0163 Le Psychiatre en Situation de Demande Instrumentalisée :
Certificats à Charge, Biais Cognitifs
Pathologiques et Conduite à Tenir
Une Analyse à la Lumière du Modèle
Biopsychosocial-Écologique (BPS-E)
Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre
RÉSUMÉ
Contexte.
Le psychiatre est de plus en plus sollicité non plus pour un diagnostic ou une
prise en charge thérapeutique, mais pour la rédaction de certificats à charge :
contre un parent dans un contexte de séparation conflictuelle, contre un
employeur en cas de litige professionnel, ou contre une tierce personne en vue
d’obtenir une reconnaissance administrative (RQTH, statut de victime,
réparation). Cette situation place le praticien dans un rôle d’arbitre dont il
ne peut s’acquitter sans risque clinique, éthique et professionnel.
Objectif.
Proposer un cadre de compréhension systémique et une conduite à tenir
structurée pour le clinicien confronté à ces demandes, en s’appuyant sur le
modèle BPS-E (Paris et al., 2026), la littérature sur les biais cognitifs
provoqués par la pathologie, et les obligations déontologiques du médecin en
France.
Méthode.
Revue narrative de la littérature clinique et médico-légale, articulation avec
le questionnaire harmonisé BPS-E (Paris et al., 2026), illustration par une
vignette clinique fictive.
Conclusion.
La demande instrumentalisée est un phénomène clinique à part entière. Sa
gestion repose sur une analyse BPS-E rigoureuse, une posture clinique
déontologiquement étayée, et la mise en place de garde-fous institutionnels. Le
refus motivé de rédiger un certificat indu constitue un acte médical, non un
échec thérapeutique.
1. Introduction : Le Psychiatre pris dans l’Entonnoir
La consultation
psychiatrique est un espace asymétrique. Le patient vient avec une souffrance —
réelle, perçue, amplifiée ou construite — et le clinicien dispose d’une
autorité symbolique considérable : celle de nommer, diagnostiquer, certifier.
C’est précisément cette autorité qui est, de plus en plus, l’objet d’une
sollicitation instrumentale.
Le tableau clinique est
devenu familier : un patient se présente non pas pour aller mieux, mais pour
obtenir un document. La demande explicite ou implicite porte sur un certificat
médical attestant d’un préjudice psychologique attribuable à une tierce partie
identifiée — un ex-conjoint, un employeur, un voisin, un parent. Cette demande
s’inscrit dans un contexte social et juridique plus large : développement du
contentieux judiciaire privé, multiplication des dispositifs de reconnaissance
(Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé [RQTH], statut de
victime, préjudice moral), et culture de la réparation qui a profondément
modifié les attentes vis-à-vis du corps médical (Fassin & Rechtman, 2007).
Le psychiatre se retrouve
alors dans ce que nous appellerons ici l’entonnoir clinique : contraint de
valider une narration préformatée sous peine d’être perçu comme le complice de
l’adversaire. Le refus, ou même la simple nuance, peut déclencher des réactions
de rétorsion allant de la violence verbale en consultation à des attaques sur
les réseaux sociaux, voire des plaintes ordinales ou judiciaires.
Ce phénomène n’est pas
anecdotique. Une étude du Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM, 2022)
indique que les plaintes pour "non-délivrance de certificat" ou
"certificat incomplet" représentent une proportion croissante des saisines,
parallèlement à une augmentation des signalements de violence envers les
médecins. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement clinique : elle
est éthique, déontologique et, pour le praticien, une question de protection
professionnelle.
Cet article propose
d’analyser ce phénomène à travers le prisme du modèle
biopsychosocial-écologique (BPS-E), en montrant que la demande instrumentalisée
n’est pas un accident mais un symptôme systémique — à la fois du patient, du
médecin, et du contexte social. Nous proposerons une conduite à tenir
structurée, appuyée sur les données de la littérature et le cadre déontologique
français.
2. Taxonomie des Demandes Instrumentalisées en Psychiatrie
2.1 Contextes cliniques principaux
Les demandes de
certificats à charge se déclinent selon trois contextes principaux, aux
logiques distinctes :
|
Contexte |
Demande
typique |
Tiers
ciblé |
Enjeu
pour le patient |
|
Séparation
conflictuelle / garde d'enfant |
Certificat
attestant maltraitance psychologique par l'autre parent ; instrumentalisation
de l'enfant |
Ex-conjoint(e) |
Obtenir la
garde exclusive, nuire à l'autre parent |
|
Litige
professionnel / harcèlement au travail |
Certificat
attestant un syndrome anxio-dépressif causé par le management ou les
conditions de travail |
Employeur,
DRH, collègue |
RQTH,
inaptitude, rupture conventionnelle, indemnisation prud'homale |
|
Victimologie
/ préjudice moral |
Attestation
d'un traumatisme psychique attribuable à un événement ou une personne |
Agresseur
réel ou présumé, institution |
Réparation
judiciaire, statut de victime reconnu |
|
Conflit
familial / succession / tutelle |
Attestation
d'inaptitude mentale d'un parent ou frère pour obtenir une mesure de
protection |
Membre de la
famille |
Contrôle
patrimonial, tutelle, curatelle |
2.2 Le cas particulier des enfants instrumentsés
La situation la plus
délicate est celle de l’enfant instrumentalisé dans un conflit de séparation.
Le pédopsychiatre est alors sollicité pour objectiver une supposée maltraitance
psychologique exercée par l’autre parent. Il est confronté à un double impératif
contradictoire : protéger l’enfant s’il existe un risque réel, mais ne pas
devenir l’instrument d’une aliénation parentale dont l’enfant est lui-même la
première victime.
La littérature sur
l’aliénation parentale — bien que le concept reste débattu dans sa nosologie
(Gardner, 1985 ; Warshak, 2015) — s’accorde sur un point : l’enfant exprimant
une hostilité radicale et non nuancée envers l’un de ses parents, sans
historique de maltraitance avérée, présente le plus souvent un tableau clinique
iatrogène — produit par la dynamique conflictuelle elle-même, non par les actes
du parent ciblé.
Dans ces situations, le
rôle du clinicien n’est pas de trancher la réalité des faits allégués — ce qui
excède sa compétence — mais d’évaluer la souffrance de l’enfant et ses besoins
développementaux, en restant rigoureusement neutre quant à la désignation d’un
coupable.
3. La Pathologie Comme Génératrice de Biais Cognitifs : Le Problème
Fondamental
Le nœud épistémologique de
la demande instrumentalisée est le suivant : la pathologie psychiatrique
elle-même produit des biais cognitifs qui rendent la perception du patient
subjectivement vraie pour lui, tout en étant factuellement invérifiable ou contestable.
Le clinicien reçoit donc un récit sincère, émotionnellement chargé, et pourtant
potentiellement déformé.
3.1 Biais cognitifs liés aux structures psychopathologiques
|
Structure
psychopathologique |
Biais
cognitifs induits (dimension Psychologique BPS-E) |
Conséquence
pour la demande de certificat |
|
Trouble de la
personnalité borderline (TPB) |
Pensée en
tout-ou-rien, idéalisation/dévaluation, perception d'abandon, hypervigilance
aux menaces |
L'ex-partenaire
ou l'employeur est « entièrement mauvais » ; demande de certification d'une
violence absolue non nuancée |
|
Épisode
dépressif caractérisé |
Attributions
internes/stables/globales, pessimisme, perception augmentée du rejet et de
l'hostilité |
Attribution
causale exclusive de la dépression à un tiers ; demande de confirmation d'une
causalité linéaire |
|
TSPT /
traumatisme complexe |
Surgénéralisation
de la menace, flashbacks, mémoire traumatique non contextualisée,
hypervigilance |
Récit
traumatique avec intensité émotionnelle élevée mais reconstruction narrative
potentiellement déformée |
|
Trouble
paranoïaque / EDM avec caractéristiques psychotiques |
Interprétation
hostile des événements neutres, construction d'un récit persécutif cohérent |
Demande de
certification d'un préjudice dont l'évaluation objective est impossible sans
confrontation de sources |
|
TDAH avec
dysrégulation émotionnelle |
Réactivité
émotionnelle intense, mémoire des émotions (non des faits), impulsivité
perceptuelle |
Perception
d'injustices multiples, demandes répétées et urgentes de reconnaissance |
Ce tableau illustre un
point crucial : la sincérité du patient ne garantit pas la validité factuelle
de sa narration. Le clinicien doit pouvoir maintenir simultanément ces deux
propositions — « cette souffrance est réelle » et « cette attribution causale
est potentiellement inexacte » — sans que l’une invalide l’autre.
3.2 L’entonnoir du psychiatre : mécanismes de pression
Le mécanisme de
l’entonnoir fonctionne à plusieurs niveaux. Au niveau dynadique : le patient
présente une souffrance réelle et intense, ce qui active l’empathie clinique.
Valider la souffrance est une nécessité thérapeutique. Mais valider la
narration causale est une erreur clinique. La confusion entre ces deux niveaux
est le premier piège. Au niveau transferentiel : le médecin peut être investi
d’une fonction de « sauveur », de « témoin juste » face à un système injuste.
Ne pas rédiger le certificat le place, aux yeux du patient, dans le camp de
l’oppresseur. Au niveau institutionnel : la peur des plaintes, des signalements
ordinaux, ou des attaques réputationnelles crée une pression systémique vers la
compliance.
Comme le note Metzl &
Hansen (2014) dans leur analyse de la vulnérabilité structurelle des
cliniciens, la violence institutionnelle ne vient pas seulement des patients
mais du système dans lequel le médecin opère : absence de supervision formelle,
isolement professionnel, insuffisance des formations en communication clinique
difficile.
4. Analyse BPS-E de la Situation de Demande Instrumentalisée
Le modèle BPS-E (Paris et
al., 2026) offre un cadre d’analyse à quatre dimensions qui permet de
décomposer la situation clinique sans réductionnisme causaliste. Son
application à la demande instrumentalisée révèle les points de tension
spécifiques à chaque axe.
Dimension Psychologique (Axe BPS-E 1)
Biais cognitifs du patient — La pathologie génère des déformations
perceptuelles qui rendent sincère une narration potentiellement inexacte. Le
clinicien évalue le niveau de biais selon le questionnaire BPS-E (items : biais
cognitifs, rumination, schémas précoces, mentalisation, régulation
émotionnelle).
Insight et conscience du trouble — Un patient avec un insight faible
(score BPS-E ≤2 sur l'item « insight/conscience du trouble ») est
particulièrement à risque de demande instrumentalisée : il ne perçoit pas ses
propres contributions à la situation conflictuelle.
Schémas précoces et attachement — Les schémas d'abandon, d'injustice ou
de méfiance/abus (Young et al., 2003) structurent la lecture que le patient
fait de sa situation. Ils ne sont pas des preuves de victimisation — ils sont
des filtres cognitifs anciens réactivés par une situation présente de stress.
Dysrégulation émotionnelle — L'intensité émotionnelle de la
demande (larmes, colère, détresse manifeste) est réelle mais n'est pas un
indicateur de la véridicité factuelle du récit.
Dimension Biologique (Axe BPS-E 2)
Neuro-inflammation et stress chronique — Un patient en situation de conflit
prolongé présente fréquemment une dysrégulation de l'axe HPA (cortisol
chroniquement élevé), avec comme conséquences cognitives une mémoire de travail
altérée, une flexibilité réduite, et une augmentation des biais de confirmation.
Traitements médicamenteux — Certains traitements psychotropes
(benzodiazépines au long cours, certains antidépresseurs à doses élevées)
peuvent elles-mêmes altérer les capacités métacognitives et la nuance dans
l'évaluation des situations. L'évaluation biologique BPS-E doit inclure
l'inventaire des traitements en cours.
Comorbidités somatiques — Une pathologie somatique concomitante
(douleur chronique, maladie auto-immune, fatigue) peut amplifier les
perceptions négatives et la demande de réparation.
Dimension Nutritionnelle et Mode de Vie (Axe BPS-E 3)
Sommeil — Un patient en situation de conflit présente presque
systématiquement des troubles du sommeil (score BPS-E faible sur l'item
sommeil). La privation chronique de sommeil est un amplificateur cognitif connu
: elle augmente les biais négatifs, la réactivité émotionnelle et réduit la
pensée nuancée.
Sédentarité et alimentation — Lors des procédures conflictuelles
longues (divorces judiciaires, procédures prud'homales), la vie quotidienne se
désorganise. La dimension nutritionnelle/mode de vie du BPS-E sera fréquemment
dégradée, contribuant à entretenir le tableau psychopathologique.
Usage de substances — L'alcoolisation ou la consommation de
cannabis comme auto-médication de l'anxiété est fréquente dans ces contextes,
avec des effets directs sur la cognition et la régulation émotionnelle.
Dimension Écologique et Sociale (Axe BPS-E 4)
Isolement social — Le conflit (séparation, litige
professionnel) entraîne fréquemment une restriction du réseau social : les
proches « choisissent un camp », les collègues s'écartent. L'isolement aggrave
la centration sur le conflit et renforce la demande de reconnaissance externe.
Enjeux économiques — La situation de litige est souvent
associée à une précarité économique réelle ou anticipée (perte d'emploi, coût
de la procédure judiciaire, difficultés de logement). Ces pressions
environnementales légitimes n'invalident pas la demande, mais elles en révèlent
la dimension systémique.
Accès aux soins et ressources juridiques — Un patient sans accès à un avocat
compétent ou à une médiation familiale va surinvestir le certificat médical
comme seul levier disponible. La dimension écologique BPS-E révèle ici un
déficit structurel de ressources qui dépasse la seule relation médecin-patient.
Contexte culturel — Dans certains contextes culturels, le
certificat médical est le seul document ayant une légitimité suffisante pour
faire valoir un droit. Cette réalité socio-culturelle doit être prise en compte
sans pour autant justifier la rédaction de documents biaisés.
5. Cadre Déontologique et Médico-Légal : Ce que le Psychiatre Peut et Ne
Peut Pas Écrire
5.1 Le certificat médical : définition et contraintes légales
Le certificat médical est
un document légal dont la rédaction engage la responsabilité pénale et ordinale
du médecin. L’article R.4127-28 du Code de la Santé Publique dispose que « le
médecin doit s’abstenir de la rédaction d’un rapport tendancieux ou d’une
attestation de complaisance. »
Le Conseil National de
l’Ordre des Médecins (CNOM) distingue clairement : le médecin peut attester de
ce qu’il a constaté cliniquement (symptômes, signes, niveau de souffrance) ; il
ne peut pas attester de la causalité (« ce syndrome est causé par M. X ») ni
des faits allégués (« le patient a bien été victime de harcèlement »).
L’attribution causale relève de l’autorité judiciaire ou des tribunaux, non du
corps médical.
5.2 Tableau de ce qui est certifiable ou non
|
Contenu |
Certifiable
? |
Formulation
recommandée |
|
Existence
d'une souffrance psychique (anxiété, dépression, insomnie) |
OUI — si
objectivé cliniquement |
« Je certifie
avoir examiné M./Mme X et avoir constaté un état anxieux sévère nécessitant
une prise en charge. » |
|
Niveau de
souffrance et retentissement fonctionnel |
OUI — si
évalué |
« Ce tableau
clinique entraîne une altération significative du fonctionnement
professionnel et social. » |
|
Attribution
causale à une personne nommée (« M. X est responsable de ») |
NON — hors
compétence médicale |
Refus
explicite et motivation écrite. Orienter vers expertise judiciaire. |
|
Certification
de faits non médicalement constatables (violence, harcèlement, maltraitance) |
NON — sauf
traces médicales directes |
Uniquement
les lésions ou signes objectivables. Pour le reste : refus et orientation. |
|
Aptitude ou
inaptitude à exercer une activité (travail, garde d'enfant) |
LIMITÉ —
contexte précis requis |
Médecin du
travail pour inaptitude professionnelle. Expert judiciaire pour aptitude
parentale. |
|
Évaluation de
l'état mental d'un tiers non examiné |
JAMAIS |
Constitue une
faute déontologique grave. Le médecin n'examine que son patient. |
5.3 Les risques de la complaisance
La rédaction d’un
certificat de complaisance n’est pas sans risque pour le praticien. En droit
français, elle expose à des poursuites pénales pour faux témoignage ou
certificat de complaisance (Article 441-8 du Code Pénal, peine pouvant
atteindre 2 ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende), des sanctions
ordinales pouvant aller jusqu’à la radiation, et une mise en cause civile en
cas de préjudice démontré.
Au-delà des risques
légaux, le certificat de complaisance a des effets cliniques délétères : il
renforce le système de croyances du patient, entrave sa capacité à mentaliser
et à reconnaître sa propre contribution au conflit, et retarde son accès à une
prise en charge thérapeutique réelle.
6. Conduite à Tenir : Une Séquence Clinique Structurée
La conduite à tenir
proposée ici s’articule en cinq temps, applicables aussi bien en consultation
initiale qu’en suivi établi.
6.1 Temps 1 — Accueil de la souffrance sans validation du récit causal
La première priorité est
de valider émotionnellement la souffrance du patient sans valider sa narration
attributive. Cette distinction est cruciale et doit être explicite dans la
posture clinique. Des formulations telles que « Je comprends que vous traversez
une période d’une grande souffrance » ou « Ce que vous vivez est clairement
douloureux » permettent d’établir l’alliance thérapeutique sans engager le
clinicien sur la question causale.
Cette phase requiert de
différer explicitement la demande de certificat : « Avant d’envisager tout
document, mon rôle est d’abord de vous aider à traverser cette période et
d’évaluer votre état clinique dans sa globalité. »
6.2 Temps 2 — Évaluation BPS-E complète
L’évaluation BPS-E (Paris
et al., 2026) permet une cartographie systémique de la situation. Elle ne se
résume pas à un diagnostic psychiatrique mais explore les quatre dimensions
interdépendantes. Une attention particulière doit être portée aux scores des
items suivants :
•
Dimension Psychologique : biais cognitifs (item 1),
schémas précoces (item 2), insight (item 17), mentalisation (item 14), capacité
à demander de l’aide (item 19).
•
Dimension Biologique : axe HPA/stress chronique (item
2), qui révèle l’impact somatique du conflit.
•
Dimension Écologique : réseau social (item 4),
isolement, conditions socio-économiques (item 2), accès aux soins et aux
ressources juridiques (item 6).
Un score dimensionnel
Psychologique inférieur à 50 % (zone rouge BPS-E) en combinaison avec des items
d’insight et de mentalisation faibles constitue un signal clinique fort en
faveur d’une demande instrumentalisée.
6.3 Temps 3 — Reformulation clinique non accusatoire
Le clinicien reformule sa
lecture de la situation au patient. Cette reformulation doit : reconnaître la
souffrance comme réelle ; nommer les mécanismes cognitifs à l’œuvre sans les
pathologiser ; distinguer souffrance psychique et preuve de faute ; et ouvrir
sur la perspective thérapeutique.
Exemple de reformulation :
« Ce que vous me décrivez montre clairement une souffrance importante, que nous
devons prendre en charge. Cependant, mon rôle de médecin est de certifier votre
état de santé tel qu’il se présente cliniquement, et non d’attribuer cet état à
une personne en particulier — cela dépasse le périmètre du certificat médical
et relève d’une expertise judiciaire. Je peux vous aider à accéder à ces
ressources. »
6.4 Temps 4 — Décision documentée sur le certificat
Si un certificat médical
est justifié, il doit être rédigé selon les règles déontologiques strictes :
description clinique sans attribution causale, formulations circumscrites à
l’observation médicale, mention explicite que le document ne préjuge pas de l’étiologie.
Si le certificat demandé
dépasse ces limites, le refus doit être documenté dans le dossier médical avec
le motif précis. La mention au dossier protège le praticien et constitue un
acte médical en soi. L’orientation vers une expertise médico-légale, une médiation,
ou les ressources juridiques appropriées doit être explicitement proposée.
6.5 Temps 5 — Gestion des réactions de rétorsion
En cas de réaction hostile
du patient (violence verbale, menace de plainte, menace d’agression physique),
la conduite à tenir est la suivante :
•
En séance : rester calme, ne pas répondre à la violence
par une défensivité accrue. Poser une limite ferme et non émotionnelle : « Je
comprends votre déception. Ma décision reste identique. Si vous souhaitez
contester mon avis, vous pouvez saisir l’Ordre des Médecins. »
•
Consigner dans le dossier médical les faits de violence
verbale avec date, heure, termes employés.
•
En cas de menace physique : appel aux forces de
l’ordre, signalement à la Direction de l’Établissement ou à l’ONVS
(Observatoire National des Violences en milieu de Santé) pour les structures
hospitalières.
•
En cas d’attaque sur les réseaux sociaux : ne pas
répondre publiquement. Consulter le service juridique de l’Ordre. Conserver les
captures d’écran. Envisager une procédure pour diffamation si les faits
allégués sont faux et compromettent la réputation professionnelle.
•
Supervision et soutien entre pairs : le médecin exposé
à des violences répétées doit avoir accès à des espaces de supervision (groupes
Balint, analyse des pratiques) pour éviter l’épuisement et la banalisation.
7. Vignette Clinique Fictive — Illustration Pratique
Note : La
vignette suivante est entièrement fictive. Toute ressemblance avec une
situation réelle est fortuite.
Situation. Mme V., 38 ans, consulte pour
la troisième fois. Elle est en procédure de divorce depuis 18 mois. Elle
demande explicitement un certificat attestant que son ex-conjoint lui a causé
un trouble anxieux sévère par son comportement contrôlant et humiliant. Elle
présente un dossier de captures d’écran et des témoignages de proches. Son
avocat lui a indiqué que ce certificat était indispensable pour obtenir un
avantage dans le partage de garde.
Évaluation BPS-E (extraits).
Psychologique : biais cognitifs élevés (score 1/4), rumination constante (0/4),
insight partiel (2/4), mentalisation réduite (1/4) — dimension à 42 % (zone
rouge). Biologique : axe HPA dysrégulé, insomnie sévère (1/4). Mode de vie :
sédentarité, alimentation déstructurée, alcool occasionnel augmenté. Écologique
: réseau social réduit (1/4), difficultés financières (1/4). Score global BPS-E
: 41 % — zone rouge. Diagnostic retenu : trouble anxieux généralisé avec
éléments dépressifs réactionnels dans un contexte de conflit conjugal sévère.
Conduite adoptée. Le clinicien rédige un
certificat attestant : la réalité du tableau clinique, son niveau de gravité,
et son retentissement fonctionnel. Il refuse d’attribuer causalement le trouble
à l’ex-conjoint et documente ce refus au dossier. Il oriente vers une expertise
médico-psychologique judiciaire et propose une thérapie
cognitivo-comportementale centrée sur la régulation émotionnelle et la
réduction des ruminations. Mme V. réagit initialement avec colère. Lors de la
séance suivante, informée de l’existence d’une expertise judiciaire accessible
via son avocat, elle accepte cette voie.
8. Protection du Praticien et Ressources Institutionnelles
Le psychiatre exposé à des
demandes instrumentalisées répétées doit intégrer des mécanismes de protection
personnelle et professionnelle. La dimension écologique de sa propre santé
professionnelle est ici en jeu.
|
Ressource |
Rôle |
Accès |
|
Conseil de
l'Ordre des Médecins (CNOM / Conseil départemental) |
Soutien
juridique, conseil rédactionnel, accompagnement en cas de plainte |
Permanence
téléphonique ordinale, conseil@ordre-medecins.fr |
|
ONVS —
Observatoire National des Violences en milieu de Santé |
Signalement
des violences, données épidémiologiques, plaidoyer institutionnel |
onvs.sante.gouv.fr
— signalement en ligne |
|
Groupes
Balint / analyse des pratiques |
Supervision
pair-à-pair, prévention du burn-out, élaboration des situations difficiles |
Fédération
Française des Groupes Balint, Sociétés de psychiatrie régionales |
|
Médiation
médicale |
Résolution
amiable de conflits médecin-patient avant saisine ordinale |
Défenseur des
droits, structures régionales de médiation |
|
Assurance
responsabilité civile professionnelle (RCP) |
Protection
juridique en cas de plainte ou mise en cause |
Contrat RCP
obligatoire — activation en cas de procédure |
9. Discussion : Vers une Écologie du Soin Psychiatrique
La demande
instrumentalisée révèle une tension structurelle entre deux logiques qui
traversent la psychiatrie contemporaine : la logique de soin (accompagner le
patient vers un mieux-être) et la logique d’expertise (certifier, évaluer,
trancher). Ces deux rôles sont incompatibles dans la même relation clinique, et
c’est précisément leur confusion qui génère l’entonnoir.
Le modèle BPS-E, en
proposant une évaluation multidimensionnelle, aide le clinicien à sortir de
cette confusion en cartographiant simultanément la souffrance réelle du
patient, les mécanismes cognitifs qui en déforment l’attribution causale, les
facteurs environnementaux systémiques qui amplifient la situation
conflictuelle, et les ressources thérapeutiques disponibles.
La littérature sur la
violence envers les professionnels de santé confirme une tendance à la hausse
(ONVS, 2023 ; CNOM, 2022). Les médecins exerçant seuls en cabinet libéral sont
particulièrement exposés, du fait de l’absence de tiers institutionnel dans la
relation. La création de maisons de santé pluridisciplinaires, la présence de
travailleurs sociaux et de psychologues dans les mêmes locaux, constitue un
facteur protecteur reconnu.
Sur le plan
macrosystémique (Bronfenbrenner, 1986), la prolifération des demandes
instrumentalisées reflète une transformation du rapport à la médecine dans les
sociétés occidentales : le médecin n’est plus uniquement un soignant, il est
devenu un acteur de la distribution de droits. Cette transformation appelle une
réponse institutionnelle — formation des médecins à la communication clinique
difficile, renforcement des ressources de médiation, développement d’expertises
judiciaires accessibles — et pas seulement une réponse individuelle.
10. Conclusion
La demande de certificat à
charge constitue un phénomène clinique à part entière, dont la compréhension
nécessite une analyse simultanée des quatre dimensions BPS-E. La souffrance du
patient est réelle, mais elle n’est pas une preuve de la causalité qu’il
attribue. Les biais cognitifs générés par la pathologie rendent sincère une
narration potentiellement inexacte. Le rôle du psychiatre n’est ni de valider
cette narration ni d’en nier la détresse — c’est de les distinguer
rigoureusement.
Le refus de rédiger un
certificat indu n’est pas un échec thérapeutique : c’est un acte médical, fondé
sur la déontologie et la clinique. La protection du praticien passe par une
documentation rigoureuse, l’activation des ressources institutionnelles disponibles,
et une culture professionnelle qui normalise la supervision et le soutien entre
pairs.
Comme le souligne le
modèle BPS-E (Paris et al., 2026), les niveaux d’analyse sont interdépendants :
la demande instrumentalisée est à la fois le symptôme d’une souffrance
individuelle, d’une dynamique relationnelle conflictuelle, et d’une
transformation socio-institutionnelle plus large. C’est à cette triple échelle
que la réponse clinique doit se construire.
Références
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Patient and the Illness. London: Pitman Medical. [Traduit en français : Le
médecin, son malade et la maladie. Paris : Payot, 1988.]
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the family as a context for human development: Research perspectives.
Developmental Psychology, 22(6), 723–742.
Conseil National de l’Ordre des
Médecins (CNOM). (2022). Rapport annuel sur les plaintes et les signalements.
Paris : CNOM.
Engel, G. L. (1977). The need for a
new medical model: A challenge for biomedicine. Science, 196(4286), 129–136.
Fassin, D., & Rechtman, R. (2007).
L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime. Paris :
Flammarion.
Gardner, R. A. (1985). Recent trends
in divorce and custody litigation. Academy Forum, 29(2), 3–7.
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Recovery. New York: Basic Books.
Lazarus, R. S., & Folkman, S.
(1984). Stress, Appraisal, and Coping. New York: Springer.
Linehan, M. M. (1993).
Cognitive-Behavioral Treatment of Borderline Personality Disorder. New York:
Guilford Press.
Metzl, J. M., & Hansen, H. (2014).
Structural competency: Theorizing a new medical engagement with stigma and
inequality. Social Science & Medicine, 103, 126–133.
Observatoire National des Violences en
milieu de Santé (ONVS). (2023). Rapport annuel — Bilan des signalements.
Ministère de la Santé, Paris.
Paris, C. J., & Collègues (2026).
Questionnaire Harmonisé BPS-E : une évaluation intégrée de la santé
psychosociale. Outil clinique non publié.
Sen, A. (1999). Development as
Freedom. Oxford: Oxford University Press.
Warshak, R. A. (2015). Ten parental
alienation fallacies that compromise decisions in court and in therapy.
Professional Psychology: Research and Practice, 46(4), 235–249.
Young, J. E., Klosko, J. S., &
Weishaar, M. E. (2003). Schema Therapy: A Practitioner’s Guide. New York:
Guilford Press.
Zéliqzon, J. (2019). Médecins victimes
de violence : analyse des signalements et enjeux de prévention. Revue du
Praticien — Médecine générale, 33(1024), 445–448.
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