ARTICLE SCIENTIFIQUE — SÉRIE « GRANDS HOMMES » : PSYCHOBIOGRAPHIES APPLIQUÉES
0325
— Federico Fellini (1920–1993) : le clown blanc, l'Auguste et le livre des
rêves
Essai
de psychobiographie appliquée selon le modèle biopsychosocial-écologique
(BPS-E) : imaginaire, mémoire réinventée, tension entre règle et désir, deuil,
crise créatrice et travail du rêve
Dr.
Claude Jean Paris — Psychiatre et Pédopsychiatre,
Boulogne-Billancourt
Paris
et al., 2026 | Psychobiographie appliquée au modèle BPS-E
RÉSUMÉ
Contexte. Federico Fellini (1920–1993), cinéaste italien né à Rimini, auteur
de La Strada, des Nuits de Cabiria, de La dolce vita, de Huit et demi et
d'Amarcord, lauréat de quatre Oscars du meilleur film étranger, d'une Palme
d'or et d'un Oscar d'honneur, a fait de sa propre vie la matière de son œuvre.
Il a aussi, de son propre aveu, constamment réinventé cette vie, au point de se
présenter comme un « grand menteur ». Cette porosité entre souvenir et fiction,
son goût pour les rêves, qu'il nota et dessina pendant près de trente ans, son
analyse jungienne, son intérêt pour l'occulte et ses crises créatrices ont
nourri des étiquettes variées : mythomane, narcissique, immature, obsédé,
dépressif, superstitieux.
Objectif. Proposer une lecture psychobiographique prudente de cette
trajectoire selon les quatre dimensions du modèle BPS-E (Paris et al., 2026),
du microsystème au macrosystème, en l'articulant explicitement aux thèses de
l'ouvrage Vous n'êtes pas votre diagnostic (Paris, 2026b) : non-réductionnisme,
distinction entre trajectoire et identité, double lecture
vulnérabilité-ressource, iceberg clinique, attachement et scénario interne. Ce
cas permet d'examiner une question que l'ouvrage pose avec insistance : ce qu'une
personne raconte d'elle-même n'est pas une donnée brute, mais une construction
qui participe de son identité.
Méthode. Analyse psychobiographique fondée sur la biographie de référence de
Tullio Kezich (2006), les biographies et entretiens réunis par Alpert (1986),
Chandler (1995), Grazzini (1983) et Pettigrew (1994), les écrits de Fellini
lui-même (Fellini, 1980), son Livre des rêves publié à titre posthume (Fellini,
2007), l'étude critique de Bondanella (1992) et la littérature scientifique sur
la mémoire autobiographique, l'imaginaire, le rêve, le jeu, le deuil périnatal,
la créativité et l'humour. Les réserves relatives au diagnostic rétrospectif
(Karenberg, 2009 ; Muramoto, 2014 ; Larner, 2019) sont appliquées. Six schémas
figuratifs illustrent l'analyse.
Résultats. La trajectoire de Fellini s'organise autour d'un imaginaire
exceptionnellement riche, développé très tôt par le dessin et la caricature,
d'une tension permanente entre l'ordre — l'éducation catholique, la mère, la
règle — et le désir — le cirque, la fête, les femmes —, et d'un travail
constant de mise en forme de l'angoisse par l'humour, le dessin, l'écriture des
rêves et le cinéma. Les principaux points de vulnérabilité se situent dans la
guerre, la perte de leur fils nouveau-né en 1945, la crise créatrice et
physique de 1966–1967, les deuils successifs de ses collaborateurs et les
difficultés de production de la dernière période. Le couple formé avec
Giulietta Masina, malgré ses tensions, constitue un pilier durable.
Discussion. La lecture BPS-E permet de sortir de l'alternative entre le «
magicien » et le « menteur ». Elle montre que la réinvention de soi,
l'infantilité revendiquée et le goût de l'irrationnel peuvent être lus comme
des ressources créatrices et régulatrices, avec leurs coûts pour la personne et
pour ses proches. Des enseignements sont proposés pour la clinique de
l'imaginaire, des récits de vie, du deuil et des crises créatrices.
Mots-clés : Federico
Fellini ; psychobiographie ; diagnostic rétrospectif ; mémoire autobiographique
; identité narrative ; imaginaire ; rêve ; analyse jungienne ; deuil périnatal
; crise créatrice ; jeu ; modèle BPS-E ; non-réductionnisme.
1. Introduction : le grand menteur
Federico Fellini a raconté à plusieurs reprises qu'il s'était enfui,
enfant, avec un cirque de passage à Rimini. L'épisode n'a probablement jamais
eu lieu. Il a donné de sa jeunesse, de ses débuts à Rome et de sa rencontre
avec le cinéma des versions successives et contradictoires, et il a lui-même
revendiqué cette liberté, jusqu'à accepter qu'un livre d'entretiens paraisse
sous le titre Je suis un grand menteur (Pettigrew, 1994). Pour ses biographes,
cette pratique constitue une difficulté méthodologique majeure (Kezich, 2006).
Pour le psychiatre, elle pose une question plus intéressante : que faire du
récit qu'une personne donne d'elle-même lorsque ce récit est manifestement
réinventé ?
Dans la continuité de la série, consacrée notamment à Chateaubriand
(0270), Marilyn Monroe (0281), David Lynch (0323) et Stanley Kubrick (0324), le
présent article ne cherche ni à diagnostiquer ni à glorifier, mais à comprendre
(Schultz, 2005). Le cas de Fellini permet d'éprouver une thèse centrale de Vous
n'êtes pas votre diagnostic : une personne ne se réduit ni à une catégorie ni à
un récit figé, et l'identité se construit dans le mouvement même par lequel on
se raconte (Paris, 2026b, chap. 2 et 6). Qualifier Fellini de « mythomane »
revient à confondre une pratique créatrice, largement assumée, avec une
conduite pathologique, et à traiter une trajectoire comme si elle définissait
une identité.
|
⚠ Avertissement méthodologique L'analyse qui suit est un essai de
psychobiographie appliquée et non un diagnostic médical. Federico Fellini
n'a, à notre connaissance, fait l'objet d'aucun diagnostic psychiatrique
documenté. Il a entrepris au début des années 1960 une analyse auprès du
psychanalyste jungien Ernst Bernhard ; cette démarche, qu'il a lui-même
évoquée publiquement, est mentionnée comme un fait biographique et ne vaut
indice d'aucun trouble. Son Livre des rêves, publié après sa mort, est traité
comme une œuvre graphique et littéraire, et non comme un document clinique. Conformément aux réserves de
Karenberg (2009), Muramoto (2014) et Larner (2019), le diagnostic
rétrospectif se heurte à des obstacles ontologiques, épistémiques et
éthiques, redoublés ici par la nature même des sources : une grande partie de
ce que l'on sait de Fellini vient de Fellini, qui réinventait volontiers son
passé. Les concepts mobilisés sont dimensionnels ; les schémas sont
qualitatifs et interprétatifs. Ce cadre est celui que Vous n'êtes pas votre
diagnostic consacre aux limites et à la prudence épistémologique du modèle
(Paris, 2026b, chap. 27). |
2. Repères biographiques essentiels
2.1. Rimini : l'enfance, l'école et le cirque (1920–1938)
Federico Fellini naît le 20 janvier 1920 à Rimini, sur la côte
adriatique. Son père, Urbano Fellini, originaire d'un village de Romagne, est
représentant de commerce et souvent absent ; sa mère, Ida Barbiani, issue de la
bourgeoisie romaine, est décrite comme pieuse et rigoureuse. Il a un frère
cadet, Riccardo, né en 1921, et une sœur, Maddalena, née en 1929. Il reçoit une
éducation catholique, dont il gardera le souvenir d'un encadrement strict, et
découvre très tôt le cirque, les marionnettes, les bandes dessinées et le
cinéma. Enfant, il dessine sans cesse. Adolescent, il réalise des caricatures
et ouvre en 1937, avec un ami peintre, une petite boutique de portraits-charges
destinés aux estivants (Kezich, 2006). Rimini, sa plage, son Grand Hôtel, ses
cinémas et ses personnages deviendront la matière de plusieurs films, et
surtout d'Amarcord.
2.2. Rome : caricatures, radio et Giulietta (1939–1945)
En 1939, il s'installe à Rome, où il s'inscrit à la faculté de droit
sans jamais y poursuivre d'études. Il collabore au journal humoristique
Marc'Aurelio, où il publie dessins, chroniques et nouvelles, puis écrit pour la
radio. C'est ainsi qu'il rencontre en 1942 Giulietta Masina, jeune actrice qui
interprète un personnage de l'un de ses feuilletons. Ils se marient le 30
octobre 1943, en pleine guerre, alors que Fellini cherche à échapper à la
mobilisation. Giulietta fait une fausse couche en 1944 ; en mars 1945, elle
donne naissance à un fils, Pier Federico, qui meurt quelques semaines plus
tard. Le couple n'aura pas d'autre enfant. Fellini évoquera très peu cette
perte publiquement. Après la libération de Rome, il ouvre avec des amis une
boutique où il dessine des caricatures pour les soldats alliés ; Roberto
Rossellini vient l'y chercher pour collaborer au scénario de Rome, ville
ouverte (1945), puis de Païsa (1946), films fondateurs du néoréalisme.
2.3. De la collaboration à l'auteur (1946–1959)
Scénariste recherché, notamment avec Tullio Pinelli, il coréalise
avec Alberto Lattuada Les Feux du music-hall (1950), puis réalise seul Le Cheik
blanc (1952) et Les Vitelloni (1953), portrait mélancolique de jeunes désœuvrés
d'une ville de province, récompensé à Venise. La Strada (1954), avec Giulietta
Masina et Anthony Quinn, sur une musique de Nino Rota, compositeur de tous ses
films jusqu'à sa mort, lui apporte une reconnaissance internationale et le
premier Oscar du film étranger. Suivent Il bidone (1955) et Les Nuits de
Cabiria (1957), de nouveau avec Giulietta, qui reçoit le même Oscar. Son père
meurt en 1956.
2.4. La dolce vita, l'analyse et Huit et demi (1960–1965)
La dolce vita (1960), fresque de la Rome mondaine avec Marcello
Mastroianni, qui deviendra son double à l'écran, remporte la Palme d'or à
Cannes et déclenche un immense scandale, notamment dans la presse catholique.
Vers la même époque, Fellini entreprend une analyse avec Ernst Bernhard,
psychanalyste jungien d'origine allemande installé à Rome, qui l'encourage à
noter ses rêves. Commence alors la rédaction du Livre des rêves, dans lequel
Fellini consignera et illustrera ses rêves jusqu'en 1990 (Fellini, 2007). Huit
et demi (1963), récit d'un cinéaste en panne d'inspiration, devient l'une des
œuvres les plus commentées de l'histoire du cinéma et remporte l'Oscar du film
étranger. Juliette des esprits (1965), premier long métrage en couleur, explore
l'imaginaire d'une femme délaissée, interprétée par Giulietta. Bernhard meurt
en 1965.
2.5. La crise de 1966–1967 et la maturité (1966–1979)
Fellini travaille alors au Voyage de G. Mastorna, projet sur la mort
et l'au-delà qu'il ne parviendra jamais à tourner. Au printemps 1967, il tombe
gravement malade et est hospitalisé ; il croit un temps sa vie menacée (Kezich,
2006). Le projet est abandonné. Il réalise ensuite un segment du film Histoires
extraordinaires (1968), puis Fellini-Satyricon (1969), Les Clowns (1970),
documentaire-fiction pour la télévision, Fellini Roma (1972) et Amarcord
(1973), évocation de son adolescence à Rimini sous le fascisme, qui obtient un
quatrième Oscar du film étranger. Casanova (1976) et Répétition d'orchestre
(1979) suivent. Nino Rota meurt en 1979.
2.6. La dernière période et la fin (1980–1993)
La Cité des femmes (1980), Et vogue le navire (1983), Ginger et Fred
(1986), satire de la télévision commerciale, Intervista (1987), et La voce
della luna (1990), son dernier film, sont réalisés dans un contexte de
production de plus en plus difficile. Sa mère meurt en 1984. En mars 1993, il
reçoit un Oscar d'honneur pour l'ensemble de son œuvre. Il subit une
intervention cardiaque en juin, puis un accident vasculaire cérébral à Rimini
en août. Il meurt à Rome le 31 octobre 1993, au lendemain du cinquantième
anniversaire de son mariage. Son corps est exposé dans le studio 5 de
Cinecittà, où il avait tourné la plupart de ses films. Giulietta Masina meurt
en mars 1994. Tous deux sont inhumés à Rimini.

Figure 1. Frise biographique de Federico
Fellini (1920–1993), les événements étant rattachés à la dimension BPS-E
dominante (sélection interprétative)
Tableau 1. Principaux
repères biographiques et dimension BPS-E dominante
|
Période |
Événement |
Lecture
BPS-E dominante |
|
1920–1938 |
Rimini ; père absent, mère pieuse ; dessin, cirque,
caricature |
Écologique : ordre et désir ; psychologique :
imaginaire précoce |
|
1939–1943 |
Rome ; journal
humoristique ; radio ; rencontre de Giulietta |
Écologique :
réseau professionnel ; couple |
|
1944–1945 |
Fausse couche ; mort de leur fils ; Rome, ville
ouverte |
Écologique / psychologique : deuil périnatal et
guerre |
|
1950–1957 |
Premiers films
; La Strada ; Cabiria ; mort du père |
Psychologique :
invention d'un langage |
|
1960–1965 |
La dolce vita ; analyse jungienne ; Livre des rêves
; Huit et demi |
Psychologique : élaboration, mise en forme de la
crise |
|
1966–1967 |
Projet Mastorna
; maladie grave |
Biologique /
psychologique : crise créatrice et physique |
|
1969–1979 |
Satyricon, Roma, Amarcord ; mort de Rota |
Psychologique : maturité ; écologique : deuils de
collaborateurs |
|
1980–1990 |
Difficultés de
production ; mort de sa mère ; dernier film |
Écologique :
transformation de l'industrie |
|
1993 |
Oscar d'honneur ; opération ; AVC ; décès |
Biologique : fin de vie |
3. Le piège du diagnostic rétrospectif
La figure de Fellini attire des étiquettes d'autant plus séduisantes
que ses films semblent offrir des aveux : un cinéaste impuissant à créer,
entouré de femmes réelles et imaginaires, hanté par l'Église et par sa mère.
Leur examen critique montre qu'aucune ne peut être retenue au-delà du statut
d'hypothèse, et que leur séduction tient à la confusion entre œuvre, récit de
soi et personne — confusion que Vous n'êtes pas votre diagnostic analyse comme
le cœur du diagnostic-étiquette (Paris, 2026b, chap. 2).
Tableau 2. Étiquettes
attribuées à Federico Fellini et limites de leur fondement
|
Étiquette |
Éléments
invoqués |
Pourquoi
on ne peut conclure |
|
«
Mythomane » |
Récits contradictoires et inventés sur sa vie |
Réinvention assumée, ludique et publique ; la
mémoire autobiographique est reconstructive chez chacun (Conway &
Pleydell-Pearce, 2000) ; aucune tromperie à visée d'avantage documentée |
|
« Narcissique » |
Autobiographie
permanente dans l'œuvre, goût de la célébrité |
Autodérision
constante, humour contre lui-même, loyauté envers ses collaborateurs |
|
« Immature
», « éternel enfant » |
Jeu, imaginaire, rapport ambivalent à l'autorité |
La capacité de jeu est une condition de la
créativité (Winnicott, 1971) ; carrière longue, organisée, productive |
|
« Obsédé », « misogyne » |
Représentations
des femmes, relations extraconjugales rapportées |
Questions
morales et esthétiques légitimes, qui ne se convertissent pas en diagnostic ;
l'œuvre interroge le désir masculin autant qu'elle l'exprime |
|
«
Dépressif » |
Crise de 1966–1967, mélancolie de certains films |
Crise liée à un projet, à une maladie grave et à un
contexte ; aucune description d'épisode caractérisé |
|
« Superstitieux », « irrationnel » |
Intérêt pour
les médiums, l'astrologie, le Yi King |
Curiosité
partagée par une part de son milieu ; attitude souvent ironique ; aucun
retentissement délirant |
La discussion de ces étiquettes ne revient pas à nier que Fellini
ait connu l'angoisse, la tristesse, le blocage, ni que sa vie conjugale ait
comporté des souffrances pour Giulietta. Elle rappelle, avec l'ouvrage, qu'une
catégorie décrit au mieux un état dans un contexte et ne saurait valoir pour
une personne ni pour une vie (Paris, 2026b, chap. 6). Le cas de l'étiquette de
« mythomane » est particulièrement instructif : il montre comment une pratique
culturellement valorisée chez un romancier devient suspecte lorsqu'elle porte
sur la vie de l'auteur, alors même que l'ensemble des travaux sur la mémoire
établit que tout récit de soi est une reconstruction (Schacter, 1996).
4. Trajectoire et identité : le principe de
non-réductionnisme
4.1. Une vie racontée n'est pas une vie vécue — et
pourtant elle compte
La trajectoire visible de Fellini se lit à travers une vingtaine de
longs métrages, une série de distinctions et une interruption de trois ans
marquée par la crise de 1966–1967 (figure 2A). Vous n'êtes pas votre diagnostic
insiste sur la distinction entre ce qui arrive à une personne et ce qu'elle est
(Paris, 2026b, chap. 2 et 6). Fellini ajoute une troisième instance : ce
qu'elle raconte. Le concept d'identité narrative (McAdams, 2001) aide à penser
cette instance sans la réduire au mensonge : chacun construit et révise un
récit de sa vie, qui donne cohérence à l'expérience et oriente l'avenir. Chez
Fellini, ce récit est ouvertement fictionnalisé, et c'est précisément ce
travail de fiction qui produit l'œuvre. Distinguer trajectoire et identité ne
signifie donc pas opposer le vrai au faux, mais reconnaître que l'identité est
en partie faite des histoires que l'on se raconte. La perspective du parcours
de vie (Elder, 1998) invite par ailleurs à lire les transitions — la guerre, la
perte, l'analyse, la crise — comme des interactions entre la personne et son
contexte.
La figure 2B propose une lecture qualitative et non mesurée de la
balance entre charges et ressources, qui transpose la logique diathèse-stress
(Monroe & Simons, 1991) et la double lecture en zones de vulnérabilité et
de ressource (Paris, 2026b, chap. 5). Elle fait apparaître deux moments de
charge maximale — la guerre et la perte du fils en 1944–1945, la crise de
1966–1967 — et une période finale où les pertes successives et les difficultés
de production pèsent davantage, alors même que la reconnaissance internationale
est à son comble.

Figure 2. Trajectoires de vie : A, trajectoire
créative visible et principales distinctions ; B, trajectoire intérieure
figurée par la balance charges/ressources (schéma illustratif, non mesuré,
d'après la logique des zones décrite dans Paris, 2026b, chap. 5)
4.2. Étiquette et profil
L'ouvrage oppose terme à terme la logique de l'étiquette et celle du
profil (Paris, 2026b, chap. 6). Appliquée à Fellini, cette opposition montre ce
que l'on perd en réduisant un créateur à ses récits.
Tableau 3. Étiquette
et profil : transposition du tableau de synthèse de Vous n'êtes pas votre
diagnostic (Paris, 2026b, chap. 6)
|
Logique
de l'étiquette |
Logique
du profil (BPS-E) |
|
« Il
mentait sur sa vie » |
Il réinventait sa vie comme matière de son œuvre, de
manière publique et ludique |
|
« Il était resté un enfant » |
Il avait
préservé une capacité de jeu, condition de sa créativité |
|
« Il était
déprimé en 1967 » |
Il a traversé une crise créatrice et physique, puis
a repris son œuvre |
|
« Il était superstitieux » |
Il cultivait
une curiosité pour l'irrationnel, souvent teintée d'ironie |
|
Catégorie
fixe, valable pour toujours |
Configuration évolutive : Rimini, Rome, guerre,
perte, analyse, crise, maturité, fin |
|
Regard centré sur le trouble supposé |
Regard sur
l'interaction entre vulnérabilités et ressources |
5. Analyse psychographique
5.1. Traits et dispositions
Les sources convergent vers un faisceau de dispositions que l'on
peut décrire de manière dimensionnelle : une ouverture à l'expérience et une
imagination très élevées, dimensions associées à la créativité (McCrae, 1987) ;
une propension à l'immersion dans l'imaginaire, proche de ce que Wilson et
Barber (1983) ont décrit comme une disposition à la fantaisie, présente chez
une minorité de sujets sains ; une intelligence visuelle remarquable, exercée
depuis l'enfance par le dessin ; un humour constant, souvent autodérisoire ;
une grande sociabilité et un charme décrit par tous ; une curiosité pour les
visages et les corps, qu'il collectionnait en photographies pour ses castings ;
une ambivalence marquée envers l'autorité, qu'elle soit religieuse, familiale
ou politique ; enfin une sensibilité à l'angoisse et à la mélancolie. Chacune
de ces dispositions admet une double lecture (Paris, 2026b, chap. 5 et 6) :
l'imaginaire est la source de l'œuvre et peut rendre floue la frontière entre
souvenir et invention ; la sociabilité soutient le travail collectif et peut
disperser.
5.2. Dynamiques internes : entre la règle et le désir
Fellini a proposé lui-même une clé de lecture de sa personnalité à
travers la figure des deux clowns du cirque traditionnel : le clown blanc,
élégant, autoritaire, rationnel, et l'Auguste, maladroit, enfantin,
transgressif, qui se moque de lui et désobéit (Fellini, 1980). Il associait le
clown blanc à la mère, à l'éducation religieuse, à l'ordre, et l'Auguste à
l'enfant qui résiste, et il disait se reconnaître dans les deux. Cette dualité
offre une hypothèse de travail sur ses dynamiques internes : une tension
permanente, non résolue et féconde, entre le devoir et le désir, la culpabilité
et la jouissance, l'Église et la fête. La psychanalyse classique y verrait une
opposition entre surmoi et ça ; l'approche jungienne qu'il a découverte avec
Bernhard, une confrontation avec l'ombre et avec les figures intérieures du
féminin (Jung, 1964). Sans adopter un cadre plutôt qu'un autre, la lecture
BPS-E retient que cette tension n'a pas été résolue par la suppression de l'un
des pôles, mais par sa mise en scène : l'œuvre est la piste où les deux clowns
se rencontrent.
5.3. Trajectoires affectives
Selon la théorie de l'attachement (Bowlby, 1969), la sécurité
précoce dépend de la disponibilité des figures de soin. L'enfance de Fellini
associe un père souvent absent pour son travail et une mère présente mais
décrite comme rigoureuse ; Fellini a donné de ses relations avec ses parents
des portraits changeants, où la tendresse et le reproche alternent. La relation
la plus durable de sa vie est celle qui le lie à Giulietta Masina pendant
cinquante ans : épouse, actrice de plusieurs de ses films, interlocutrice,
figure de continuité. Cette relation a connu des tensions, notamment en raison
de relations extraconjugales durables rapportées par ses biographes, et
Juliette des esprits a été lu comme une transposition de la souffrance d'une
épouse délaissée (Bondanella, 1992). La perte de leur fils, quelques semaines
après sa naissance, dans un pays en guerre, constitue un deuil périnatal dont
les effets sur les couples sont aujourd'hui mieux connus (Badenhorst &
Hughes, 2007) ; Fellini en a très peu parlé, et il n'appartient pas à cet
article de combler ce silence. Vous n'êtes pas votre diagnostic consacre un
chapitre à la lecture en termes d'attachement, de schémas et de scénario
interne (Paris, 2026b, chap. 11) ; appliquée ici avec prudence, elle suggère un
scénario organisé autour d'un besoin de liberté et d'un besoin de port
d'attache qui ne cessent de se disputer la place.
5.4. Mécanismes de défense et d'adaptation
Dans la hiérarchie de Vaillant (1977, 2000), plusieurs mécanismes
adaptatifs peuvent être évoqués comme hypothèses de travail. L'humour, d'abord,
qui imprègne ses films, ses entretiens et ses dessins, et qui permet de
regarder la mort, l'Église, le fascisme ou la sexualité avec une distance
affectueuse ; les travaux contemporains associent l'humour affiliatif et
autodérisoire au bien-être (Martin et al., 2003). La sublimation, ensuite, par
laquelle l'angoisse, la culpabilité et le désir deviennent images. La
symbolisation onirique, enfin, soutenue par l'écriture et le dessin des rêves,
qui peut être rapprochée des effets favorables de l'écriture expressive sur la
régulation émotionnelle (Pennebaker, 1997). On peut également discuter, avec
prudence, une part d'évitement : le silence sur la mort du fils, la difficulté
à affronter directement le projet Mastorna, consacré à la mort, et une tendance
à transformer en fiction ce qui aurait pu être dit en première personne. Dans
une lecture non pathologisante, cet évitement peut aussi être vu comme une
manière de protéger certaines zones intimes. Ces hypothèses ont une valeur
heuristique et non diagnostique.
5.5. Organisation psychique : une hypothèse de travail
Si l'on entend par organisation psychique la manière dont une
personne articule affects, représentations, liens et conduites, la trajectoire
de Fellini évoque une organisation caractérisée par une grande perméabilité
entre veille, rêve et imagination — ce que Hartmann (1991) appelait des
frontières psychiques « fines » —, contenue par trois supports : le couple, un
réseau professionnel fidèle et un dispositif symbolique personnel, fait de
dessin, d'écriture des rêves et de cinéma. Le sentiment de cohérence d'Antonovsky
(1987) en éclaire l'équilibre : la compréhensibilité est moins recherchée dans
la rationalité que dans la mise en forme symbolique ; la gérabilité repose sur
un écosystème de production et de collaborateurs ; la signification sur une
vocation qui fait de la vie la matière de l'art. La lecture BPS-E souligne
aussi la contrepartie : cette organisation dépend fortement de la possibilité
de créer, et les périodes où la création est empêchée — la crise de 1966–1967,
la dernière décennie — sont celles où la charge devient la plus lourde.
6. Lecture BPS-E : du microsystème au macrosystème
Le modèle BPS-E (Paris et al., 2026), qui prolonge le modèle
biopsychosocial d'Engel (1977) par l'approche bioécologique de Bronfenbrenner
(1979 ; Bronfenbrenner & Morris, 2006) et la perspective salutogénique
d'Antonovsky (1987), opérationnalise cliniquement le modèle diathèse-stress
(Monroe & Simons, 1991), enrichi par la notion de sensibilité
différentielle (Belsky & Pluess, 2009). Chaque dimension admet une double
lecture, en zones de vulnérabilité et en zones de ressource (Paris, 2026b,
chap. 5).
|
Dimension biologique Les données biologiques
documentées sont limitées. Ressources : énergie de travail considérable,
longévité créatrice de plus de quarante ans. Vulnérabilités : une grave
maladie en 1967, qui l'hospitalise longuement et lui fait craindre pour sa
vie ; une pathologie cardiovasculaire en fin de vie, nécessitant une
intervention en 1993, suivie d'un accident vasculaire cérébral, puis d'une
aggravation qui conduit au décès. Le sommeil semble avoir été court et agité,
selon plusieurs témoignages, avec des réveils précoces consacrés à la
notation des rêves. L'ouvrage rappelle que les expositions répétées au stress
— ici la guerre, les deuils, les pressions de production — peuvent laisser
une empreinte incarnée (Paris, 2026b, chap. 10), sans que l'on puisse établir
de lien causal individuel. |
|
Dimension psychologique Ressources : imagination,
intelligence visuelle, humour, capacité de jeu, sociabilité, capacité
d'élaboration symbolique, recours à l'analyse. Vulnérabilités : angoisse,
culpabilité liée à l'éducation religieuse, ambivalence affective, périodes de
blocage créatif, rapport difficile à la mort. La crise de Huit et demi, puis
celle de Mastorna, illustrent deux issues différentes d'un même blocage :
dans le premier cas, le blocage devient le sujet du film ; dans le second, il
aboutit à l'abandon du projet, dans un contexte de maladie. La psychologie de
la créativité a décrit l'alternance entre phases d'incubation, souvent vécues
comme des impasses, et phases d'illumination (Csikszentmihalyi, 1996). |
|
Dimension nutritionnelle et hygiène de vie Les sources décrivent un mode de
vie sociable, fait de repas partagés, de conversations prolongées, de
journées de travail longues et de nuits courtes ; plusieurs témoignages
évoquent ses déambulations nocturnes en voiture dans Rome, qu'il présentait
comme un moment de rêverie et d'observation. Le travail avait lieu au bureau,
à Cinecittà, en repérage, et dans les rues de la ville. Le séjour régulier à
Rimini, notamment en été, et la fidélité à certains lieux constituent des
points d'ancrage. Cette dimension illustre la double valence que l'ouvrage
invite à considérer : la nuit est à la fois un temps créatif et un temps de
sommeil amputé. L'ouvrage fait du mode de vie un levier de prévention autant
qu'un facteur de risque (Paris, 2026b, chap. 12). |
|
Dimension écologique et sociale Microsystème : parents Urbano et
Ida, frère Riccardo, sœur Maddalena, Giulietta Masina, l'analyste Ernst
Bernhard, le compositeur Nino Rota, l'acteur Marcello Mastroianni, les
scénaristes Tullio Pinelli, Ennio Flaiano, Bernardino Zapponi et Tonino
Guerra, et un réseau d'amis. Mésosystème : l'articulation entre couple et
création, Giulietta étant l'interprète de plusieurs films ; entre Rimini et
Rome ; entre l'analyse et l'œuvre ; entre l'équipe fidèle et les amitiés.
Exosystème : journaux humoristiques, radio, Cinecittà, producteurs, Église
catholique, festivals, critique internationale. Macrosystème : l'Italie
fasciste, la guerre, la libération et le néoréalisme, le catholicisme et la
censure, le miracle économique et la société de consommation, puis l'essor de
la télévision commerciale dans les années 1980, que Ginger et Fred satirise.
Chronosystème : la guerre et la perte du fils, la reconnaissance
internationale, l'analyse, la crise de 1966–1967, les deuils de
collaborateurs, la transformation de l'industrie. |

Figure 3. Lecture bioécologique de la
trajectoire de Federico Fellini, du microsystème au macrosystème (d'après
Bronfenbrenner, 1979 ; Bronfenbrenner & Morris, 2006)
La lecture concentrique met en évidence le rôle décisif de
l'écosystème italien de l'après-guerre. Le néoréalisme a offert à Fellini une
école, Cinecittà un lieu, le miracle économique des producteurs et un public,
et l'Église un interlocuteur à la fois oppressif et fécond. À l'inverse, le
déclin du cinéma italien et l'essor de la télévision commerciale dans les
années 1980 ont réduit les conditions matérielles de sa création, au moment où
ses principaux collaborateurs disparaissaient. Ce constat rejoint une thèse de
l'ouvrage : les ressources d'une personne ne sont pas seulement intérieures,
elles sont aussi écologiques, et leur disparition modifie la balance même
lorsque la personne ne change pas (Paris, 2026b, chap. 5 et 8).
7. Chronobiologie : trois échelles de temps
La lecture chronobiologique distingue trois échelles temporelles
(figure 4). À l'échelle circadienne, les témoignages décrivent un sommeil
court, des réveils précoces consacrés, à partir des années 1960, à noter et
dessiner les rêves de la nuit, des journées de travail longues et sociables, et
une vie nocturne faite de dîners et de promenades en voiture dans Rome. La
figure 4A en propose une représentation très indicative. Le rappel des rêves,
qui varie beaucoup d'une personne à l'autre, est favorisé par l'attention qu'on
leur porte et par leur notation au réveil (Domhoff, 2003) ; l'habitude prise
par Fellini à la demande de son analyste a vraisemblablement renforcé ce
rappel.
À l'échelle biographique moyenne, la figure 4B représente de manière
qualitative l'alternance entre le travail de la nuit — les rêves notés, dont
l'intensité est ici supposée, faute de datation systématique — et celui du
jour, les films réalisés. La crise de 1966–1967 apparaît comme une période où
la production onirique et graphique s'intensifie tandis que la production
cinématographique s'interrompt. À l'échelle de la vie entière, enfin, la figure
4C oppose l'accomplissement progressif d'un langage cinématographique et la
diminution de la réserve physiologique, marquée par la maladie de 1967 et par
les accidents de 1993. La mort de Fellini au lendemain de ses noces d'or, et
celle de Giulietta quelques mois plus tard, ont été très commentées ; la
lecture BPS-E invite à les considérer avec pudeur, sans leur prêter de
signification causale.

Figure 4. Chronobiologie de la trajectoire : A,
rythme circadien rapporté ; B, alternance entre rêves notés et films réalisés ;
C, temps biographique (schémas illustratifs, horaires et courbes indicatifs)
8. Analogies structurantes
8.1. Le clown blanc et l'Auguste : deux pôles d'une même
personne
L'analogie des deux clowns, proposée par Fellini lui-même, offre une
représentation structurante de ses dynamiques internes (figure 5). Le clown
blanc incarne l'ordre, l'élégance, la règle, l'autorité et la raison ;
l'Auguste, le désir, la maladresse, le jeu, la transgression et l'enfance.
Entre eux, une tension permanente ; sous eux, la piste, c'est-à-dire l'œuvre,
où les deux se rencontrent sans que l'un efface l'autre.
L'analogie a une valeur psychoéducative directe. Elle permet de
figurer une tension intérieure comme normale, voire féconde, plutôt que comme
un symptôme, et de rappeler que la santé psychique ne suppose pas l'absence de
conflit, mais la possibilité de lui donner une forme. Elle rejoint la
conception winnicottienne du jeu comme espace intermédiaire où se loge la
créativité (Winnicott, 1971) et la double lecture que l'ouvrage invite à
appliquer à chaque trait (Paris, 2026b, chap. 5 et 6). Ses limites doivent être
énoncées : elle ne décrit pas un clivage pathologique, ne constitue pas un
diagnostic et ne dit rien du coût que cette tension a pu avoir pour les proches
de Fellini, à commencer par Giulietta.

Figure 5. Analogie structurante du clown blanc
et de l'Auguste : deux pôles d'une même personne (d'après Fellini, 1980 ;
schéma interprétatif)
8.2. Le livre des rêves : une boucle entre la nuit et le
jour
La seconde analogie porte sur le dispositif créatif et régulateur
que Fellini a construit à partir des années 1960 (figure 6). La nuit apporte
rêves, images et angoisses ; au réveil, il les note et les dessine ; l'analyse,
la conversation et le jeu les élaborent ; le jour les transforme en
personnages, en décors et en films ; puis la nuit revient avec de nouveaux
rêves et de nouvelles questions. Cette boucle peut être lue comme une manière
de mettre en forme l'angoisse plutôt que de la subir, en cohérence avec les
travaux sur l'écriture expressive (Pennebaker, 1997) et avec l'idée jungienne
d'un dialogue entre conscient et inconscient par l'image (Jung, 1964). Huit et
demi en offre l'exemple le plus abouti : la crise de l'inspiration y devient le
sujet même de l'œuvre.
Le schéma a ses limites. Il ne dit rien de la signification des
rêves de Fellini, qu'il n'appartient pas à cet article d'interpréter ; il ne
constitue pas un diagnostic ; et il ne garantit pas que la boucle ait toujours
fonctionné — l'abandon de Mastorna montre qu'elle a pu se rompre. Il illustre
la dynamique de résilience telle que l'ouvrage la conçoit : une capacité de
reprise, qui dépend des ressources disponibles au moment de l'épreuve (Paris,
2026b, chap. 5).

Figure 6. Analogie structurante du livre des
rêves : une boucle entre la nuit et le jour (schéma interprétatif)
8.3. L'iceberg clinique
Vous n'êtes pas votre diagnostic propose la métaphore de l'iceberg
clinique : l'entretien, et a fortiori le regard public, n'accède qu'à la partie
émergée d'une situation (Paris, 2026b, chap. 2 et 8). Appliquée à Fellini, la
métaphore prend une forme particulière : la partie émergée est elle-même en
partie une fiction, et la ligne de flottaison se déplace à chaque nouveau
récit.
Tableau 4. L'iceberg
clinique appliqué à la trajectoire de Federico Fellini (d'après Paris, 2026b,
chap. 8)
|
Niveau |
Contenu |
Ce
que l'étiquette y voit / ce que le profil y cherche |
|
Partie
émergée |
Films autobiographiques, scandales, célébrité,
femmes, cirque |
Un « mythomane obsédé » / une œuvre et une image
publique à comprendre |
|
Ligne de flottaison |
Récits de soi
contradictoires, entretiens, Livre des rêves |
Des « aveux »
ou des « mensonges » / une identité narrative en construction |
|
Partie
immergée (psychologique) |
Deuil du fils, angoisse de mort, culpabilité,
rapport au père |
Surinterprétée à partir des films / zone de silence
à respecter |
|
Partie immergée (écologique) |
Producteurs,
collaborateurs, Église, industrie, finances |
Oubliée /
conditions de la création et de ses crises |
|
Socle |
Tempérament imaginatif, enfance romagnole, époque |
Réduit à un « génie » / conditions, ressources et
contraintes |
9. Facteurs de vulnérabilité et de protection
La synthèse suivante applique la double lecture recommandée par
l'ouvrage (Paris, 2026b, chap. 5) : un même élément peut se situer du côté de
la charge ou de la ressource selon le moment et le contexte, conformément à
l'hypothèse de sensibilité différentielle (Belsky & Pluess, 2009).
Tableau 5. Double
lecture vulnérabilité-ressource selon les dimensions BPS-E
|
Dimension |
Facteurs
de vulnérabilité |
Facteurs
de protection |
Élément
à double valence |
|
Biologique |
Maladie de 1967, pathologie cardiovasculaire,
sommeil court |
Énergie de travail, longévité créatrice |
Rythme nocturne |
|
Psychologique |
Angoisse,
culpabilité, blocages, rapport à la mort |
Imagination,
humour, jeu, élaboration symbolique, analyse |
Réinvention de
soi |
|
Hygiène de
vie |
Nuits courtes, surcharge de travail |
Sociabilité, lieux d'ancrage, promenades, dessin |
Vie nocturne |
|
Écologique et sociale |
Guerre, perte
du fils, deuils de collaborateurs, déclin de l'industrie |
Giulietta,
équipe fidèle, Cinecittà, reconnaissance internationale |
Éducation
catholique (contrainte et matière) |
10. L'apport du modèle BPS-E
Tableau 6. Lectures
unidimensionnelles et apport de la lecture BPS-E
|
Lecture |
Ce
qu'elle explique |
Ce
qu'elle laisse de côté |
Apport
de la lecture BPS-E |
|
« Le
magicien » (hagiographique) |
L'imaginaire, la reconnaissance |
Les crises, la souffrance, les coûts pour les
proches |
Tenir ensemble enchantement et angoisse |
|
« Le menteur » (moralisante) |
Les récits
contradictoires |
La fonction
créatrice de la réinvention |
L'identité
narrative comme construction |
|
« Le
névrosé » (psychanalytique réductrice) |
Culpabilité, rapport à la mère et à l'Église |
La maturité, l'humour, l'élaboration |
La tension comme ressource |
|
« L'enfant de Rimini » (biographique) |
Les thèmes
d'enfance |
Les
transformations, le contexte industriel |
Une
trajectoire, non un destin |
|
Lecture
BPS-E |
Interactions, écosystème, dispositifs symboliques |
Limites des sources |
Leviers transposables à la clinique |
L'apport décisif de la lecture BPS-E est de déplacer la question. Au
lieu de se demander « Fellini disait-il la vérité ? » ou « de quoi souffrait-il
? », elle demande « qu'est-ce qui, à chaque période, alourdissait sa charge, et
qu'est-ce qui la compensait ? ». Cette question est celle que l'ouvrage place
au cœur de l'évaluation : voir l'iceberg entier, cartographier plutôt
qu'étiqueter, identifier les zones vertes au même titre que les zones rouges,
et distinguer la trajectoire d'une personne — et le récit qu'elle en fait — de
ce qu'elle est (Paris, 2026b, chap. 5, 6 et 8).
11. Enseignements pour la clinique contemporaine
11.1. L'enfant rêveur et l'adolescent qui invente
Les consultations de pédopsychiatrie reçoivent des enfants dont les
parents s'inquiètent qu'ils « racontent des histoires ». La trajectoire de
Fellini rappelle que l'invention, le dessin et la rêverie peuvent être des
ressources développementales majeures, et qu'il convient de distinguer la
fabulation ludique, partagée et reconnue comme telle, du mensonge utilitaire ou
de la confusion entre réel et imaginaire. L'évaluation doit porter sur le
fonctionnement global, ce que permettent la grille BPS-E pédopsychiatrique et
le QBE-150 (Paris, 2026b, chap. 16 et 17). Étiqueter trop vite un enfant de «
menteur » risque d'enclencher l'effet de boucle décrit par Hacking (1999)
(Paris, 2026b, chap. 2).
11.2. Les récits de vie en consultation
Tout clinicien recueille des récits de vie qui sont des
reconstructions. Le cas de Fellini invite à les écouter non seulement comme des
informations, vraies ou fausses, mais comme des indices de la manière dont la
personne organise son expérience (McAdams, 2001 ; Conway & Pleydell-Pearce,
2000). Travailler avec un patient sur son récit, l'aider à y intégrer des
éléments laissés de côté ou à en proposer d'autres versions, est un geste
thérapeutique à part entière.
11.3. Le deuil périnatal et le silence
La mort du fils de Fellini et de Giulietta rappelle que le deuil
périnatal, longtemps peu reconnu, peut rester silencieux pendant des décennies.
Les travaux actuels plaident pour une reconnaissance explicite de ces pertes et
pour un accompagnement des deux parents (Badenhorst & Hughes, 2007), selon
des modalités qui respectent l'oscillation entre confrontation à la perte et
investissement de la vie, décrite par le modèle du double processus (Stroebe
& Schut, 1999).
11.4. Les crises créatrices
Enfin, Huit et demi est devenu, pour de nombreux créateurs et
thérapeutes, une référence sur le blocage créatif. Le cas de Fellini montre
deux issues possibles d'une même crise : la transformer en objet de création,
ou y renoncer lorsque les ressources sont épuisées. Pour le clinicien, l'enjeu
est d'aider le patient à reconnaître le blocage comme une phase et non comme
une identité, et à identifier les ressources — relationnelles, corporelles,
symboliques — qui permettent de le traverser (Paris, 2026b, chap. 5 et 6).
12. Limites
Cet essai repose sur des sources publiques, dont une grande partie
provient de Fellini lui-même, qui réinventait volontiers son passé ; la
biographie de Kezich, qui confronte ses récits à d'autres témoignages, reste la
référence la plus fiable, mais ne peut tout vérifier. Le Livre des rêves est
une œuvre et non un journal clinique ; sa datation est incomplète, et
l'intensité représentée dans la figure 4B est supposée. La vie conjugale et les
relations extraconjugales ne sont évoquées que dans la mesure où les biographes
les ont documentées, avec la réserve qu'impose le respect de Giulietta Masina.
Les schémas sont qualitatifs et illustratifs. Enfin, le choix des concepts
mobilisés — identité narrative, jeu, frontières psychiques, sublimation,
analyse jungienne — oriente nécessairement la lecture, comme le rappelle le
chapitre de l'ouvrage consacré aux limites et à la prudence épistémologique du
modèle (Paris, 2026b, chap. 27).
13. Perspectives
Plusieurs prolongements sont envisageables : une étude comparée des
trois cinéastes de la série — Lynch, Kubrick, Fellini — sous l'angle du rapport
au rêve, au contrôle et au récit de soi ; une analyse des figures de la série
ayant réinventé leur propre histoire, de Chateaubriand à Fellini ; et
l'élaboration d'un support psychoéducatif fondé sur les analogies des deux
clowns et du livre des rêves, destiné aux patients traversant une crise
créatrice ou un conflit intérieur entre devoir et désir.
14. Conclusion
Federico Fellini a été désigné par de nombreux mots : magicien,
menteur, enfant, obsédé, dépressif, superstitieux. La lecture BPS-E substitue à
ces étiquettes un profil évolutif, dans lequel une sensibilité intense à
l'angoisse, à la culpabilité et au désir, une perte précoce et des crises
créatrices coexistent avec un système de ressources remarquable : un imaginaire
exercé depuis l'enfance, un humour constant, une capacité de jeu préservée, un
couple durable, des collaborateurs fidèles, une analyse et un dispositif
personnel de mise en forme des rêves. Éviter le piège du diagnostic, dans cet
article de la série, aura consisté à refuser qu'un récit réinventé soit tenu
pour un symptôme, et à reconnaître dans cette réinvention une manière de se
construire. C'est la leçon qui donne son titre à l'ouvrage : vous n'êtes pas
votre diagnostic — ni l'histoire que les autres racontent de vous, ni même,
tout à fait, celle que vous en racontez.
En accord avec la devise du modèle BPS-E : « évaluer pour
comprendre, comprendre pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la
personne ».
Conflits
d'intérêts : l'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts. Financement :
aucun financement externe. Contribution : Dr. Claude Jean Paris — conception,
revue de littérature et rédaction.
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; chap. 8 : Le gain de compréhension, voir l'iceberg entier ; chap. 10 : Le
stress incarné ; chap. 11 : Attachement, schémas et scénario interne ; chap. 12
: La psychonutrition comme prévention ; chap. 16–17 : QBE-150 et grille
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