’ERREUR

5.1. Trois pièges cliniques majeurs

Le diagnostic clinique peut être brouillé par trois mécanismes distincts qui créent autant de risques d’erreur diagnostique :

Piège

Mécanisme

Implication Clinique

Réductionnisme Neurodéveloppemental

Tout expliquer par le TDAH ; ignorer la réalité de la souffrance de genre

Perte de l’alliance thérapeutique ; non-reconnaissance de la souffrance identitaire de l’adolescent

Double Reconnaissance Aveugle

Reconnaître la dysphorie de genre SANS examiner si elle résulte de la désorganisation attentionnelle et émotionnelle sous-jacente

Prescription hâtive de transitions médicales alors qu’une approche de stabilisation attentionnelle aurait suffi

Surinvestissement Identitaire

Lire exclusivement au travers du prisme du genre une souffrance qui est aussi sensorielle, impulsive, émotionnelle

Circuite rapide vers la médicalisation ; manque de soutien multidimensionnel (TDAH, TCA, anxiété, relations sociales)

5.2. Rôle des échelles de mesure : thermomètre vs. boussole

Le clinicien dispose d’outils standardisés pour mesurer l’inconfort de genre (UGDS – Utrecht Gender Dysphoria Scale) et le fonctionnement attentionnel (BRIEF-2, CHEXI). Cependant, ces outils jouent un rôle limité et souvent mal compris.

L’UGDS mesure l’intensité subjective de l’inconfort à un instant T. Chez un adolescent avec TDAH, l’hyperfocalisation et l’impulsivité émotionnelle peuvent majorer artificiellement les scores. Des scores élevés aux items de suicidalité (notamment l’item 18 : « Il vaudrait mieux ne pas vivre plutôt que de vivre dans mon sexe assigné ») ne doivent jamais être interprétés en isolation. Ces affirmations nécessitent une exploration immédiate du risque dépressif et de l’impulsivité suicidaire sous-jacente.

Un score UGDS élevé est un thermomètre, pas une boussole. Il indique la température de la souffrance subjective, mais ne prédit pas : - la stabilité de l’identité au long terme - la présence d’une dysphorie structurée vs. réactionnelle - l’efficacité d’une intervention médicale par rapport à une approche psychosociale


6. GRILLE DE LECTURE INTÉGRATIVE : L’ENTRETIEN CLINIQUE STRUCTURÉ

6.1. Structure de l’exploration clinique sans prescription

L’objectif clinique est de : (1) ralentir sans bloquer ; (2) reconnaître sans figer ; (3) explorer sans prescrire immédiatement. Cet équilibre exige une structure précise :

Étape

Question Diagnostique

Objectif

Position & Demande

Qu’est-ce qui t’a amené ici, selon toi ?

Distinguer l’appropriation vs. discours emprunté

Temporalité

Depuis quand te sens-tu comme ça ?

Identifier ruptures et accélération post-COVID

Vécu Corporel

Qu’est-ce qui t’apaise par rapport à ton corps ?

Distinguer dysmorphophobie et dysphorie réelle

Fonction de l’Identité

Qu’est-ce qui serait différent si ce questionnement n’était plus là ?

Évaluer rigidité et fonction organisatrice

Stratégies de Coping

Comment gères-tu quand ça va mal ?

Reconnaître tentatives d’autorégulation

6.2. Vers une clinique du temps et du doute

Le premier standard de soin proposé par les modèles holistiques (Cass Review, NICE, Suède, Finlande) est de préserver le temps psychique de l’adolescent. Ce temps n’est pas une carence clinique, mais une ressource thérapeutique essentielle.

Chez l’adolescent avec TDAH particulièrement, l’urgence subjective d’une transition n’est jamais un marqueur de certitude clinique. L’impulsivité cognitive et émotionnelle peut amplifier la sensation d’urgence. Le doute clinique doit être maintenu, non comme une paralysie, mais comme une position de prudence active.

Trois principes éthiques doivent guider cette approche :

1.          Proportionnalité : les interventions réversibles (soutien psychosocial, traitement du TDAH et de l’anxiété) doivent précéder les interventions irréversibles.

2.          Temporalité : la stabilité identitaire chez l’adolescent se juge sur plusieurs mois ou années, pas sur quelques séances.

3.          Honneur épistémique : maintenir le doute comme compétence clinique, pas comme hésitation ; l’absence de preuve de bénéfice n’est pas une preuve de sécurité.


7. IMPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES ET STRATÉGIES CLINIQUES

7.1. Traitement du TDAH en priorité

Lorsque dysphorie de genre et TDAH coexistent, l’approche séquencée propose de stabiliser d’abord le fonctionnement attentionnel et émotionnel (via psychoéducation, thérapie comportementale, et si nécessaire pharmacothérapie avec stimulants ou atomoxétine). Cette stabilisation sert deux fonctions : - elle réduit directement la souffrance liée à la désorganisation interne - elle crée un contexte neurobiologique plus stable pour explorer l’identité de genre

Il ne s’agit pas de présumer que le TDAH « cause » la dysphorie de genre, mais reconnaître que traiter le TDAH change la texture de l’expérience subjective et permet une exploration plus claire.

7.2. Soutien psychosocial multidimensionnel

Parallèlement au traitement du TDAH, le soutien doit adresser trois domaines (BASC-3 / CHEXI) :

             Niveau exécutif : renforcer la planification, l’inhibition comportementale, et la capacité à tolérer l’incertitude

             Niveau émotionnel : traiter l’anxiété et la dépression comorbides ; légitimer la souffrance sans la réifier comme identité

             Niveau social : reconstruire les liens sociaux réels ; interroger les influences des communautés virtuelles ; travailler les codes sociaux explicitement (particulièrement utile pour les adolescents neurodivergents)

7.3. Timing des décisions médicales

Les autorités de santé européennes et le Rapport Cass recommandent désormais :

1.          Évaluation globale (comorbidités, neurodéveloppement, environnement) avant toute prescription

2.          Soutien psychosocial et exploration non prescriptive en première intention

3.          Bloqueurs de puberté envisagés au plus tôt à 16 ans (vs. 12-14 ans dans les modèles affirmatifs historiques) et seulement après plusieurs mois d’exploration

4.          Hormones croisées reportées à 18 ans ou après consensus multidisciplinaire explicite

5.          Chirurgies précoces à la majorité seulement (ASPS, février 2026)


8. RESTITUTION CLINIQUE AUX FAMILLES : L’ART DU LANGAGE PRUDENT

La restitution aux parents doit articuler deux registres simultanés : l’engagement (ce que nous allons faire) et la réalité scientifique (ce que nous savons et ne savons pas).

Ce que nous allons faire (L’Engagement)

Ce que montrent les données (La Réalité Scientifique)

Prendre au sérieux la souffrance réelle. Notre rôle est de la prendre au sérieux.

Les demandes augmentent fortement, souvent chez des jeunes sans antécédents de dysphorie précoce.

Avancer avec méthode pour démêler ce qui relève de l’attention, de l’anxiété, du corps et du genre.

Les autorités de santé européennes recommandent aujourd’hui la plus grande prudence face aux interventions médicales irréversibles chez les mineurs.

Prendre du temps ne veut pas dire ne rien faire ; c’est traiter ce qui aide immédiatement (sommeil, humeur, TDAH) sans fermer l’avenir.

La stabilité de l’identité chez l’adolescent (surtout avec TDAH) se juge au long terme, pas sur quelques mois.


9. SYNTHÈSE : PRINCIPES POUR UNE CLINIQUE DE LA RESPONSABILITÉ

À partir des travaux de littérature, des positions des autorités de santé, et d’une pratique clinique mûre, nous proposons quatre principes pour une clinique responsable face à l’intrication dysphorie de genre / TDAH chez l’adolescent :

Principe

Contenu

Implication Clinique

Non-Réduction

Ni « tout TDAH », ni « tout genre ». Formuler des hypothèses multi-axiales.

Évaluation simultanée de plusieurs causes ; pas d’hiérarchie présupposée.

Temporalité

L’urgence subjective n’est pas un marqueur de certitude. La stabilité s’évalue long terme.

Reporter les interventions irréversibles ; stabiliser d’abord.

Honnête Épistémique

Absence de preuve ≠ preuve de sécurité. Maintenir le doute comme compétence clinique.

Pas de certitude complète ; prudence face à l’irréversibilité.

Proportionnalité

Interventions réversibles d’abord ; irréversibles après consensus multidisciplinaire.

Soutien psychosocial et traitement TDAH avant bloqueurs ; bloqueurs avant hormones ; hormones avant chirurgie.

9.1. La clinique du temps comme standard de soin

« Prendre du temps ne signifie pas ne rien faire ; c’est traiter ce qui aide immédiatement (la détresse émotionnelle et attentionnelle) tout en préservant l’espace de réflexion pour ce qui demande du temps (la clarification identitaire). »

Chez l’adolescent avec TDAH, cette temporalité est doublement importante. La capacité à « se penser » et à réfléchir sur l’avenir est altérée par la dysrégulation attentionnelle. Le temps dépourvu de pression est donc une ressource thérapeutique, non une limitation.


10. CONCLUSION

La dysphorie de genre chez l’adolescent avec TDAH représente l’un des défis diagnostiques et éthiques majeurs de la psychiatrie contemporaine. Elle exige d’aller au-delà d’une dichotomie binaire (« c’est du vrai genre ou c’est du TDAH ») pour adopter une vision intégrative, multi-axes, et temporalisée du problème.

Le modèle biopsychosocial et écologique offre un cadre conceptuel robuste pour : 1. Honorer la souffrance réelle de l’adolescent 2. Évaluer les multiples contributions causales (neurodéveloppement, comorbidités, contexte social et pandémique) 3. Distinguer la dysphorie structurée de la dysphorie réactionnelle 4. Proposer des interventions proportionnées et réversibles avant toute décision médicale irréversible

L’evidence-based medicine nous enjoint de reconnaître l’insuffisance des preuves concernant les bénéfices à long terme des bloqueurs de puberté et des hormones croisées chez les mineurs. Parallèlement, l’éthique médicale nous impose un devoir de non-malveillance : la question n’est pas tant « Cette intervention aide-t-elle ? » que « Sommes-nous certains qu’elle n’aggrave pas ou ne fixe pas un processus qui aurait pu être transitoire ? »

Face à cette incertitude, les modèles holistiques privilégient la temporalité, la proportionnalité, et l’exploration non prescriptive. C’est là, nous le proposons, que réside une clinique responsable et fidèle à nos engagements envers les adolescents vulnérables confiés à nos soins.

La prudence n’est pas l’inaction. C’est l’action informée, humble face aux limites de notre savoir, et centrée sur ce qui soulage la souffrance immédiate tout en préservant les horizons ouverts de l’adolescence.


RÉFÉRENCES

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