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samedi 29 août 2026

0293 La soif du surnaturel : astrologie, chiromancie et sorcellerie au regard de la psychiatrie

 Article n°293

 

La soif du surnaturel : astrologie, chiromancie et sorcellerie au regard de la psychiatrie

Comprendre le besoin universel de sens et distinguer croyance culturelle et symptôme — une lecture selon le modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E)



Dr Claude Jean Paris

Psychiatre — Psychiatre de l'enfant et de l'adolescent

Centre Médical Desfeux, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)

Concepteur du modèle BPS-E (Biopsychosocial-Écologique)

Résumé

Le recours à des pratiques et croyances surnaturelles — astrologie, chiromancie, sorcellerie — traverse l'ensemble des cultures et des époques humaines, et concerne aujourd'hui encore une part significative de la population, y compris dans les sociétés à forte culture scientifique. Loin de constituer par nature un objet psychiatrique, ce besoin de surnaturel répond à des fonctions psychologiques et sociales bien identifiées : réduction de l'incertitude, restauration d'un sentiment de contrôle, construction identitaire, et cohésion communautaire. Cet article propose, à partir du modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E), une lecture intégrative de cette soif du surnaturel, mobilisant les données de la psychologie cognitive, de l'anthropologie et de la psychiatrie transculturelle. Il s'attache en particulier à préciser les critères permettant au clinicien de distinguer une croyance culturellement partagée, non pathologique par elle-même, d'une authentique symptomatologie psychiatrique, et à identifier les situations de vulnérabilité dans lesquelles ce recours au surnaturel mérite une vigilance clinique accrue.

Mots-clés : surnaturel, astrologie, chiromancie, sorcellerie, croyance paranormale, psychiatrie transculturelle, biais cognitifs, locus de contrôle, modèle BPS-E.


 

Sommaire

1. Introduction — une soif universelle et transculturelle

2. Trois expressions d'une même quête : astrologie, chiromancie, sorcellerie

3. Les mécanismes psychologiques du recours au surnaturel

4. Le regard anthropologique : une fonction sociale et explicative

5. Le regard psychiatrique : distinguer croyance culturelle et symptôme

6. Lecture par le modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E)

7. Les situations de vulnérabilité méritant une vigilance clinique

8. Une posture clinique : ni disqualification ni validation aveugle

9. Conclusion

Références bibliographiques


 

1. Introduction — une soif universelle et transculturelle

Aucune société humaine connue, ancienne ou contemporaine, ne semble avoir été totalement dépourvue de pratiques visant à interroger un ordre caché du monde : lecture des astres, des lignes de la main, des présages, recours à des figures de sorciers, de guérisseurs ou de devins. Cette persistance transculturelle et transhistorique interroge : pourquoi une part importante de la population continue-t-elle, y compris dans les sociétés contemporaines à forte diffusion de la culture scientifique, à consulter un horoscope, à faire lire les lignes de sa main, ou à attribuer certains malheurs à une force occulte ?

Le regard psychiatrique sur cette question doit se garder de deux écueils symétriques : une psychiatrisation excessive, qui verrait dans toute croyance au surnaturel un symptôme à corriger, et un relativisme sans discernement, qui négligerait les situations où ce recours au surnaturel signe ou aggrave une réelle souffrance psychique, voire expose la personne à une emprise ou à une exploitation. Entre ces deux écueils, une lecture clinique nuancée s'impose, distinguant la fonction psychologique universelle de ces croyances de leurs expressions occasionnellement pathologiques.

Cet article propose ainsi d'examiner, à partir du modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E), les mécanismes psychologiques, anthropologiques et sociaux qui sous-tendent cette soif du surnaturel, avant de préciser les critères cliniques permettant au psychiatre de distinguer une croyance culturellement partagée d'une authentique symptomatologie, et d'identifier les contextes de vulnérabilité méritant une vigilance particulière.

2. Trois expressions d'une même quête : astrologie, chiromancie, sorcellerie

2.1. L'astrologie

L'astrologie postule une correspondance entre la position des astres au moment de la naissance et les traits de personnalité ou le destin d'un individu. Le psychanalyste Carl Gustav Jung, sans en valider la prétention prédictive, y voyait un système symbolique reflétant des archétypes de l'inconscient collectif — une grille de lecture métaphorique de la psyché plutôt qu'un outil de prédiction littérale. Cette distinction entre lecture symbolique et lecture littérale est essentielle pour comprendre pourquoi l'astrologie continue d'attirer un public y compris cultivé : elle offre un langage riche pour parler de soi, indépendamment de sa validité prédictive, largement invalidée par les études scientifiques contrôlées.

2.2. La chiromancie

La lecture des lignes de la main postule que la morphologie et les plis de la paume renseigneraient sur la personnalité, la santé ou l'avenir d'un individu. Comme pour l'astrologie, aucune validation scientifique contrôlée ne soutient cette prétention prédictive ; la pratique fonctionne largement sur les mêmes ressorts psychologiques que l'astrologie — offrir un cadre narratif structurant à une existence vécue comme incertaine.

2.3. La sorcellerie

La croyance en la sorcellerie, c'est-à-dire en la capacité d'un individu à causer intentionnellement, par des moyens occultes, du malheur à autrui, occupe une fonction sociale et explicative particulièrement bien documentée par l'anthropologie classique : elle fournit une explication à des événements malheureux autrement inexpliqués (maladie, décès, échec), en les rattachant à une intentionnalité humaine plutôt qu'au hasard, ce qui rend l'infortune socialement intelligible et potentiellement contournable par des contre-mesures rituelles.

3. Les mécanismes psychologiques du recours au surnaturel

3.1. Le besoin de réduire l'incertitude et de restaurer un sentiment de contrôle

Les travaux de psychologie cognitive convergent vers l'hypothèse motivationnelle centrale : les personnes qui perçoivent un manque de contrôle sur leur existence développent plus volontiers des croyances paranormales, celles-ci contribuant à restaurer, au moins subjectivement, un sentiment de maîtrise face à l'incertitude. Cette fonction de compensation d'un sentiment de contrôle déficitaire — conceptualisée par certains auteurs comme une forme de compensation d'un déficit existentiel plus large — explique pourquoi le recours au surnaturel s'intensifie typiquement en période de crise personnelle, d'anxiété accrue ou d'événements de vie perçus comme incontrôlables.

3.2. Les biais cognitifs favorisant l'illusion de validité

Plusieurs biais cognitifs bien documentés expliquent pourquoi ces pratiques paraissent souvent convaincantes à celles et ceux qui y ont recours, indépendamment de leur absence de validité prédictive objective :

·       l'effet Barnum, qui désigne la tendance à percevoir comme personnellement pertinentes des descriptions vagues et générales, formulées de façon suffisamment large pour s'appliquer à la majorité des individus,

·       le biais de confirmation, qui conduit à mémoriser préférentiellement les prédictions ou lectures qui se vérifient, en minimisant celles qui s'avèrent fausses,

·       l'apophénie, tendance cognitive à percevoir des motifs, des liens causaux ou des significations dans des données en réalité aléatoires ou indépendantes, dont certaines études de neuropsychologie ont précisé les corrélats cérébraux,

·       les défaillances de la mémoire autobiographique, qui rendent les témoignages spontanés de validation d'une prédiction moins fiables qu'ils ne le paraissent subjectivement.

3.3. Une fonction de construction identitaire, en particulier à l'adolescence

Chez l'adolescent, la consultation d'un horoscope ou l'intérêt pour l'astrologie s'inscrit fréquemment dans un travail normal de construction identitaire : ces cadres symboliques offrent un vocabulaire accessible pour nommer et catégoriser des traits de personnalité en cours d'élaboration, dans une période développementale où la recherche de repères identitaires stables est particulièrement active. Ce recours ne doit donc pas être systématiquement interprété comme un signe de fragilité psychique, mais s'inscrit le plus souvent dans un processus développemental banal.

4. Le regard anthropologique : une fonction sociale et explicative

L'anthropologie classique, en particulier les travaux consacrés à la sorcellerie dans les sociétés africaines traditionnelles, a montré que ces systèmes de croyance ne relèvent pas d'une simple erreur cognitive isolée, mais constituent des systèmes explicatifs socialement cohérents, remplissant des fonctions identifiables : donner sens à l'infortune, réguler les tensions sociales en offrant un exutoire symbolique aux conflits interpersonnels, et renforcer la cohésion communautaire autour de rituels partagés. Cette lecture anthropologique invite le clinicien à ne jamais évaluer une croyance surnaturelle hors de son contexte culturel d'origine : une croyance massivement partagée au sein d'un groupe culturel de référence ne constitue pas, en tant que telle, un indice de psychopathologie individuelle.

5. Le regard psychiatrique : distinguer croyance culturelle et symptôme

La psychiatrie contemporaine, en particulier dans sa dimension transculturelle, dispose de critères précis pour distinguer une croyance surnaturelle non pathologique d'une authentique idée délirante. Les classifications diagnostiques internationales excluent explicitement du champ du délire les croyances culturellement ou religieusement partagées par le groupe de référence du patient, dès lors qu'elles restent cohérentes avec les normes de ce groupe.

5.1. Les critères de discrimination clinique

·       le partage culturel : la croyance est-elle partagée par le groupe social et culturel de référence de la personne, ou constitue-t-elle une conviction isolée et idiosyncrasique, non partagée par son entourage ?

·       le retentissement fonctionnel : la croyance s'accompagne-t-elle d'un retentissement significatif sur le fonctionnement quotidien, social, professionnel ou familial de la personne ?

·       la rigidité et l'inaccessibilité à l'argumentation : la croyance résiste-t-elle à toute forme d'échange contradictoire, y compris avec les membres du groupe culturel de référence lui-même, ou reste-t-elle modulable au sein d'un dialogue normal ?

·       le contexte d'émergence : la croyance s'inscrit-elle dans un contexte évocateur de pathologie psychiatrique plus large (état confusionnel, décompensation psychotique, épisode maniaque, trouble de la personnalité), ou demeure-t-elle un trait stable et isolé du fonctionnement de la personne ?

·       le risque associé : la croyance expose-t-elle la personne à un danger concret — exploitation financière, retard de recours aux soins somatiques nécessaires, rupture des liens sociaux protecteurs, emprise sectaire ?

5.2. Le cas particulier des états de possession et expériences dissociatives

Certaines expériences de type dissociatif, culturellement interprétées comme une possession ou une atteinte de sorcellerie, posent une difficulté diagnostique spécifique : les classifications internationales reconnaissent l'existence de ces formes culturellement modelées de détresse, dont l'évaluation nécessite de distinguer l'expression rituelle normée, socialement contenue et transitoire, d'un authentique trouble dissociatif ou psychotique sous-jacent, en s'appuyant sur une évaluation transculturelle rigoureuse plutôt que sur l'apparence de la manifestation clinique seule.


 

6. Lecture par le modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E)

Le modèle BPS-E, qui articule le cadre biopsychosocial d'Engel, le modèle bioécologique de Bronfenbrenner et la perspective salutogénique d'Antonovsky, permet d'organiser de façon cohérente l'ensemble des dimensions évoquées précédemment.

6.1. Le niveau biologique

La détection de motifs et l'attribution d'une intentionnalité à des événements ambigus constituent des biais cognitifs eux-mêmes enracinés dans des mécanismes cérébraux ayant probablement conféré un avantage évolutif — mieux vaut détecter à tort une menace intentionnelle que de ne pas détecter une menace réelle. L'anxiété et le stress, par leur retentissement neurovégétatif, amplifient par ailleurs ces biais attentionnels et interprétatifs, ce qui explique l'intensification classique du recours au surnaturel en période de vulnérabilité biologique (stress aigu, privation de sommeil, état confusionnel débutant).

6.2. Le niveau psychologique

Le recours au surnaturel répond, dans la perspective salutogénique du modèle, à un besoin de compréhensibilité et de gérabilité face à l'incertitude existentielle : il transforme un événement perçu comme aléatoire et incompréhensible en un événement doté de sens et potentiellement influençable par une action rituelle, restaurant ainsi, au moins subjectivement, le sens de cohérence de la personne.

6.3. Le niveau social et microsystémique

La transmission familiale et communautaire des croyances surnaturelles, le partage de rituels au sein d'un groupe de pairs ou d'une communauté culturelle, et la fonction de régulation des tensions interpersonnelles que peut remplir la croyance en la sorcellerie relèvent directement de ce niveau microsystémique, qui détermine largement si une croyance donnée reste un phénomène culturel intégré ou devient source d'isolement et de conflit.

6.4. Le niveau écologique et macrosystémique

La diffusion massive et commerciale de l'astrologie et des pratiques divinatoires dans les médias contemporains, ainsi que le contexte culturel et religieux plus large dans lequel s'inscrit chaque pratique, relèvent du niveau macrosystémique du modèle BPS-E. Ce niveau rappelle que l'évaluation clinique d'une croyance surnaturelle ne peut jamais s'abstraire du contexte culturel et sociétal dans lequel elle prend sens.

7. Les situations de vulnérabilité méritant une vigilance clinique

Sans verser dans la psychiatrisation systématique de ces croyances, plusieurs situations méritent une attention clinique renforcée :

·       un recours au surnaturel qui se substitue à un recours aux soins médicaux nécessaires, en particulier face à des symptômes somatiques ou psychiatriques significatifs,

·       une escalade financière ou relationnelle associée à la consultation répétée de praticiens du surnaturel, évocatrice d'une emprise ou d'une exploitation,

·       l'émergence d'une croyance surnaturelle isolée, non partagée par l'entourage habituel de la personne, dans un contexte de rupture relationnelle ou de décompensation psychique,

·       une intensification brutale et récente du recours au surnaturel chez une personne antérieurement peu concernée par ces pratiques, pouvant signer un état de détresse aiguë sous-jacent,

·       un contexte de deuil, de traumatisme ou de crise existentielle majeure, où le recours au surnaturel, bien que compréhensible, mérite d'être accompagné plutôt qu'ignoré, pour éviter qu'il ne se substitue à un travail de deuil ou d'élaboration psychique nécessaire.

8. Une posture clinique : ni disqualification ni validation aveugle

La posture clinique la plus adaptée face à un patient exprimant des croyances surnaturelles consiste à explorer avec curiosité et sans jugement la fonction que ces croyances remplissent pour la personne (besoin de sens, de contrôle, de lien communautaire), plutôt que de les disqualifier d'emblée comme irrationnelles ou, à l'inverse, de les valider sans discernement. Cette exploration permet le plus souvent d'identifier le besoin psychologique sous-jacent — souvent un besoin légitime de compréhensibilité ou de gérabilité face à une situation de vie difficile — et d'orienter, lorsque nécessaire, vers des ressources d'accompagnement plus directement thérapeutiques, sans pour autant délégitimer l'expérience subjective du patient ni son appartenance culturelle.

9. Conclusion

La soif du surnaturel, qu'elle s'exprime à travers l'astrologie, la chiromancie ou la croyance en la sorcellerie, constitue un phénomène humain universel, enraciné dans des mécanismes cognitifs, psychologiques et sociaux bien identifiés, et ne relève pas, en tant que telle, du champ de la psychopathologie. Le modèle Biopsychosocial-Écologique invite le clinicien à comprendre cette soif comme une réponse — le plus souvent adaptative — à un besoin universel de sens, de contrôle et de lien social face à l'incertitude constitutive de l'existence humaine, tout en restant attentif aux situations spécifiques où ce recours au surnaturel s'inscrit dans un contexte de vulnérabilité psychique, de rupture sociale ou d'exploitation, seules situations où une intervention clinique ciblée se justifie. Cette distinction fine, entre l'universel et le pathologique, entre le culturel et le symptomatique, demeure l'un des exercices les plus délicats, et les plus nécessaires, de la psychiatrie transculturelle contemporaine.


 

Références bibliographiques

1. Engel, G. L. (1977). The need for a new medical model: a challenge for biomedicine. Science, 196(4286), 129-136.

2. Bronfenbrenner, U. (1979). The Ecology of Human Development: Experiments by Nature and Design. Cambridge, MA: Harvard University Press.

3. Antonovsky, A. (1987). Unraveling the Mystery of Health: How People Manage Stress and Stay Well. San Francisco: Jossey-Bass.

4. Evans-Pritchard, E. E. (1937). Witchcraft, Oracles and Magic among the Azande. Oxford: Clarendon Press.

5. Jung, C. G. (1952). Synchronicité et paracelsica (trad. fr.). Paris : Albin Michel.

6. Schumaker, J. F. (1987). Mental health, belief deficit compensation, and paranormal beliefs. The Journal of Psychology, 121(5), 451-457.

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11. Gauvrit, N. (dir.) (2009). Les croyances dans le paranormal. Science et pseudo-sciences, n°284.

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13. Sagan, C. (1995). The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark. New York: Random House.

14. Van Rillaer, J. Mémoire et croyances : pourquoi nous croyons ce qu'on nous affirme. Association française pour l'information scientifique (AFIS).

15. Paris, C. J. Le modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E) : fondements théoriques et applications cliniques en psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent. Article n°1 de la présente série.

 

Article rédigé par le Dr Claude Jean Paris, dans le cadre de sa production de contenus de psychoéducation psychiatrique fondés sur le modèle BPS-E (article n°293).