Article n°293
La soif du surnaturel
: astrologie, chiromancie et sorcellerie au regard de la psychiatrie
Comprendre
le besoin universel de sens et distinguer croyance culturelle et symptôme — une
lecture selon le modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E)
Dr Claude Jean Paris
Psychiatre —
Psychiatre de l'enfant et de l'adolescent
Centre Médical
Desfeux, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)
Concepteur du modèle
BPS-E (Biopsychosocial-Écologique)
Résumé
Le
recours à des pratiques et croyances surnaturelles — astrologie, chiromancie,
sorcellerie — traverse l'ensemble des cultures et des époques humaines, et
concerne aujourd'hui encore une part significative de la population, y compris
dans les sociétés à forte culture scientifique. Loin de constituer par nature
un objet psychiatrique, ce besoin de surnaturel répond à des fonctions
psychologiques et sociales bien identifiées : réduction de l'incertitude,
restauration d'un sentiment de contrôle, construction identitaire, et cohésion
communautaire. Cet article propose, à partir du modèle
Biopsychosocial-Écologique (BPS-E), une lecture intégrative de cette soif du
surnaturel, mobilisant les données de la psychologie cognitive, de
l'anthropologie et de la psychiatrie transculturelle. Il s'attache en
particulier à préciser les critères permettant au clinicien de distinguer une
croyance culturellement partagée, non pathologique par elle-même, d'une
authentique symptomatologie psychiatrique, et à identifier les situations de
vulnérabilité dans lesquelles ce recours au surnaturel mérite une vigilance
clinique accrue.
Mots-clés
: surnaturel, astrologie, chiromancie, sorcellerie, croyance paranormale,
psychiatrie transculturelle, biais cognitifs, locus de contrôle, modèle BPS-E.
Sommaire
1. Introduction — une soif universelle et transculturelle
2. Trois expressions d'une même quête : astrologie,
chiromancie, sorcellerie
3. Les mécanismes psychologiques du recours au surnaturel
4. Le regard anthropologique : une fonction sociale et
explicative
5. Le regard psychiatrique : distinguer croyance
culturelle et symptôme
6. Lecture par le modèle Biopsychosocial-Écologique
(BPS-E)
7. Les situations de vulnérabilité méritant une vigilance
clinique
8. Une posture clinique : ni disqualification ni
validation aveugle
9. Conclusion
Références bibliographiques
1. Introduction — une soif universelle et transculturelle
Aucune société humaine connue, ancienne ou
contemporaine, ne semble avoir été totalement dépourvue de pratiques visant à
interroger un ordre caché du monde : lecture des astres, des lignes de la main,
des présages, recours à des figures de sorciers, de guérisseurs ou de devins.
Cette persistance transculturelle et transhistorique interroge : pourquoi une
part importante de la population continue-t-elle, y compris dans les sociétés
contemporaines à forte diffusion de la culture scientifique, à consulter un horoscope,
à faire lire les lignes de sa main, ou à attribuer certains malheurs à une
force occulte ?
Le regard psychiatrique sur cette question
doit se garder de deux écueils symétriques : une psychiatrisation excessive,
qui verrait dans toute croyance au surnaturel un symptôme à corriger, et un
relativisme sans discernement, qui négligerait les situations où ce recours au
surnaturel signe ou aggrave une réelle souffrance psychique, voire expose la
personne à une emprise ou à une exploitation. Entre ces deux écueils, une
lecture clinique nuancée s'impose, distinguant la fonction psychologique
universelle de ces croyances de leurs expressions occasionnellement
pathologiques.
Cet article propose ainsi d'examiner, à
partir du modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E), les mécanismes
psychologiques, anthropologiques et sociaux qui sous-tendent cette soif du
surnaturel, avant de préciser les critères cliniques permettant au psychiatre
de distinguer une croyance culturellement partagée d'une authentique
symptomatologie, et d'identifier les contextes de vulnérabilité méritant une
vigilance particulière.
2. Trois expressions d'une même quête : astrologie,
chiromancie, sorcellerie
2.1. L'astrologie
L'astrologie postule une correspondance
entre la position des astres au moment de la naissance et les traits de
personnalité ou le destin d'un individu. Le psychanalyste Carl Gustav Jung,
sans en valider la prétention prédictive, y voyait un système symbolique
reflétant des archétypes de l'inconscient collectif — une grille de lecture
métaphorique de la psyché plutôt qu'un outil de prédiction littérale. Cette
distinction entre lecture symbolique et lecture littérale est essentielle pour
comprendre pourquoi l'astrologie continue d'attirer un public y compris cultivé
: elle offre un langage riche pour parler de soi, indépendamment de sa validité
prédictive, largement invalidée par les études scientifiques contrôlées.
2.2. La chiromancie
La lecture des lignes de la main postule
que la morphologie et les plis de la paume renseigneraient sur la personnalité,
la santé ou l'avenir d'un individu. Comme pour l'astrologie, aucune validation
scientifique contrôlée ne soutient cette prétention prédictive ; la pratique
fonctionne largement sur les mêmes ressorts psychologiques que l'astrologie —
offrir un cadre narratif structurant à une existence vécue comme incertaine.
2.3. La sorcellerie
La croyance en la sorcellerie, c'est-à-dire
en la capacité d'un individu à causer intentionnellement, par des moyens
occultes, du malheur à autrui, occupe une fonction sociale et explicative
particulièrement bien documentée par l'anthropologie classique : elle fournit
une explication à des événements malheureux autrement inexpliqués (maladie,
décès, échec), en les rattachant à une intentionnalité humaine plutôt qu'au
hasard, ce qui rend l'infortune socialement intelligible et potentiellement
contournable par des contre-mesures rituelles.
3. Les mécanismes psychologiques du recours au surnaturel
3.1. Le besoin de réduire l'incertitude et de restaurer un
sentiment de contrôle
Les travaux de psychologie cognitive
convergent vers l'hypothèse motivationnelle centrale : les personnes qui
perçoivent un manque de contrôle sur leur existence développent plus volontiers
des croyances paranormales, celles-ci contribuant à restaurer, au moins
subjectivement, un sentiment de maîtrise face à l'incertitude. Cette fonction
de compensation d'un sentiment de contrôle déficitaire — conceptualisée par
certains auteurs comme une forme de compensation d'un déficit existentiel plus
large — explique pourquoi le recours au surnaturel s'intensifie typiquement en
période de crise personnelle, d'anxiété accrue ou d'événements de vie perçus
comme incontrôlables.
3.2. Les biais cognitifs favorisant l'illusion de validité
Plusieurs biais cognitifs bien documentés
expliquent pourquoi ces pratiques paraissent souvent convaincantes à celles et
ceux qui y ont recours, indépendamment de leur absence de validité prédictive
objective :
·
l'effet Barnum, qui désigne la
tendance à percevoir comme personnellement pertinentes des descriptions vagues
et générales, formulées de façon suffisamment large pour s'appliquer à la
majorité des individus,
·
le biais de confirmation, qui
conduit à mémoriser préférentiellement les prédictions ou lectures qui se
vérifient, en minimisant celles qui s'avèrent fausses,
·
l'apophénie, tendance cognitive
à percevoir des motifs, des liens causaux ou des significations dans des
données en réalité aléatoires ou indépendantes, dont certaines études de
neuropsychologie ont précisé les corrélats cérébraux,
·
les défaillances de la mémoire
autobiographique, qui rendent les témoignages spontanés de validation d'une
prédiction moins fiables qu'ils ne le paraissent subjectivement.
3.3. Une fonction de construction identitaire, en
particulier à l'adolescence
Chez l'adolescent, la consultation d'un
horoscope ou l'intérêt pour l'astrologie s'inscrit fréquemment dans un travail
normal de construction identitaire : ces cadres symboliques offrent un
vocabulaire accessible pour nommer et catégoriser des traits de personnalité en
cours d'élaboration, dans une période développementale où la recherche de
repères identitaires stables est particulièrement active. Ce recours ne doit
donc pas être systématiquement interprété comme un signe de fragilité
psychique, mais s'inscrit le plus souvent dans un processus développemental
banal.
4. Le regard anthropologique : une fonction sociale et
explicative
L'anthropologie classique, en particulier
les travaux consacrés à la sorcellerie dans les sociétés africaines
traditionnelles, a montré que ces systèmes de croyance ne relèvent pas d'une
simple erreur cognitive isolée, mais constituent des systèmes explicatifs
socialement cohérents, remplissant des fonctions identifiables : donner sens à
l'infortune, réguler les tensions sociales en offrant un exutoire symbolique
aux conflits interpersonnels, et renforcer la cohésion communautaire autour de
rituels partagés. Cette lecture anthropologique invite le clinicien à ne jamais
évaluer une croyance surnaturelle hors de son contexte culturel d'origine : une
croyance massivement partagée au sein d'un groupe culturel de référence ne
constitue pas, en tant que telle, un indice de psychopathologie individuelle.
5. Le regard psychiatrique : distinguer croyance
culturelle et symptôme
La psychiatrie contemporaine, en
particulier dans sa dimension transculturelle, dispose de critères précis pour
distinguer une croyance surnaturelle non pathologique d'une authentique idée
délirante. Les classifications diagnostiques internationales excluent
explicitement du champ du délire les croyances culturellement ou religieusement
partagées par le groupe de référence du patient, dès lors qu'elles restent
cohérentes avec les normes de ce groupe.
5.1. Les critères de discrimination clinique
·
le partage culturel : la
croyance est-elle partagée par le groupe social et culturel de référence de la
personne, ou constitue-t-elle une conviction isolée et idiosyncrasique, non
partagée par son entourage ?
·
le retentissement fonctionnel :
la croyance s'accompagne-t-elle d'un retentissement significatif sur le
fonctionnement quotidien, social, professionnel ou familial de la personne ?
·
la rigidité et
l'inaccessibilité à l'argumentation : la croyance résiste-t-elle à toute forme
d'échange contradictoire, y compris avec les membres du groupe culturel de
référence lui-même, ou reste-t-elle modulable au sein d'un dialogue normal ?
·
le contexte d'émergence : la
croyance s'inscrit-elle dans un contexte évocateur de pathologie psychiatrique
plus large (état confusionnel, décompensation psychotique, épisode maniaque,
trouble de la personnalité), ou demeure-t-elle un trait stable et isolé du
fonctionnement de la personne ?
·
le risque associé : la croyance
expose-t-elle la personne à un danger concret — exploitation financière, retard
de recours aux soins somatiques nécessaires, rupture des liens sociaux
protecteurs, emprise sectaire ?
5.2. Le cas particulier des états de possession et
expériences dissociatives
Certaines expériences de type dissociatif,
culturellement interprétées comme une possession ou une atteinte de
sorcellerie, posent une difficulté diagnostique spécifique : les
classifications internationales reconnaissent l'existence de ces formes culturellement
modelées de détresse, dont l'évaluation nécessite de distinguer l'expression
rituelle normée, socialement contenue et transitoire, d'un authentique trouble
dissociatif ou psychotique sous-jacent, en s'appuyant sur une évaluation
transculturelle rigoureuse plutôt que sur l'apparence de la manifestation
clinique seule.
6. Lecture par le modèle Biopsychosocial-Écologique
(BPS-E)
Le modèle BPS-E, qui articule le cadre
biopsychosocial d'Engel, le modèle bioécologique de Bronfenbrenner et la
perspective salutogénique d'Antonovsky, permet d'organiser de façon cohérente
l'ensemble des dimensions évoquées précédemment.
6.1. Le niveau biologique
La détection de motifs et l'attribution
d'une intentionnalité à des événements ambigus constituent des biais cognitifs
eux-mêmes enracinés dans des mécanismes cérébraux ayant probablement conféré un
avantage évolutif — mieux vaut détecter à tort une menace intentionnelle que de
ne pas détecter une menace réelle. L'anxiété et le stress, par leur
retentissement neurovégétatif, amplifient par ailleurs ces biais attentionnels
et interprétatifs, ce qui explique l'intensification classique du recours au
surnaturel en période de vulnérabilité biologique (stress aigu, privation de
sommeil, état confusionnel débutant).
6.2. Le niveau psychologique
Le recours au surnaturel répond, dans la
perspective salutogénique du modèle, à un besoin de compréhensibilité et de
gérabilité face à l'incertitude existentielle : il transforme un événement
perçu comme aléatoire et incompréhensible en un événement doté de sens et
potentiellement influençable par une action rituelle, restaurant ainsi, au
moins subjectivement, le sens de cohérence de la personne.
6.3. Le niveau social et microsystémique
La transmission familiale et communautaire
des croyances surnaturelles, le partage de rituels au sein d'un groupe de pairs
ou d'une communauté culturelle, et la fonction de régulation des tensions
interpersonnelles que peut remplir la croyance en la sorcellerie relèvent
directement de ce niveau microsystémique, qui détermine largement si une
croyance donnée reste un phénomène culturel intégré ou devient source
d'isolement et de conflit.
6.4. Le niveau écologique et macrosystémique
La diffusion massive et commerciale de
l'astrologie et des pratiques divinatoires dans les médias contemporains, ainsi
que le contexte culturel et religieux plus large dans lequel s'inscrit chaque
pratique, relèvent du niveau macrosystémique du modèle BPS-E. Ce niveau
rappelle que l'évaluation clinique d'une croyance surnaturelle ne peut jamais
s'abstraire du contexte culturel et sociétal dans lequel elle prend sens.
7. Les situations de vulnérabilité méritant une vigilance
clinique
Sans verser dans la psychiatrisation
systématique de ces croyances, plusieurs situations méritent une attention
clinique renforcée :
·
un recours au surnaturel qui se
substitue à un recours aux soins médicaux nécessaires, en particulier face à
des symptômes somatiques ou psychiatriques significatifs,
·
une escalade financière ou
relationnelle associée à la consultation répétée de praticiens du surnaturel,
évocatrice d'une emprise ou d'une exploitation,
·
l'émergence d'une croyance
surnaturelle isolée, non partagée par l'entourage habituel de la personne, dans
un contexte de rupture relationnelle ou de décompensation psychique,
·
une intensification brutale et
récente du recours au surnaturel chez une personne antérieurement peu concernée
par ces pratiques, pouvant signer un état de détresse aiguë sous-jacent,
·
un contexte de deuil, de
traumatisme ou de crise existentielle majeure, où le recours au surnaturel,
bien que compréhensible, mérite d'être accompagné plutôt qu'ignoré, pour éviter
qu'il ne se substitue à un travail de deuil ou d'élaboration psychique nécessaire.
8. Une posture clinique : ni disqualification ni
validation aveugle
La posture clinique la plus adaptée face à
un patient exprimant des croyances surnaturelles consiste à explorer avec
curiosité et sans jugement la fonction que ces croyances remplissent pour la
personne (besoin de sens, de contrôle, de lien communautaire), plutôt que de
les disqualifier d'emblée comme irrationnelles ou, à l'inverse, de les valider
sans discernement. Cette exploration permet le plus souvent d'identifier le
besoin psychologique sous-jacent — souvent un besoin légitime de
compréhensibilité ou de gérabilité face à une situation de vie difficile — et
d'orienter, lorsque nécessaire, vers des ressources d'accompagnement plus
directement thérapeutiques, sans pour autant délégitimer l'expérience
subjective du patient ni son appartenance culturelle.
9. Conclusion
La soif du surnaturel, qu'elle s'exprime à
travers l'astrologie, la chiromancie ou la croyance en la sorcellerie,
constitue un phénomène humain universel, enraciné dans des mécanismes
cognitifs, psychologiques et sociaux bien identifiés, et ne relève pas, en tant
que telle, du champ de la psychopathologie. Le modèle
Biopsychosocial-Écologique invite le clinicien à comprendre cette soif comme
une réponse — le plus souvent adaptative — à un besoin universel de sens, de
contrôle et de lien social face à l'incertitude constitutive de l'existence
humaine, tout en restant attentif aux situations spécifiques où ce recours au
surnaturel s'inscrit dans un contexte de vulnérabilité psychique, de rupture
sociale ou d'exploitation, seules situations où une intervention clinique
ciblée se justifie. Cette distinction fine, entre l'universel et le
pathologique, entre le culturel et le symptomatique, demeure l'un des exercices
les plus délicats, et les plus nécessaires, de la psychiatrie transculturelle
contemporaine.
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14. Van Rillaer, J. Mémoire et
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pour l'information scientifique (AFIS).
15. Paris, C. J. Le modèle
Biopsychosocial-Écologique (BPS-E) : fondements théoriques et applications
cliniques en psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent. Article n°1 de la
présente série.
Article
rédigé par le Dr Claude Jean Paris, dans le cadre de sa production de contenus
de psychoéducation psychiatrique fondés sur le modèle BPS-E (article n°293).