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dimanche 28 juin 2026

0182 La Réticence à la Consultation Psychiatrique

 

 

  0182 La Réticence à la Consultation Psychiatrique :

Le Patient Non-Demandeur en Psychiatrie et Pédopsychiatrie

Comment le modèle BPS-E transforme une contrainte en levier thérapeutique

Dr. Claude Jean Paris

Psychiatre et Pédopsychiatre, Boulogne-Billancourt

Paris et al., 2026  |  Version 1.0

RÉSUMÉ

Contexte. La réticence à la consultation psychiatrique est un phénomène clinique majeur, particulièrement prégnant en pédopsychiatrie où l'enfant ou l'adolescent est presque toujours amené par un tiers — parents, médecin, école, justice — sans être lui-même demandeur. Ce paradigme du patient non-demandeur constitue l'un des défis cliniques les moins enseignés et les plus fréquents de la pratique psychiatrique quotidienne.

Objectif. Analyser les fondements théoriques de la réticence psychiatrique, identifier ses formes cliniques et ses déterminants dans chaque dimension BPS-E, et proposer des stratégies pratiques pour conduire une consultation utile et éthique avec un patient qui ne l'a pas souhaité.

Méthode. Revue sélective de la littérature sur l'alliance thérapeutique, la motivation au changement, les consultations sous contrainte et la relation clinique en pédopsychiatrie, intégrée au cadre conceptuel du modèle BPS-E (Paris et al., 2026).

Résultats. Le modèle BPS-E offre au clinicien un cadre structuré qui dépasse la question de la demande pour s'intéresser à la cartographie des besoins réels du patient, souvent distincts de la demande formulée par l'entourage. Des techniques spécifiques — entretien motivationnel, validation émotionnelle, neutralisation de la stigmatisation, utilisation stratégique de la Grille BPS-E comme outil d'engagement — permettent de transformer la réticence en moteur de l'alliance.

Mots-clés : réticence psychiatrique ; patient non-demandeur ; alliance thérapeutique ; entretien motivationnel ; pédopsychiatrie ; modèle BPS-E ; stigmatisation ; consultation sous contrainte.

 


1. Introduction : une réalité clinique quasi universelle

« Ma mère m'a forcé à venir. » « Mon médecin a dit que c'était obligatoire. » « Le juge a ordonné une consultation. » « Je ne suis pas fou, je n'ai rien à faire ici. » Ces phrases, prononcées dans les premières minutes d'une consultation psychiatrique ou pédopsychiatrique, dessinent le contour d'un phénomène clinique aussi fréquent qu'exigeant : la consultation avec un patient non-demandeur.

La demande de soins — cet acte par lequel un individu reconnaît une souffrance, l'attribue à un trouble relevant du soin psychiatrique et sollicite activement une aide professionnelle — est loin d'être la règle en psychiatrie. Les études épidémiologiques montrent que seul un tiers environ des personnes souffrant d'un trouble mental avéré consulte spontanément un professionnel de santé mentale (Kessler et al., 2007 ; Wittchen & Jacobi, 2005). En pédopsychiatrie, ce chiffre est encore plus bas : l'enfant ou l'adolescent est, par définition, amené par des adultes qui ont décidé à sa place qu'une consultation était nécessaire. L'absence de demande personnelle n'est donc pas l'exception en pédopsychiatrie — c'est la règle.

Cette réalité pose au clinicien une question fondamentale d'éthique et de stratégie : peut-on soigner quelqu'un qui ne le demande pas ? Doit-on se contenter de constater l'absence de demande et renvoyer le patient ? Ou existe-t-il une clinique spécifique du patient non-demandeur, fondée sur des principes théoriques robustes et des techniques éprouvées, permettant de créer les conditions d'un engagement thérapeutique authentique là où il semblait impossible ?

C'est à cette question que le présent article s'efforce de répondre, en intégrant les apports de la littérature sur l'alliance thérapeutique, l'entretien motivationnel et la relation clinique sous contrainte dans le cadre conceptuel du modèle BPS-E (Paris et al., 2026). Nous verrons que ce modèle offre des ressources cliniques spécifiques pour naviguer dans la complexité de la consultation non désirée, en particulier en pédopsychiatrie où les enjeux de pouvoir, de loyauté et d'autonomie sont particulièrement intenses.

 

2. Phénoménologie de la réticence : formes, déterminants et significations



2.1 Définir le patient non-demandeur

La notion de « patient non-demandeur » recouvre en réalité un spectre de situations cliniques distinctes qu'il importe de différencier, car chacune appelle une posture clinique spécifique.

Forme de non-demande

Présentation clinique typique

Contexte fréquent

Ressource clinique principale

1. Refus actif

Opposition explicite, refus de parler, posture fermée, déni de tout problème

Adolescents, injonctions judiciaires, psychoses débutantes

Entretien motivationnel, validation du vécu

2. Résignation passive

Présence physique sans engagement, réponses monosyllabiques, regard évitant

Enfants contraints par les parents, patients déprimés sévères

Approche non-directivité, jeu libre, curiosité inconditionnelle

3. Ambivalence non formulée

Présence acceptée mais réticences non dites, oscillation, mini-demandes cachées

Adolescents, adultes sous pression familiale, patients honteux

Reflet ambivalence, exploration du double message

4. Demande déléguée

Le patient formule la demande de l'entourage (« ma mère pense que... ») sans se l'approprier

Enfants, adultes sous pression conjugale ou professionnelle

Distinguer demande de l'entourage / besoin propre du patient

5. Déni pathologique

Absence de conscience du trouble (anosognosie), conviction que les autres ont tort

Manie, anorexie mentale, certaines psychoses, TCA

Travail avec l'entourage, approche motivationnelle spécialisée, évaluation capacité décision

 

Tableau 1 — Formes cliniques de la non-demande en psychiatrie et pédopsychiatrie

 


2.2 Les déterminants de la réticence : une lecture BPS-E

La réticence à la consultation psychiatrique n'est jamais monodimensionnelle. Elle résulte de l'interaction de facteurs opérant simultanément dans les quatre dimensions du modèle BPS-E.

 

DIMENSION PSYCHOLOGIQUE — Déterminants intrapsychiques de la réticence

 

•       La honte et la stigmatisation intériorisée : la psychiatrie reste associée dans l'imaginaire collectif à la folie, à la dangerosité, à l'incompétence. Consulter un psychiatre, c'est risquer d'être perçu — et de se percevoir soi-même — comme « fou », « fragile », « défectueux ». Cette honte anticipatoire constitue le premier obstacle à la consultation (Corrigan, 2004). En pédopsychiatrie, cette stigmatisation se décline chez l'enfant (« suis-je anormal ? »), chez l'adolescent (« qu'est-ce que mes amis vont penser ? ») et chez les parents (« suis-je un mauvais parent si mon enfant a besoin d'un psy ? »).

•       La méfiance à l'égard du cadre institutionnel : pour de nombreux patients, en particulier ceux issus de contextes de maltraitance, de défaillances institutionnelles répétées ou de cultures où la psychiatrie est associée à la coercition, le thérapeute n'est pas perçu comme un allié mais comme un représentant d'un pouvoir extérieur menaçant. Cette méfiance est souvent rationnellement fondée.

•       Le déni comme mécanisme de défense : le déni — refus inconscient de reconnaître la réalité d'une situation douloureuse — n'est pas de la mauvaise volonté. Il constitue un mécanisme de défense adaptatif que le patient mobilise pour maintenir une cohérence de soi menacée. Le traiter comme un obstacle à combattre aggrave la résistance ; le comprendre comme une protection ouvre un travail plus subtil (Miller & Rollnick, 2013).

•       L'alexithymie : l'incapacité à identifier, nommer et exprimer ses émotions (alexithymie, Sifneos, 1973) est particulièrement fréquente chez les patients amenés de force. Ces patients ne savent genuinement pas ce qu'ils ressentent et ne comprennent pas ce qu'on leur demande quand on explore leurs émotions. L'approche BPS-E, qui commence par des faits concrets et observables plutôt que par des émotions, est particulièrement adaptée.

 

DIMENSION ÉCOLOGIQUE & SOCIALE — Déterminants contextuels

 

•       La contrainte explicite : injonction judiciaire de soins, obligation parentale, pression de l'employeur ou de l'école. La consultation est vécue comme une sanction, une surveillance ou une humiliation supplémentaire. La posture clinique doit explicitement reconnaître cette contrainte plutôt que de l'ignorer.

•       La loyauté conflictuelle : en pédopsychiatrie, l'enfant ou l'adolescent est souvent pris dans une loyauté conflictuelle entre ses parents (qui l'amènent et lui demandent implicitement de valider leur demande) et sa propre expérience. Parler à un tiers de ce qui se passe à la maison peut être vécu comme une trahison. Cette dimension de loyauté est rarement nommée dans les manuels mais est cliniquement centrale.

•       Les représentations culturelles de la psychiatrie : dans de nombreuses cultures non-occidentales (Maghreb, Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est), la souffrance psychique s'inscrit dans des cadres explicatifs religieux, spirituels ou communautaires qui n'incluent pas le recours à un spécialiste de santé mentale occidental. La psychiatrie est perçue comme une institution étrangère, voire menaçante pour l'identité culturelle.

•       Le réseau de soin fragmenté : des expériences antérieures négatives avec la psychiatrie (hospitalisations traumatisantes, prescriptions sans explication, non-écoute perçue) constituent de puissants obstacles à la ré-engagement thérapeutique.

 

DIMENSION BIOLOGIQUE — Substrats neurobiologiques de la réticence

 

•       L'anosognosie neurologique : dans certains tableaux cliniques — manie, psychoses, démences débutantes, certains TDAH sévères — l'absence de conscience du trouble est une conséquence directe du dysfonctionnement cérébral et non une attitude psychologique. L'évaluation de la capacité décisionnelle doit alors être explicitement posée.

•       L'hyperréactivité amygdalienne : les patients présentant un TSPT, un TPL ou un état anxieux sévère peuvent vivre la situation de consultation elle-même (pièce inconnue, étranger qui pose des questions sur la vie privée) comme une situation de menace déclenchant une réactivité défensive accrue — colère, évitement ou dissociation.

 


3. La consultation pédopsychiatrique avec l'enfant et l'adolescent non-demandeurs

3.1 L'enfant non-demandeur : un patient sans voix propre

L'enfant de moins de 10–12 ans ne peut, par définition développementale, être pleinement demandeur d'une consultation psychiatrique. Sa venue est toujours initiée par des adultes qui définissent le problème, formulent la demande et choisissent le professionnel. Cette réalité crée une situation clinique particulièrement délicate : le patient désigné est l'enfant, mais la demande appartient aux adultes — avec tout ce que cela implique de potentiel décalage entre ce que les adultes voient comme le problème et ce que l'enfant vit réellement.

Trois questions doivent systématiquement orienter la posture clinique du pédopsychiatre face à un enfant amené sans demande propre :

1.     Quelle est la demande des parents, et quelle est sa lisibilité pour l'enfant ? (A-t-on expliqué à l'enfant pourquoi il vient et ce qui va se passer ?)

2.     Quel est le vécu propre de l'enfant vis-à-vis de la consultation ? (Anxieux ? Soulagé ? Indifférent ? Hostile ?)

3.     Existe-t-il une souffrance que l'enfant reconnaît, même si elle diffère de celle identifiée par les parents ?

 

La Grille BPS-E pédopsychiatrique (Paris et al., 2026) offre ici une ressource précieuse : sa section « Attentes et motif de consultation — point de vue de l'enfant » permet de recueillir systématiquement la perspective de l'enfant séparément de celle des parents, et d'identifier d'emblée les convergences et les divergences — informations cliniques de premier ordre.

 


3.2 L'adolescent non-demandeur : l'enjeu de l'autonomie

L'adolescent présente une configuration particulièrement complexe, qui en fait le patient non-demandeur par excellence de la pédopsychiatrie. Trois tensions développementales fondamentales organisent sa réticence.

3.2.1 L'autonomie comme enjeu identitaire

À l'adolescence, se soumettre à une consultation décidée par les adultes est vécu comme une atteinte à l'autonomie naissante — l'une des ressources identitaires les plus précieuses de cette période. La résistance à la consultation n'est pas nécessairement un signe de pathologie : elle peut être l'expression d'une construction saine du Moi séparé. Le clinicien doit distinguer la résistance défensive (qui protège quelque chose de douloureux) de la résistance développementale (qui affirme une identité). La première demande un travail de décodage ; la seconde mérite d'être reconnue et valorisée.

3.2.2 La question de la confidentialité

L'une des premières questions — souvent non formulée — de l'adolescent en consultation est : « Est-ce que vous allez tout raconter à mes parents ? » La réponse à cette question (ou son absence) conditionne l'ensemble de la consultation. Une clarification explicite et honnête dès les premières minutes sur le cadre de confidentialité — ce qui sera partagé, ce qui restera confidentiel, dans quelles circonstances les parents seront informés (risque vital) — est un préalable indispensable à tout engagement thérapeutique avec un adolescent. La loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades en France reconnaît aux mineurs le droit de consulter seuls et de bénéficier d'une confidentialité sous certaines conditions.

3.2.3 La loyauté au groupe de pairs

Consulter un psychiatre est parfois vécu par l'adolescent comme une infidélité à la culture du groupe de pairs, qui peut valoriser la résistance à l'aide des adultes (« on gère nos problèmes entre nous »). Les adolescents issus de certaines sous-cultures (sport de contact, milieux urbains, cultures de la performance) peuvent percevoir la consultation psychiatrique comme une marque de faiblesse incompatible avec l'image qu'ils souhaitent projeter.

 

3.3 La triangulation parent-enfant-clinicien : un défi permanent

La consultation pédopsychiatrique se déroule dans un espace à trois pôles — parent(s), enfant/adolescent, clinicien — dont les attentes, les représentations et les définitions du problème peuvent être radicalement divergentes. Le clinicien est constamment sollicité de prendre parti, de valider une version des faits, de confirmer une interprétation. Sa capacité à maintenir une neutralité bienveillante — en restant simultanément allié de l'enfant ET des parents sans trahir ni l'un ni l'autre — est l'une des compétences les plus exigeantes de la pratique pédopsychiatrique.

Principes de la triangulation clinique éthique en pédopsychiatrie

•       Recevoir l'enfant/adolescent seul pour une partie de la consultation, même brève, pour lui permettre de s'exprimer hors de la présence parentale.

•       Expliquer à chacun, séparément si nécessaire, ce qui sera partagé et ce qui restera confidentiel.

•       Ne jamais instrumentaliser l'enfant comme messager entre les parents et le clinicien.

•       Nommer explicitement les divergences de perception sans les juger : « Je vois que vous ne percevez pas la situation de la même façon, et c'est une information importante. »

•       Identifier la souffrance propre de l'enfant, distincte de la demande parentale, comme l'objet central du travail clinique.

 

4. Le modèle BPS-E comme levier spécifique de l'engagement du patient non-demandeur




4.1 Du symptôme au besoin : le renversement BPS-E

Le premier apport du modèle BPS-E à la clinique du patient non-demandeur est d'ordre épistémologique : il propose un renversement du regard clinique. Là où le modèle symptomatologique classique part du symptôme (« qu'est-ce qui ne va pas ? »), le modèle BPS-E part de la personne dans sa totalité (« qu'est-ce qui constitue la vie de cette personne, et où sont les points de tension ? »). Ce renversement est stratégiquement précieux avec un patient non-demandeur : on ne lui demande pas d'adhérer à une définition pathologique de lui-même, mais de participer à une exploration de sa propre réalité.

La question « Qu'est-ce qui ne va pas chez vous ? » confronte immédiatement le patient non-demandeur à sa résistance. La question « Pouvez-vous me dire comment se passe votre vie en ce moment — au travail, à l'école, dans votre famille, sur le plan de votre santé physique ? » ouvre un espace d'exploration qui ne présuppose pas de pathologie et qui est beaucoup moins menaçant pour l'identité du patient.

 


4.2 La Grille BPS-E comme outil d'engagement paradoxal

La Grille d'Évaluation BPS-E (Paris et al., 2026), dans ses deux versions — adulte (QBE-150) et pédopsychiatrique (Grille 120 items) — peut être utilisée comme outil d'engagement paradoxal avec le patient non-demandeur. L'idée est la suivante : en proposant au patient de remplir un questionnaire structuré qui explore sa vie dans toutes ses dimensions (et pas seulement ses symptômes psychiatriques), on lui offre une expérience de d'être compris globalement plutôt que réduit à un trouble.

Stratégie d'utilisation du QBE-150

Avec le patient adulte non-demandeur

Avec l'enfant / l'adolescent non-demandeur

Commencer par la dimension Écologique (contexte de vie)

« Parlez-moi de votre travail, de votre logement, de vos relations. » Les faits concrets sont moins menaçants que les émotions.

« Parle-moi de ton école, de tes amis, de ce que tu aimes faire. » Débute sur un terrain neutre et valorisant.

Utiliser les items Biologiques comme porte d'entrée somatique

« Comment dormez-vous ? Avez-vous des douleurs, de la fatigue ? » Corps avant psyché réduit la résistance.

Enfants somatiseurs : la plainte corporelle est la porte d'entrée vers la souffrance psychique.

Différer la dimension Psychologique

Aborder la dimension psychologique en dernier, après avoir établi un espace de confiance sur les autres dimensions.

Ne pas commencer par « Comment tu te sens ? » mais arriver progressivement aux émotions une fois la relation établie.

Nommer les forces avant les difficultés

Le domaine D5 Fonctions adaptatives (pédopsychiatrie) ou les items ressources du QBE-150 permettent de commencer par ce qui fonctionne.

« Qu'est-ce que tu fais bien ? Qu'est-ce qui te réussit ? » — question déstabilisante (positivement) pour un patient qui attendait d'être critiqué.

Restituer les résultats au patient, pas aux parents/prescripteur

« Voici ce que votre profil BPS-E révèle — pas un diagnostic de maladie, mais une cartographie de votre situation. Qu'est-ce qui vous parle dans ce tableau ? »

Montrer le profil à l'adolescent avant les parents : il devient propriétaire de ses propres données, non objet d'un rapport.

 

Tableau 2 — Utilisation stratégique du QBE-150 / Grille BPS-E avec le patient non-demandeur

 


4.3 La dimension nutritionnelle et de mode de vie : une porte d'entrée déstigmatisante

L'un des atouts cliniques les plus méconnus du modèle BPS-E dans le contexte de la réticence est sa dimension nutritionnelle et de mode de vie. Parler de sommeil, d'alimentation, d'activité physique, de stress au travail ou d'écrans n'est pas « psychiatrique » — c'est de la santé globale. Cette dimension ouvre un espace de dialogue beaucoup moins chargé de stigmate que la dimension psychologique, et permet souvent d'établir une relation de confiance qui servira ensuite de tremplin vers des questions plus intimes.

En pratique : « On va commencer par des questions sur votre hygiène de vie — sommeil, alimentation, activité physique. Ces dimensions ont un impact énorme sur la santé mentale et on les sous-estime souvent. » Cette introduction déstigmatise la consultation en l'inscrivant dans une logique de santé globale plutôt que de pathologie psychiatrique.

 

5. Techniques cliniques pour la consultation avec le patient non-demandeur




5.1 L'entretien motivationnel : théorie et application

L'entretien motivationnel (EM), développé par Miller & Rollnick (1991, 2013), est la technique psychothérapeutique dont l'efficacité est la mieux documentée pour engager des patients ambivalents ou résistants dans un processus de changement. Il repose sur quatre principes fondamentaux.

Principe EM

Définition

Application clinique avec le patient non-demandeur

1. Empathie (Exprimer l'empathie)

Comprendre la perspective du patient sans la juger ; accepter l'ambivalence comme normale

« Je comprends que vous n'aviez pas envie de venir. C'est tout à fait normal. » Ne jamais invalider la résistance.

2. Développer les divergences

Faire percevoir l'écart entre la situation actuelle et les valeurs/objectifs du patient

« Vous dites que ça va. Et pourtant vous m'avez dit que vous dormez mal et que votre femme est inquiète. Comment vous expliquez ça ? »

3. Rouler avec la résistance

Ne pas argumenter contre la résistance ; l'accompagner plutôt que la contrer

Ne jamais convaincre. Si le patient dit « Je n'ai pas besoin de soins », répondre : « Peut-être pas en effet. Qu'est-ce qui vous a quand même amené ici aujourd'hui ? »

4. Soutenir le sentiment d'efficacité

Renforcer la croyance du patient en sa capacité de changement

« Vous avez déjà réussi à traverser des moments difficiles. Je vois que vous avez des ressources. »

 

Tableau 3 — Les quatre principes de l'entretien motivationnel appliqués au patient non-demandeur

 

5.1.1 Le modèle des stades de changement (Prochaska & DiClemente, 1983)

Le modèle transthéorique de Prochaska & DiClemente (1983) offre un cadre utile pour situer le patient non-demandeur dans son processus de changement et adapter en conséquence la stratégie clinique.

Stade

Caractéristiques cliniques

Fréquence en pedopsy

Stratégie clinique adaptée

Pré-contemplation

« Je n'ai pas de problème. » Absence de reconnaissance de la difficulté.

Très fréquent (> 60 %)

Psychoéducation non prescriptive ; éveiller le doute sans forcer ; travailler avec l'entourage

Contemplation

« Il y a peut-être quelque chose... » — Ambivalence, oscillation entre reconnaissance et déni.

Fréquent (25–30 %)

Explorer l'ambivalence ; renforcer la balance décisionnelle ; chercher la mini-demande cachée

Préparation

« Je voudrais changer, mais je ne sais pas comment. »

Moins fréquent (< 10 %)

Proposer des options concrètes ; plan SMART ; renforcer l'engagement

Action

Engagement actif dans le changement.

Rare en première consultation

Soutenir et renforcer les efforts ; plan thérapeutique structuré

 

Tableau 4 — Stades de changement (Prochaska & DiClemente, 1983) appliqués à la consultation psychiatrique non-désirée

 

5.2 La validation émotionnelle comme fondation de l'alliance

La validation émotionnelle — technique centrale de la DBT (Linehan, 1993) — est l'une des interventions les plus puissantes disponibles au clinicien face à un patient résistant. Valider ne signifie pas approuver : cela signifie reconnaître que le vécu du patient est compréhensible au regard de son histoire et de sa situation.

Niveaux de validation (Linehan, 1993) appliqués à la réticence psychiatrique

Niveau 1 — Écoute attentive et présence : montrer par la posture, le regard et la disponibilité que le patient est entendu.

Niveau 2 — Reflet précis : reformuler ce que le patient dit sans interprétation ni correction.

Niveau 3 — Lire les non-dits : articuler ce que le patient n'a pas pu dire. « J'ai l'impression que venir ici aujourd'hui a été difficile. »

Niveau 4 — Valider au regard de l'histoire : « Avec ce que vous avez vécu, il est tout à fait compréhensible que vous ayez du mal à faire confiance. »

Niveau 5 — Valider au regard des faits présents : « Dans la situation que vous décrivez, votre réaction est normale. »

Niveau 6 — Traitement radical d'égal à égal : parler au patient comme à un adulte compétent, sans condescendance ni paternalisme.

 


5.3 Techniques spécifiques selon le profil de résistance

5.3.1 Face au refus actif : la technique de l'accord paradoxal

Face à un patient qui dit explicitement « Je ne veux pas être là » ou « Je n'ai rien à vous dire », la réponse clinique la plus contre-intuitive est souvent la plus efficace : ne pas argumenter, ne pas rassurer, et — surtout — ne pas chercher à convaincre. L'accord paradoxal consiste à rejoindre le patient dans sa position :

Exemples de dialogue clinique — technique de l'accord paradoxal

Patient (adolescent, 14 ans)

Je ne voulais pas venir. Ma mère m'a forcé. Je n'ai rien à dire.

 

Clinicien

Je vous entends. Vous n'avez pas demandé à venir ici, et je respecte ça. Je ne suis pas là pour vous forcer à dire quoi que ce soit. On va juste prendre le temps qu'on a ensemble. Vous n'êtes pas obligé d'être patient et encore moins content d'être là.

 

Patient

[silence, puis] ... De toute façon personne ne comprend.

 

Clinicien

C'est une sensation épuisante, ça — d'avoir l'impression que personne ne comprend. Ça dure depuis longtemps ?

 

5.3.2 Face à la résignation passive : la technique de l'entretien centré sur les forces

Avec un patient résigné qui répond par monosyllabes, poser des questions sur les difficultés renforce la passivité. L'entretien centré sur les forces (strength-based approach) inverse la logique en commençant par explorer ce qui fonctionne, ce qui ressource, ce qui est source de fierté — même minimum. Cette approche, issue de la psychologie positive (Seligman, 2002) et des pratiques narratives (White & Epston, 1990), déplace le regard du patient sur lui-même : il cesse d'être « le problème » et devient quelqu'un avec des ressources.

Questions cliniques centrées sur les forces — exemples

•       « Qu'est-ce que vous faites bien dans votre vie en ce moment, même une petite chose ? »

•       « Y a-t-il des personnes autour de vous en qui vous avez confiance, même un peu ? »

•       « Comment faites-vous pour tenir, malgré tout ce qui est difficile ? »

•       « Est-ce qu'il y a des moments dans la journée qui sont moins difficiles ? Qu'est-ce qui fait la différence ? »

•       Pour les enfants : « Dis-moi quelque chose que tu fais bien. Quelque chose dont tu es fier, même un tout petit truc. »

 

5.3.3 Face au déni pathologique : travailler avec l'entourage

Lorsque le déni est massif et relève d'un mécanisme de défense psychotique, d'une anosognosie neurologique ou d'une pathologie grave comme l'anorexie mentale sévère, le travail direct avec le patient non-demandeur trouve ses limites. Dans ces situations, le travail avec l'entourage (parents, conjoint, fratrie) peut constituer le vecteur principal d'intervention, dans l'attente que le patient lui-même soit en mesure de mobiliser ses propres ressources.

La technique des cercles concentriques (Steinglass, 1998) propose de travailler d'abord avec les personnes les plus proches du patient (cercle 1), puis avec son réseau élargi (cercle 2), en les aidant à adopter des postures relationnelles qui n'aggravent pas le déni mais créent progressivement les conditions d'une demande émergente. L'ARISE (A Relational Intervention Sequence for Engagement, Garrett et al., 1997), développé initialement pour les addictions, illustre cette approche systémique.

 

5.3.4 Face à la stigmatisation : la psychoéducation déstigmatisante

La psychoéducation sur la santé mentale — lorsqu'elle est proposée de façon non prescriptive et en réponse à une curiosité du patient — constitue un outil puissant de réduction de la stigmatisation. Les points clés à aborder selon les situations :

Représentation stigmatisante du patient

Message clinique déstigmatisant

Outil / support possible

« Aller chez un psy, c'est pour les fous »

1 Français sur 5 consulte un professionnel de santé mentale dans sa vie. Cela inclut des cadres, des sportifs de haut niveau, des artistes.

Chiffres épidémiologiques ; témoignages publics de personnalités (sport, culture)

« Si je viens, vous allez me mettre sous médocs et m'hospitaliser »

La grande majorité des consultations ne débouche ni sur une hospitalisation ni sur une prescription médicamenteuse. Le patient reste acteur de ses choix.

Expliquer le déroulement concret ; présenter le cadre ambulatoire

« Les problèmes psy, on s'en sort seul, c'est une question de volonté »

Les troubles mentaux sont des problèmes de santé avec des bases neurobiologiques documentées. Personne ne se guérit d'un diabète par la volonté seule.

Psychoéducation neurobiologique simplifiée ; analogies somatiques

« Vous allez tout dire à mes parents / mon employeur »

La confidentialité est un droit. Les seules exceptions légales sont précisément définies (risque vital immédiat). Expliquer le secret médical.

Clarification explicite du cadre de confidentialité en début de consultation

 

Tableau 5 — Représentations stigmatisantes fréquentes et messages cliniques déstigmatisants

 


6. Organisation pratique de la consultation avec un patient non-demandeur

6.1 La séquence OPERA adaptée au patient non-demandeur

La séquence OPERA (Paris et al., 2026) — outil de triage clinique en dix questions — peut être adaptée pour naviguer la consultation non-demandée en suivant un ordre stratégique qui construit l'alliance avant d'aborder la psychopathologie.

Étape

Phase

Objectif clinique

Technique principale

1

Accueil et reconnaissance de la contrainte

Nommer explicitement la situation de contrainte pour la désarmer. « Je sais que vous n'avez pas choisi de venir. »

Accord paradoxal ; validation émotionnelle niveau 1–2

2

Clarification du cadre

Expliquer ce qui sera dit/gardé confidentiel, ce qui ne l'est pas. Clarifier l'objectif de la consultation.

Transparence sur le cadre ; psychoéducation sur la confidentialité

3

Exploration BPS-E dimensions E et B (contexte de vie et corps)

Cartographier la vie du patient sur des terrains non menaçants. Identifier les points de tension concrets.

Questions ouvertes sur le mode de vie ; items Écologiques et Biologiques du QBE-150 en premier

4

Identification des forces et ressources

Explorer les compétences, les soutiens, les réussites. Construire l'image d'un sujet avec des ressources.

Questions centrées sur les forces ; domaine D5 Grille BPS-E pédopsychiatrique

5

Exploration prudente dimension P (psychologique)

Aborder progressivement les dimensions émotionnelles et psychologiques, une fois la confiance établie.

Entretien motivationnel ; validation émotionnelle niveau 3–5 ; questions indirectes

6

Restitution BPS-E et co-construction d'une mini-demande

Présenter la cartographie BPS-E au patient. Chercher ensemble un point d'accroche — même minuscule — qui pourrait devenir une demande propre.

Restitution narrative BPS-E ; balance décisionnelle ; proposition de prochain pas minimal

7

Proposition d'un prochain pas sans pression

Ne pas exiger un engagement thérapeutique complet. Proposer un « prochain pas minimal » que le patient peut accepter sans perdre la face.

« On pourrait se revoir juste pour... » ; « Vous n'êtes pas obligé de... »

 


Tableau 6 — Séquence des 7 étapes de la consultation BPS-E avec le patient non-demandeur

 

6.2 Le prochain pas minimal : une technique décisive

L'erreur clinique la plus fréquente avec le patient non-demandeur est d'exiger trop tôt un engagement thérapeutique complet. Proposer à un patient résistant de « s'engager dans une psychothérapie » ou de « prendre régulièrement son traitement » au terme d'une première consultation est presque toujours contre-productif : l'ampleur de la demande confronte directement la résistance et provoque un rejet.

La technique du prochain pas minimal (Small Steps, Miller & Rollnick, 2013) propose à l'inverse d'identifier le plus petit engagement que le patient pourrait accepter sans trop de résistance. Ce pas minimal doit être :

•       Concret et observable (pas « réfléchir à » mais « faire »)

•       Non menaçant pour l'identité du patient

•       Immédiatement réalisable (dans les 48–72h)

•       Proposé comme une suggestion, non comme une prescription

•       En lien avec quelque chose que le patient a lui-même identifié comme un besoin

Exemples de « prochain pas minimal » selon les profils

•       Adolescent résistant : « La prochaine fois, tu peux venir seul si tu veux — sans tes parents dans la salle d'attente. »

•       Adulte en déni de trouble bipolaire : « On fait juste un bilan sanguin, pour vérifier que votre fatigue n'a pas de cause physique. »

•       Patient non-demandeur adressé par la justice : « Vous n'avez pas à me dire ce que vous ne voulez pas dire. Mais si vous voulez revenir, même juste pour parler de votre quotidien, la porte est ouverte. »

•       Enfant mutique : « La prochaine fois, tu peux amener un jouet ou un livre — on peut jouer ensemble si tu veux. »

•       Parent de l'enfant non-demandeur : « Pour cette première fois, l'objectif n'est pas de diagnostiquer mais de comprendre. Revenez dans 3 semaines et dites-moi ce que vous avez observé. »

 


6.3 Quand la consultation non-demandée a des enjeux légaux ou de protection

Certaines consultations avec un patient non-demandeur s'inscrivent dans un cadre légal — injonction judiciaire de soins, obligation de soins en milieu pénitentiaire, signalement de maltraitance, mesure de protection de l'enfance — qui modifie significativement la posture clinique. Le clinicien doit alors naviguer entre deux impératifs parfois contradictoires : son devoir légal de répondre à la mission institutionnelle qui lui est confiée ET son devoir éthique de ne pas instrumentaliser la relation thérapeutique au service de la surveillance ou de la sanction.

La Haute Autorité de Santé (HAS, 2014) et les recommandations de l'IGAS sur les soins sans consentement soulignent que même dans les cadres contraints, la qualité relationnelle de la consultation conditionne son efficacité thérapeutique à long terme. La contrainte extérieure et l'alliance thérapeutique ne sont pas incompatibles — mais leur articulation requiert une transparence absolue sur le rôle du clinicien et les informations qui seront transmises à l'institution.

Principes éthiques pour la consultation psychiatrique sous contrainte légale (HAS, 2014)

•       Transparence totale sur le cadre : expliquer précisément ce qui sera transmis au juge, au service de protection, à l'employeur — et ce qui restera confidentiel.

•       Distinguer la mission institutionnelle (évaluation, rapport) de la relation thérapeutique (soin) : le clinicien peut remplir les deux fonctions, mais le patient doit savoir à quel moment il est dans l'une et dans l'autre.

•       Ne jamais faire croire à une confidentialité qui n'existe pas : la trahison d'une promesse de confidentialité est irréparable pour l'alliance thérapeutique.

•       Maintenir une posture de clinicien (allié de la santé du patient) même dans un cadre d'évaluation imposée.

•       Nommer explicitement la tension : « Je suis à la fois mandaté par le juge et thérapeute. Je vais vous expliquer ce que ça veut dire concrètement. »

 

7. Vignettes cliniques illustratives (cas fictifs)

⚠ Toutes les vignettes suivantes sont entièrement fictives. Toute ressemblance avec des patients réels serait fortuite.

 

Vignette 1 — L'adolescent amené par sa mère

Kévin, 15 ans — Consultation pédopsychiatrique sur demande maternelle

Situation : La mère de Kévin appelle pour « un gros problème de comportement à la maison » — il claque les portes, refuse de parler, a chuté scolairement. Kévin entre dans la salle de consultation en fixant son téléphone, répond « sais pas » à la première question.

Étape 1 — Nommer la contrainte : « Je vois que tu regardes ton téléphone. C'est une façon de me dire que tu n'avais pas envie de venir. C'est tout à fait compréhensible. »

Étape 2 — Clarifier le cadre : « Ce que tu me dis ici reste entre toi et moi. Je ne répèterai pas à ta mère le contenu de notre conversation. Si tu cours un danger grave, je devrai en parler, mais je t'en informerai. »

Étape 3 — Explorer le contexte (BPS-E Éco) : « Parle-moi de ta semaine. Pas des problèmes — juste ce que tu as fait. » Kévin parle de ses parties de jeux vidéo avec des amis en ligne. Premier échange réel.

Étape 4 — Identifier une force : « Tu joues avec les mêmes amis depuis longtemps ? » — « Ouais, depuis CM1. » — « C'est rare de garder des amis depuis si longtemps. Tu dois être quelqu'un de fidèle. »

Mini-demande émergente (fin de consultation) : Kévin dit spontanément : « De toute façon j'ai rien à dire. Mais si je reviens la prochaine fois c'est sans ma mère. » — Le clinicien : « C'est exactement ce qu'on peut faire. »

 

Vignette 2 — L'enfant mutique adressé par l'école

Camille, 8 ans — Signalement scolaire pour « mutisme sélectif »

Situation : Camille ne parle pas à l'école depuis 3 mois après un changement de maîtresse. Ses parents sont inquiets mais ne voient pas de problème à la maison. Elle entre dans le bureau en tenant la main de sa mère, regardant le sol.

Stratégie BPS-E — Porte d'entrée non verbale : Le clinicien dispose de dessins, de figurines et d'une boîte de sable sur son bureau. Il n'adresse pas directement la parole à Camille mais commente à voix haute ce qu'il fait (technique du monologue bienveillant). Il lui montre un personnage figurine : « Ce petit personnage vient de changer d'école. Il ne sait pas encore si c'est bien ou pas. »

Émergence non verbale : Camille s'approche des figurines. Le clinicien lui tend silencieusement une figurine. Elle prend celle du petit animal caché derrière un arbre.

Lecture BPS-E : La Grille BPS-E pédopsychiatrique — remplie par les parents avant la séance — révèle un score D1 (internalisé) élevé sur les items anxiété (65 % d'activation) et un score D6 (coping) dominé par le retrait. Orientation vers TCC anxiété spécialisée mutisme sélectif (SSTA — Selective Mutism Treatment Approach).

 

Vignette 3 — L'adulte en injonction de soins

Marc, 42 ans — Injonction judiciaire de soins suite à violences conjugales

Situation : Marc se présente furieux : « Le juge m'a condamné à venir ici. Je n'ai rien fait de mal. C'est ma femme qui exagère. » Il croise les bras et fixe le mur.

Étape 1 — Nommer la contrainte sans la nier : « Je sais que vous n'êtes pas venu de votre propre chef. Le juge vous a imposé cette consultation. Je ne vais pas faire semblant que c'est une situation normale. »

Étape 2 — Clarifier le rôle du clinicien : « Mon rôle n'est pas de vous condamner ni de vous surveiller. Je vais écrire un compte-rendu pour le juge qui dira que vous avez respecté l'injonction. Ce que vous me dites de votre vie ne sera pas dans ce rapport — sauf si vous courez un danger grave. »

Étape 3 — Explorer la frustration comme porte d'entrée (EM) : « Vous avez l'air en colère d'être là. C'est tout à fait compréhensible. Qu'est-ce qui vous a mis dans cette situation, de votre point de vue à vous ? »

Développement de la divergence (EM) : Marc finit par admettre : « Je m'énerve trop vite, c'est vrai. Mais c'est elle qui me pousse à bout. » — Clinicien : « D'accord. Donc il y a quelque chose dans votre façon de gérer la colère que vous voulez changer. C'est une bonne base. »

 


8. Discussion : limites, enjeux éthiques et perspectives

8.1 La question de l'efficacité : peut-on soigner sans demande ?

La question posée en introduction — peut-on soigner quelqu'un qui ne le demande pas ? — mérite une réponse nuancée. La littérature suggère que l'absence de demande initiale ne prédit pas l'absence de bénéfice thérapeutique à terme. Des études sur les populations sous injonction de soins (addictions, violences conjugales) montrent que des patients initialement résistants obtiennent des résultats comparables aux patients volontaires lorsque la qualité de l'alliance thérapeutique est similaire (Wild et al., 2006). C'est la qualité de la relation, bien plus que la volonté initiale, qui prédit l'engagement et le bénéfice thérapeutique.

En pédopsychiatrie, Kazdin et al. (2005) ont montré que l'engagement thérapeutique de l'enfant et de l'adolescent — initialement non-demandeurs par définition — est fortement prédit par la qualité de l'alliance thérapeutique avec le clinicien, indépendamment de la sévérité du trouble. Cette donnée légitime l'investissement clinique dans l'alliance avec un patient non-demandeur, même lorsque le bénéfice à court terme paraît incertain.

8.2 Les limites de l'approche

Trois limites doivent être honnêtement reconnaissées. Premièrement, les techniques présentées dans cet article demandent du temps — un temps dont les consultations de pédopsychiatrie de secteur, sous-dotées, ne disposent souvent pas. La consultation de 20 minutes avec liste d'attente n'est pas le cadre idéal pour l'entretien motivationnel. Deuxièmement, certains tableaux cliniques — psychoses aigues non traitées, manie franche, anorexie mentale sévère avec déni massif — peuvent dépasser les ressources de l'entretien motivationnel et requérir des mesures de soins sans consentement dont l'indication doit être évaluée rigoureusement. Troisièmement, le risque contre-transférentiel est réel : face à un patient qui refuse explicitement d'être aidé, le clinicien peut ressentir frustration, impuissance ou rejet. La supervision et l'analyse de la pratique sont indispensables dans ces situations.

8.3 Le modèle BPS-E comme cadre de pensée transférentiel et contre-transférentiel

Au-delà de ses fonctions d'évaluation et de structuration clinique, le modèle BPS-E offre au clinicien travaillant avec des patients non-demandeurs une ressource contre-transférentielle précieuse : il l'aide à ne pas se focaliser sur le symptôme (la résistance) mais à maintenir le regard sur la complexité de la personne. Un patient qui refuse n'est pas un mauvais patient — c'est un patient dont les résistances ont une histoire, un sens et une logique. Le modèle BPS-E invite le clinicien à chercher cette logique plutôt qu'à la combattre.

 

9. Conclusion

La consultation avec un patient non-demandeur n'est pas une anomalie de la pratique psychiatrique et pédopsychiatrique : c'est une réalité quotidienne qui appelle des compétences cliniques spécifiques, distinctes de celles mobilisées dans la consultation avec un patient volontaire. Ces compétences — reconnaissance de la contrainte, validation émotionnelle, entretien motivationnel, utilisation stratégique du cadre BPS-E, technique du prochain pas minimal — s'apprennent, se pratiquent et se supervisent. Elles ne sont pas innées, et leur absence dans la formation clinique initiale explique en partie le sentiment d'impuissance que beaucoup de professionnels ressentent face au patient résistant.

Le modèle BPS-E (Paris et al., 2026) offre à cet égard un cadre spécifiquement adapté à la consultation non-désirée, pour trois raisons. Il déplace l'entrée de la consultation du symptôme vers la personne dans sa globalité, réduisant la menace identitaire que représente la psychiatrisation. Il propose des portes d'entrée déstigmatisantes — mode de vie, corps, contexte de vie — qui permettent d'établir une relation avant d'aborder les dimensions psychologiques plus sensibles. Il oriente le regard du clinicien non seulement sur les difficultés mais sur les ressources et les forces du patient, posture fondamentale pour engager quelqu'un qui n'a pas demandé d'aide.

La question n'est donc pas « comment convaincre un patient de se soigner » mais « comment créer, dans le temps limité d'une consultation, les conditions minimales d'un espace où quelque chose peut se passer ». Parfois, cet espace ne donne rien de visible lors de la première rencontre. Mais il plante une graine. Et le travail du clinicien, avec le patient non-demandeur, c'est souvent de planter des graines — dans l'humilité de ne pas toujours voir éclore ce qu'on a semé.

 

Conflits d'intérêts : L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts. Financement : aucun financement externe. Contribution : Dr. Claude Jean Paris — conception, développement et rédaction.

 


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