ARTICLE SCIENTIFIQUE — SÉRIE « GRANDS HOMMES » : PSYCHOBIOGRAPHIES APPLIQUÉES
0327
— Agnès Varda (1928–2019) : la glaneuse, la plage et les miroirs
Essai
de psychobiographie appliquée selon le modèle biopsychosocial-écologique
(BPS-E) : exil d'enfance, curiosité, création artisanale, deuil et liens
continus, vieillissement créatif et identité à facettes
Dr.
Claude Jean Paris — Psychiatre et Pédopsychiatre,
Boulogne-Billancourt
Paris
et al., 2026 | Psychobiographie appliquée au modèle BPS-E
RÉSUMÉ
Contexte. Agnès Varda (1928–2019), photographe, cinéaste et plasticienne
française née en Belgique, autrice de La Pointe Courte, de Cléo de 5 à 7, du
Bonheur, de Sans toit ni loi, des Glaneurs et la Glaneuse, des Plages d'Agnès
et de Visages Villages, est souvent présentée comme la « grand-mère de la
Nouvelle Vague ». Sa trajectoire réunit une enfance marquée par l'exode de
1940, une vie de création indépendante menée depuis la même maison de la rue
Daguerre pendant près de soixante-dix ans, une longue union avec le cinéaste
Jacques Demy, interrompue par sa mort en 1990, et une seconde vie artistique,
entamée après soixante-dix ans, qui la conduit vers l'art contemporain et une
reconnaissance internationale tardive. Peu pathologisée, elle a pourtant
suscité des étiquettes : excentrique, narcissique, veuve inconsolable,
touche-à-tout dispersée, ou simplement « mamie » sympathique.
Objectif. Proposer une lecture psychobiographique prudente de cette
trajectoire selon les quatre dimensions du modèle BPS-E (Paris et al., 2026),
du microsystème au macrosystème, en l'articulant explicitement aux thèses de
l'ouvrage Vous n'êtes pas votre diagnostic (Paris, 2026b) : non-réductionnisme,
distinction entre trajectoire et identité, double lecture
vulnérabilité-ressource, iceberg clinique, attachement et scénario interne. Ce
cas, premier portrait de cinéaste femme de la série, permet d'examiner une forme
de réduction souvent négligée : celle qu'opèrent les stéréotypes liés au genre
et à l'âge, et de proposer une lecture de la résilience au long cours.
Méthode. Analyse psychobiographique fondée sur les écrits et films
autobiographiques de Varda (Varda, 1994 ; Varda, 2008 ; Varda, 2019), les
entretiens réunis par Kline (2014), les monographies de Smith (1998), Bénézet
(2014), Conway (2015) et DeRoo (2018), l'étude de Flitterman-Lewis (1996) et la
littérature scientifique sur le vieillissement réussi, la sélectivité
socio-émotionnelle, les liens continus dans le deuil, la curiosité, le
bricolage, l'âgisme et les stéréotypes. Les réserves relatives au diagnostic rétrospectif
(Karenberg, 2009 ; Muramoto, 2014 ; Larner, 2019) sont appliquées. Six schémas
figuratifs illustrent l'analyse.
Résultats. La trajectoire de Varda s'organise autour d'une curiosité constante,
d'un mode de création artisanal et autonome, adossé à un lieu unique qui réunit
vie et travail, et d'une capacité remarquable à faire œuvre avec ce qui reste —
les rebuts, les souvenirs, les rides, l'absence. Les principaux points de
vulnérabilité se situent dans l'exode de l'enfance, la précarité économique
d'une création indépendante, une séparation conjugale temporaire, le deuil de
1990, puis le vieillissement et la maladie. Le deuil semble avoir été élaboré
par la création de liens continus avec le disparu, à travers une série
d'œuvres. Le vieillissement s'accompagne d'une réinvention plutôt que d'un
retrait.
Discussion. La lecture BPS-E permet de sortir de l'alternative entre la « mamie
de la Nouvelle Vague » et l'« artiste narcissique ». Elle montre qu'une
identité peut se construire par addition de facettes, et qu'un deuil prolongé
dans l'œuvre peut constituer une ressource plutôt qu'un symptôme. Des
enseignements sont proposés pour la clinique du deuil, du vieillissement et des
stéréotypes d'âge et de genre.
Mots-clés : Agnès Varda ;
psychobiographie ; diagnostic rétrospectif ; curiosité ; bricolage ; liens
continus ; deuil ; vieillissement réussi ; sélection, optimisation,
compensation ; âgisme ; identité narrative ; modèle BPS-E ; non-réductionnisme.
1. Introduction : la grand-mère et les miroirs
Dans Les Plages d'Agnès (2008), Agnès Varda, âgée de quatre-vingts
ans, installe sur une plage de Belgique une série de miroirs qui renvoient,
chacun, un fragment d'elle-même, de son équipe et du paysage. L'image résume un
projet qui traverse toute son œuvre : se représenter sans se réduire, montrer
une personne comme un ensemble de reflets partiels plutôt que comme une figure
unique. Elle se décrivait volontiers, avec humour, comme une petite vieille,
rondouillarde et bavarde, qui raconte sa vie. Cet autoportrait malicieux a
contribué à une image publique affectueuse — la « grand-mère de la Nouvelle
Vague » — qui, elle aussi, peut devenir une réduction.
Dans la continuité de la série, consacrée notamment à Marilyn Monroe
(0281), Coco Chanel (0263), Simone Biles (0322), et aux cinéastes Lynch (0323),
Kubrick (0324), Fellini (0325) et Kurosawa (0326), le présent article ne
cherche ni à diagnostiquer ni à glorifier, mais à comprendre (Schultz, 2005).
Le cas de Varda présente une particularité : il n'existe guère, à son sujet, de
diagnostic rétrospectif à déconstruire. Les étiquettes qui pèsent sur elle sont
plus discrètes — stéréotypes de genre, stéréotypes d'âge, jugements sur la
durée de son deuil. Vous n'êtes pas votre diagnostic insiste sur le fait que
toute catégorie, médicale ou non, peut se substituer à la personne lorsqu'on
l'emploie comme une étiquette (Paris, 2026b, chap. 2 et 6). Les miroirs de la
plage offrent une image de l'alternative : une identité faite de facettes.
|
⚠ Avertissement méthodologique L'analyse qui suit est un essai de
psychobiographie appliquée et non un diagnostic médical. Agnès Varda n'a, à
notre connaissance, fait l'objet d'aucun diagnostic psychiatrique, et aucune
hypothèse en ce sens n'est formulée ici. Sa maladie de fin de vie, un cancer,
est mentionnée comme un fait biographique. La nature de la maladie de Jacques
Demy, qu'elle a elle-même rendue publique en 2008, est évoquée dans la mesure
où elle éclaire son travail de deuil et son œuvre. Conformément aux réserves de
Karenberg (2009), Muramoto (2014) et Larner (2019), toute lecture
psychologique à distance se heurte à des obstacles ontologiques, épistémiques
et éthiques. Les sources sont ici en grande partie produites par Varda
elle-même, qui a fait de l'autoportrait un genre et maîtrisait la mise en
scène de sa propre image. Les concepts mobilisés sont dimensionnels ; les
schémas sont qualitatifs et interprétatifs. Ce cadre est celui que Vous
n'êtes pas votre diagnostic consacre aux limites et à la prudence
épistémologique du modèle (Paris, 2026b, chap. 27). |
2. Repères biographiques essentiels
2.1. Bruxelles, l'exode et Sète (1928–1945)
Arlette Varda naît le 30 mai 1928 à Ixelles, commune de Bruxelles.
Son père, Eugène Jean Varda, ingénieur d'origine grecque, a quitté l'Asie
Mineure ; sa mère, Christiane Pasquet, est originaire de Sète. Elle est la
troisième d'une fratrie de cinq. En 1940, devant l'invasion allemande, la
famille fuit la Belgique et s'installe à Sète, où elle vit un temps sur un
bateau amarré dans le port (Varda, 1994 ; Varda, 2008). Cette période d'exil,
de précarité et de liberté marquera durablement son imaginaire : la mer, les
plages, les pêcheurs et le quartier de la Pointe Courte reviendront dans son
œuvre. À dix-huit ans, elle choisit de s'appeler Agnès.
2.2. Paris, la photographie et le théâtre (1945–1954)
À Paris, elle suit des études à l'École du Louvre et à la Sorbonne,
puis se forme à la photographie. À partir du début des années 1950, elle
devient la photographe du Théâtre national populaire dirigé par Jean Vilar et
du festival d'Avignon. En 1951, elle s'installe rue Daguerre, dans le
quatorzième arrondissement de Paris, dans un ensemble d'ateliers et de
boutiques où elle vivra et travaillera jusqu'à sa mort. Elle fonde en 1954 sa
propre société de production, Ciné-Tamaris, pour produire son premier film.
2.3. La cinéaste indépendante (1954–1967)
La Pointe Courte (1955), tourné à Sète avec des moyens très limités
et monté par Alain Resnais, entrelace un récit de couple et la vie d'un
quartier de pêcheurs ; le film est souvent considéré comme précurseur de la
Nouvelle Vague. Elle réalise ensuite plusieurs courts métrages documentaires.
Sa fille Rosalie naît en 1958 de sa relation avec le comédien Antoine
Bourseiller. La même année, elle rencontre le cinéaste Jacques Demy, qu'elle
épouse en 1962 et qui adopte Rosalie. Cléo de 5 à 7 (1962), qui suit en temps
presque réel une jeune chanteuse attendant le résultat d'une biopsie, la fait
connaître internationalement. Le Bonheur (1965), récompensé à Berlin, interroge
la norme conjugale et le bonheur d'apparence.
2.4. Los Angeles, le féminisme et l'autonomie (1967–1984)
De 1967 à 1970, le couple vit à Los Angeles, où Varda filme
notamment les Black Panthers et la contre-culture californienne. De retour en
France, elle signe en 1971 le Manifeste des 343, par lequel des femmes
déclarent avoir avorté, et réalise L'une chante, l'autre pas (1977), film sur
l'amitié de deux femmes et les luttes pour la contraception et l'avortement.
Son fils Mathieu Demy naît en 1972. Daguerréotypes (1975) documente les
commerçants de sa rue. À la fin des années 1970, une séparation temporaire du
couple la conduit de nouveau à Los Angeles, où elle réalise Mur Murs et
Documenteur (1981), ce dernier souvent lu comme un film sur la solitude et la
séparation (Smith, 1998).
2.5. Sans toit ni loi et la mort de Jacques Demy
(1985–1999)
Sans toit ni loi (1985), portrait d'une jeune vagabonde morte de
froid, reconstitué à travers les témoignages de ceux qui l'ont croisée,
remporte le Lion d'or à Venise. Jacques Demy tombe malade à la fin des années
1980. Pendant sa maladie, Varda tourne Jacquot de Nantes (1991), reconstitution
de l'enfance de Demy et de sa vocation de cinéaste. Il meurt le 27 octobre
1990. Varda révélera en 2008 qu'il avait succombé à une maladie liée au sida.
Elle consacre ensuite plusieurs œuvres à sa mémoire, dont Les Demoiselles ont
eu 25 ans (1993) et L'Univers de Jacques Demy (1995), et veille à la
restauration et à la diffusion de ses films.
2.6. La glaneuse et l'artiste plasticienne (2000–2016)
Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), tourné avec une petite caméra
numérique, suit ceux qui ramassent les restes — après les récoltes, sur les
marchés, dans les poubelles — et inclut des plans de ses propres mains
vieillissantes. Le film marque un tournant : Varda adopte les outils légers du
numérique et se met en scène comme glaneuse d'images. En 2003, à
soixante-quinze ans, elle présente à la Biennale de Venise une première
installation, et commence une carrière de plasticienne, poursuivie notamment à la
Fondation Cartier pour l'art contemporain en 2006. Les Plages d'Agnès (2008),
autoportrait cinématographique, reçoit le César du meilleur documentaire. En
2015, elle reçoit une Palme d'honneur à Cannes, première femme à obtenir cette
distinction.
2.7. Visages Villages et la fin (2017–2019)
Avec l'artiste photographe JR, de plus de cinquante ans son cadet,
elle parcourt les villages de France pour réaliser Visages Villages (2017), qui
lui vaut une nomination à l'Oscar du meilleur documentaire ; la même année,
elle reçoit un Oscar d'honneur. En 2018, elle participe à Cannes à la montée
des marches de quatre-vingt-deux femmes du cinéma pour l'égalité. Elle présente
en février 2019 à Berlin Varda par Agnès, dernière leçon de cinéma filmée, et
meurt d'un cancer le 29 mars 2019, rue Daguerre, à quatre-vingt-dix ans. Elle
est inhumée au cimetière du Montparnasse, auprès de Jacques Demy. En 2023, la
Cinémathèque française lui consacre une grande exposition.

Figure 1. Frise biographique d'Agnès Varda
(1928–2019), les événements étant rattachés à la dimension BPS-E dominante
(sélection interprétative)
Tableau 1. Principaux
repères biographiques et dimension BPS-E dominante
|
Période |
Événement |
Lecture
BPS-E dominante |
|
1928–1939 |
Naissance en Belgique ; famille d'origine grecque et
sétoise |
Écologique : double héritage, famille nombreuse |
|
1940–1945 |
Exode ; vie à
Sète, en partie sur un bateau |
Écologique :
déplacement, précarité, liberté |
|
1946–1954 |
Prénom choisi ; photographie ; TNP ; rue Daguerre ;
Ciné-Tamaris |
Psychologique : affirmation de soi ; écologique :
autonomie |
|
1955–1966 |
La Pointe
Courte ; Rosalie ; Jacques Demy ; Cléo de 5 à 7 |
Psychologique :
invention d'un langage ; écologique : couple |
|
1967–1984 |
Los Angeles ; féminisme ; Mathieu ; séparation
temporaire |
Écologique : macrosystème en mouvement ; couple |
|
1985–1990 |
Sans toit ni
loi ; maladie et mort de Demy |
Écologique /
psychologique : deuil |
|
1991–1999 |
Œuvres consacrées à Demy |
Psychologique : liens continus |
|
2000–2016 |
Glaneurs ;
numérique ; plasticienne ; Plages d'Agnès |
Hygiène de vie
/ psychologique : réinvention au grand âge |
|
2017–2019 |
Visages Villages ; Oscar d'honneur ; décès |
Biologique : fin de vie ; écologique :
reconnaissance |
3. Le piège des étiquettes
Le cas de Varda ne comporte pas de diagnostic rétrospectif célèbre.
Il comporte en revanche une série d'étiquettes qui, à leur manière, réduisent
la personne. Vous n'êtes pas votre diagnostic décrit comment une catégorie, une
fois posée, sélectionne les faits qui la confirment (Paris, 2026b, chap. 2) ;
les stéréotypes d'âge et de genre fonctionnent de la même façon, et la
recherche montre qu'ils peuvent être intériorisés et peser sur la santé et les
comportements de ceux qu'ils visent (Levy, 2009).
Tableau 2. Étiquettes
attribuées à Agnès Varda et limites de leur fondement
|
Étiquette |
Éléments
invoqués |
Ce
qu'elle occulte |
|
«
Grand-mère de la Nouvelle Vague » |
Antériorité, âge, image publique affectueuse |
Infantilise une créatrice active jusqu'à
quatre-vingt-dix ans ; relève de l'âgisme bienveillant (Butler, 1969) |
|
« Narcissique » |
Autoportraits,
présence à l'écran, coiffure reconnaissable |
Autoportrait
comme genre artistique et comme travail de mémoire ; attention constante aux
autres (glaneurs, voisins, villageois) |
|
« Veuve
inconsolable » |
Œuvres consacrées à Demy pendant trente ans |
Liens continus avec le disparu, compatibles avec une
vie pleinement investie (Klass et al., 1996) |
|
« Excentrique » |
Coiffure
bicolore, chats, pommes de terre en forme de cœur |
Humour, jeu,
signature visuelle ; aucune désorganisation |
|
«
Touche-à-tout dispersée » |
Photographie, cinéma, installations |
Cohérence d'une démarche, la « cinécriture », à
travers les médiums |
|
« Cinéaste féministe » (seulement) |
Engagements des
années 1970 |
Réduit une
œuvre multiple à une cause, sans en nier l'importance |
La discussion de ces étiquettes ne revient pas à nier la singularité
de Varda, son goût pour la mise en scène d'elle-même ou la durée de son deuil.
Elle rappelle, avec l'ouvrage, qu'une catégorie décrit au mieux un aspect dans
un contexte et ne saurait valoir pour une personne ni pour une vie (Paris,
2026b, chap. 6). Elle rappelle aussi qu'une étiquette bienveillante — « mamie
», « grand-mère » — n'en est pas moins une réduction.
4. Trajectoire et identité : le principe de
non-réductionnisme
4.1. Une identité qui s'additionne
La trajectoire visible de Varda se lit à travers ses médiums
successifs (figure 2A) : la photographie, la fiction, le documentaire, les
installations, et une série d'œuvres consacrées à Jacques Demy. Ce qui frappe
est moins la succession que l'addition : chaque nouvelle pratique s'ajoute aux
précédentes sans les remplacer. Vous n'êtes pas votre diagnostic insiste sur la
distinction entre ce qui arrive à une personne et ce qu'elle est (Paris, 2026b,
chap. 2 et 6) ; la trajectoire de Varda illustre une version positive de ce
principe, où l'identité ne se fige jamais dans un rôle. Le concept d'identité
narrative (McAdams, 2001) éclaire ce mouvement : Varda a constamment raconté sa
vie, mais toujours sous la forme d'un récit ouvert, fait de fragments, de digressions
et de rencontres. La perspective du parcours de vie (Elder, 1998) invite par
ailleurs à lire les transitions — exode, maternité, exil américain, veuvage,
vieillesse — comme des points de réorganisation.
La figure 2B propose une lecture qualitative et non mesurée de la
balance entre charges et ressources, qui transpose la logique diathèse-stress
(Monroe & Simons, 1991) et la double lecture en zones de vulnérabilité et
de ressource (Paris, 2026b, chap. 5). Elle fait apparaître deux moments où la
charge dépasse les ressources — l'exode de 1940 et la mort de Demy en 1990 — et
une période finale où la charge liée au vieillissement augmente
progressivement, sans jamais dépasser des ressources qui, elles, continuent de
croître.

Figure 2. Trajectoires de vie : A, médiums
pratiqués au fil du temps ; B, trajectoire intérieure figurée par la balance
charges/ressources (schéma illustratif, non mesuré, d'après la logique des
zones décrite dans Paris, 2026b, chap. 5)
4.2. Étiquette et profil
L'ouvrage oppose terme à terme la logique de l'étiquette et celle du
profil (Paris, 2026b, chap. 6). Appliquée à Varda, cette opposition montre ce
que l'on perd en réduisant une créatrice à une image.
Tableau 3. Étiquette
et profil : transposition du tableau de synthèse de Vous n'êtes pas votre
diagnostic (Paris, 2026b, chap. 6)
|
Logique
de l'étiquette |
Logique
du profil (BPS-E) |
|
« C'est
une grand-mère attendrissante » |
Une créatrice qui se réinvente à soixante-quinze ans
et ouvre de nouveaux champs |
|
« Elle n'a jamais fait son deuil » |
Elle a
entretenu un lien continu avec le disparu, en créant et en vivant |
|
« Elle se
met toujours en scène » |
Elle a fait de l'autoportrait un moyen de regarder
les autres et le temps |
|
« Elle se disperse » |
Elle poursuit
une démarche cohérente à travers des médiums différents |
|
Catégorie
fixe, valable pour toujours |
Configuration évolutive : exode, création, couple,
deuil, vieillesse |
|
Regard centré sur l'image publique |
Regard sur
l'interaction entre vulnérabilités et ressources |
5. Analyse psychographique
5.1. Traits et dispositions
Les sources convergent vers un faisceau de dispositions que l'on
peut décrire de manière dimensionnelle : une curiosité très élevée, tournée
vers les gens, les objets, les lieux et les techniques, que la recherche décrit
comme une disposition à explorer la nouveauté et à tolérer l'incertitude
(Kashdan et al., 2009) ; une ouverture à l'expérience marquée (McCrae, 1987) ;
un humour constant, souvent autodérisoire ; une énergie de travail durable ;
une indépendance farouche ; une attention aux personnes ordinaires et aux
marges, qui traverse ses documentaires ; une capacité de jeu qui ne s'est
jamais émoussée ; une ténacité nécessaire à une création indépendante souvent
précaire. Chacune de ces dispositions admet une double lecture (Paris, 2026b,
chap. 5 et 6) : l'indépendance protège la liberté de création et expose à la
précarité ; la curiosité nourrit l'œuvre et peut disperser.
5.2. Dynamiques internes : regarder ce qui reste
Une dynamique traverse l'ensemble de l'œuvre et peut être formulée
comme hypothèse : faire avec ce qui reste. La famille qui vit sur un bateau
pendant l'exode, la cinéaste qui tourne La Pointe Courte sans argent, la
glaneuse qui ramasse des pommes de terre en forme de cœur, la veuve qui
recueille les souvenirs de Demy, la vieille dame qui filme ses propres mains :
chaque fois, le manque devient matière. Lévi-Strauss (1962) a décrit sous le
nom de bricolage une manière de créer à partir d'éléments disponibles,
hétérogènes, détournés de leur usage premier ; Varda a revendiqué cette
posture, qu'elle désignait par le néologisme de « cinécriture » pour souligner
l'unité d'une démarche qui écrit avec tous les éléments du film. Cette
dynamique n'est pas un déni du manque : Cléo de 5 à 7, Sans toit ni loi ou Les
Glaneurs regardent en face la maladie, la mort, la pauvreté et le
vieillissement. Elle en est une élaboration.
5.3. Trajectoires affectives
Selon la théorie de l'attachement (Bowlby, 1969), une base de
sécurité précoce favorise l'exploration. Varda a peu parlé de ses relations
avec ses parents ; elle évoque une famille nombreuse, un père peu présent dans
ses récits et une mère liée à Sète, et une enfance où l'exil n'a pas empêché un
sentiment de liberté. Sa vie affective adulte est dominée par la relation avec
Jacques Demy, de 1958 à 1990, faite de complicité créatrice, de deux enfants
élevés ensemble et d'une séparation temporaire suivie de retrouvailles. Après
sa mort, les œuvres qu'elle lui consacre peuvent être lues à la lumière du
concept de liens continus : les travaux sur le deuil ont montré que maintenir
une relation intérieure avec le défunt, sous des formes symboliques, n'est pas
nécessairement le signe d'un deuil compliqué, mais peut faire partie d'une
adaptation réussie (Klass et al., 1996), notamment lorsque la personne oscille
entre la confrontation à la perte et le réinvestissement de la vie (Stroebe
& Schut, 1999). La relation à ses enfants, tous deux impliqués dans le
cinéma, et sa collaboration tardive avec JR prolongent ce scénario. Vous n'êtes
pas votre diagnostic consacre un chapitre à la lecture en termes d'attachement,
de schémas et de scénario interne (Paris, 2026b, chap. 11) ; appliquée ici avec
prudence, elle suggère un scénario organisé autour de la fidélité et de la
transmission plutôt que de la perte.
5.4. Mécanismes de défense et d'adaptation
Dans la hiérarchie de Vaillant (1977, 2000), plusieurs mécanismes
adaptatifs peuvent être évoqués comme hypothèses de travail. L'humour, d'abord,
omniprésent, qui permet de parler de la mort, du vieillissement et de la
solitude avec légèreté sans les nier ; les travaux contemporains associent
l'humour affiliatif et autodérisoire au bien-être (Martin et al., 2003). La
sublimation, ensuite, par laquelle l'exil, le deuil et le vieillissement
deviennent des œuvres. L'altruisme, sensible dans l'attention portée aux marges
et dans l'engagement féministe. L'anticipation, enfin, visible dans la manière
dont Varda organise sa propre mémoire — archives, autoportraits,
œuvres-testaments. On peut aussi discuter une forme de contrôle de l'image de
soi, par la mise en scène de sa propre figure, qui peut protéger une intimité
tout en paraissant tout montrer. Ces hypothèses ont une valeur heuristique et
non diagnostique.
5.5. Organisation psychique : une hypothèse de travail
Si l'on entend par organisation psychique la manière dont une
personne articule affects, représentations, liens et conduites, la trajectoire
de Varda évoque une organisation remarquablement stable et ouverte à la fois :
stable par son ancrage dans un lieu unique, une société de production familiale
et des liens durables ; ouverte par sa curiosité, son goût des rencontres et sa
capacité de changer de médium. Le sentiment de cohérence d'Antonovsky (1987) en
éclaire l'équilibre : la compréhensibilité passe par le regard documentaire
porté sur le monde ; la gérabilité, par une autonomie de production construite
dès 1954 ; la signification, par une œuvre qui relie sa vie à celle des autres.
La lecture BPS-E souligne toutefois la contrepartie : cette organisation
reposait sur une très forte implication personnelle dans tous les aspects de la
création, ce qui a pu exposer à la fatigue, à la précarité financière et, dans
les dernières années, à la tension entre l'élan créatif et les limites du
corps.
6. Lecture BPS-E : du microsystème au macrosystème
Le modèle BPS-E (Paris et al., 2026), qui prolonge le modèle
biopsychosocial d'Engel (1977) par l'approche bioécologique de Bronfenbrenner
(1979 ; Bronfenbrenner & Morris, 2006) et la perspective salutogénique
d'Antonovsky (1987), opérationnalise cliniquement le modèle diathèse-stress
(Monroe & Simons, 1991), enrichi par la notion de sensibilité
différentielle (Belsky & Pluess, 2009). Chaque dimension admet une double
lecture, en zones de vulnérabilité et en zones de ressource (Paris, 2026b,
chap. 5).
|
Dimension biologique Les données biologiques
documentées sont limitées. Ressources : une longévité et une énergie
remarquables, qui lui permettent de tourner, d'exposer et de voyager jusqu'à
quatre-vingt-dix ans. Vulnérabilités : le vieillissement, qu'elle filme
elle-même — mains, rides, cheveux, difficultés de vision évoquées dans
Visages Villages —, puis un cancer, cause de son décès en 2019. L'enfance en
temps de guerre et d'exode constitue une exposition au stress dont l'ouvrage
invite à considérer l'empreinte incarnée possible (Paris, 2026b, chap. 10),
sans qu'un lien causal individuel puisse être établi. L'attention portée au
corps vieillissant dans son œuvre constitue un cas rare d'auto-observation
artistique du vieillissement. |
|
Dimension psychologique Ressources : curiosité, ouverture,
humour, capacité de jeu, ténacité, indépendance, aptitude à faire œuvre du
manque, fidélité. Vulnérabilités : exil précoce, précarité d'une création
indépendante, séparation temporaire, deuil de 1990, confrontation au vieillissement
et à la mort. Le modèle de la sélection, de l'optimisation et de la
compensation (Baltes & Baltes, 1990) éclaire sa manière de vieillir :
elle sélectionne des projets qui lui tiennent à cœur, optimise ses ressources
par des outils légers et des collaborations, et compense ses limites
physiques par l'aide d'une équipe et la complicité de JR. La théorie de la
sélectivité socio-émotionnelle (Carstensen et al., 1999) rappelle que,
lorsque l'horizon temporel se raccourcit, les personnes privilégient les
relations et les activités porteuses de sens, ce qui correspond aux choix de
sa dernière période. |
|
Dimension nutritionnelle et hygiène de vie Le mode de vie de Varda se
caractérise par l'unité du lieu de vie et de travail, rue Daguerre, la
régularité d'une activité créatrice quotidienne, la marche dans son quartier,
la présence d'une équipe, de ses enfants et de ses chats, et des voyages
fréquents. Le goût des marchés et des aliments ordinaires — pommes de terre,
fruits, poissons — traverse son œuvre, des Glaneurs à ses installations.
L'adoption de la caméra numérique légère, à soixante-douze ans, peut être lue
comme une adaptation de l'outil au corps vieillissant. Cette dimension
illustre la place que l'ouvrage accorde au mode de vie comme levier de
prévention (Paris, 2026b, chap. 12) : activité, lien social et sens se
renforcent mutuellement. |
|
Dimension écologique et sociale Microsystème : parents (père
d'origine grecque, mère sétoise), frères et sœurs, enfants Rosalie et
Mathieu, Jacques Demy, amis et collaborateurs comme Jean Vilar et Alain
Resnais, l'artiste JR, et ses chats. Mésosystème : l'articulation entre
domicile et société de production, entre couple et création, entre enfants et
équipe, entre quartier et films. Exosystème : le Théâtre national populaire
et le festival d'Avignon, le système de financement du cinéma, les festivals,
les musées et biennales, la télévision, la critique. Macrosystème : la
Seconde Guerre mondiale et l'exode, la condition des femmes et les mouvements
féministes, la Nouvelle Vague, Mai 68, la contre-culture américaine, le
passage au numérique. Chronosystème : exode, installation à Paris, Nouvelle
Vague, années américaines, mort de Demy, révolution numérique, reconnaissance
tardive. |

Figure 3. Lecture bioécologique de la
trajectoire d'Agnès Varda, du microsystème au macrosystème (d'après
Bronfenbrenner, 1979 ; Bronfenbrenner & Morris, 2006)
La lecture concentrique met en évidence un double mouvement. D'une
part, Varda a construit très tôt un microsystème et un mésosystème protecteurs,
rassemblés en un même lieu : maison, bureau, salle de montage, famille et
équipe. D'autre part, elle a constamment tiré parti des transformations du
macrosystème — la Nouvelle Vague, le féminisme, la contre-culture, le numérique
— pour renouveler son œuvre. Le macrosystème lui a aussi opposé des obstacles :
la place limitée faite aux femmes cinéastes, notamment dans l'accès aux
financements et à la reconnaissance, que les études féministes du cinéma ont
documentée (Flitterman-Lewis, 1996). Ce constat rejoint une thèse de l'ouvrage
: les ressources et les vulnérabilités d'une personne sont aussi celles de son
écosystème (Paris, 2026b, chap. 5 et 8).
7. Chronobiologie : trois échelles de temps
La lecture chronobiologique distingue trois échelles temporelles
(figure 4). À l'échelle circadienne, la vie quotidienne de Varda, telle qu'elle
la montre dans ses films et la décrit dans ses entretiens, se déroule pour une
large part rue Daguerre, où se succèdent le travail au bureau de Ciné-Tamaris,
le montage, les repas partagés avec l'équipe ou la famille, la marche dans le
quartier et les soirées avec les proches. La figure 4A en propose une
représentation indicative. L'unité du lieu réduit les transitions et inscrit la
création dans la vie ordinaire.
À l'échelle biographique moyenne, la figure 4B montre que ses
identités créatrices s'ajoutent sans se remplacer : la photographe demeure dans
la cinéaste, la cinéaste dans la gardienne de la mémoire de Demy, puis dans la
glaneuse numérique et la plasticienne. À l'échelle de la vie entière, enfin, la
figure 4C transpose le modèle de la sélection, de l'optimisation et de la
compensation (Baltes & Baltes, 1990) : à mesure que les ressources
physiques diminuent, la curiosité et la création se maintiennent, soutenues par
des choix ciblés, des outils plus légers et des collaborations. La découverte
de la caméra numérique à soixante-douze ans et la collaboration avec JR à
quatre-vingt-neuf ans en sont deux exemples. Cette lecture contredit le
stéréotype d'un vieillissement fait seulement de pertes, dont la recherche a
montré les effets délétères lorsqu'il est intériorisé (Levy, 2009).

Figure 4. Chronobiologie de la trajectoire : A,
une journée rue Daguerre ; B, identités créatrices qui s'ajoutent ; C,
vieillissement et stratégies de sélection, d'optimisation et de compensation
(schémas illustratifs, horaires et courbes indicatifs)
8. Analogies structurantes
8.1. La glaneuse : faire œuvre avec ce qui reste
Les Glaneurs et la Glaneuse fournit une analogie structurante de la
dynamique de résilience de Varda (figure 5). Le schéma figure une boucle : ce
qui manque — exil, perte, deuil, corps qui vieillit — conduit à regarder ce qui
reste — rebuts, visages, souvenirs, rides — ; on ramasse, en filmant,
photographiant, collectionnant ; on assemble, par le montage, l'installation,
le bricolage ; on offre enfin une œuvre partagée et un lien nouveau, avant que
le manque ne revienne sous une autre forme.
L'analogie a une valeur psychoéducative directe. Elle propose une
image de la résilience qui ne nie pas la perte, mais qui consiste à recueillir
ce qu'elle laisse, à la manière du bricoleur de Lévi-Strauss (1962), et à le
réinvestir dans des liens. Elle rejoint la lecture de la résilience comme
processus ordinaire et relationnel (Masten, 2001 ; Cyrulnik, 1999) et le
principe, central dans l'ouvrage, selon lequel l'évaluation doit identifier les
zones de ressource au même titre que les zones de vulnérabilité (Paris, 2026b,
chap. 5 et 8). Ses limites doivent être énoncées : elle ne dit pas que la perte
est réparée, ne constitue pas un diagnostic et ne prétend pas décrire
l'intimité du deuil.

Figure 5. Analogie structurante de la glaneuse
: faire œuvre avec ce qui reste (d'après Les Glaneurs et la Glaneuse, 2000 ;
schéma interprétatif)
8.2. Les miroirs sur la plage : une identité à facettes
La seconde analogie reprend l'image d'ouverture des Plages d'Agnès
(figure 6). Au centre, la personne ; autour, des miroirs qui reflètent chacun
une facette : photographe, cinéaste de la Nouvelle Vague, mère, épouse de
Jacques Demy, veuve et gardienne de sa mémoire, féministe, plasticienne,
vieille dame curieuse. Chaque miroir renvoie une image vraie ; aucun ne montre
la personne entière. Cette image constitue une illustration particulièrement
claire du principe de non-réductionnisme que l'ouvrage oppose à la logique de
l'étiquette (Paris, 2026b, chap. 6) : une identité n'est pas la somme de ses
rôles, et aucun de ses rôles ne la résume.

Figure 6. Analogie structurante des miroirs sur
la plage : une identité à facettes (d'après Les Plages d'Agnès, 2008 ; schéma
interprétatif)
8.3. L'iceberg clinique
Vous n'êtes pas votre diagnostic propose la métaphore de l'iceberg
clinique : l'entretien, et a fortiori le regard public, n'accède qu'à la partie
émergée d'une situation (Paris, 2026b, chap. 2 et 8). Appliquée à Varda, la
métaphore rappelle que l'autoportrait, même généreux, choisit ce qu'il montre.
Tableau 4. L'iceberg
clinique appliqué à la trajectoire d'Agnès Varda (d'après Paris, 2026b, chap.
8)
|
Niveau |
Contenu |
Ce
que l'étiquette y voit / ce que le profil y cherche |
|
Partie
émergée |
Coiffure, chats, autoportraits, humour, récompenses
tardives |
Une « grand-mère attachante » / une créatrice dont
il faut comprendre la démarche |
|
Ligne de flottaison |
Récits de soi,
souvenirs, œuvres sur Demy |
Un « deuil
interminable » / une identité narrative et des liens continus |
|
Partie
immergée (psychologique) |
Vécu de l'exil, de la séparation, du deuil, de la
maladie |
Inaccessible / zone de pudeur à respecter |
|
Partie immergée (écologique) |
Précarité de la
production indépendante, place des femmes, financements |
Oubliée /
conditions concrètes de la création |
|
Socle |
Double héritage, tempérament curieux, guerre, époque |
Réduit à une « originale » / conditions, ressources
et contraintes |
9. Facteurs de vulnérabilité et de protection
La synthèse suivante applique la double lecture recommandée par
l'ouvrage (Paris, 2026b, chap. 5) : un même élément peut se situer du côté de
la charge ou de la ressource selon le moment et le contexte, conformément à
l'hypothèse de sensibilité différentielle (Belsky & Pluess, 2009).
Tableau 5. Double
lecture vulnérabilité-ressource selon les dimensions BPS-E
|
Dimension |
Facteurs
de vulnérabilité |
Facteurs
de protection |
Élément
à double valence |
|
Biologique |
Vieillissement, troubles de la vision, cancer |
Énergie, longévité |
Corps vieillissant (limite et matière d'œuvre) |
|
Psychologique |
Exil,
séparation, deuil, confrontation à la mort |
Curiosité,
humour, jeu, ténacité, liens continus |
Mise en scène
de soi |
|
Hygiène de
vie |
Surcharge d'une création indépendante |
Lieu unique, marche, équipe, outils légers |
Unité vie-travail |
|
Écologique et sociale |
Guerre et
exode, précarité, inégalités de genre, âgisme |
Famille, Demy,
enfants, Ciné-Tamaris, collaborateurs, reconnaissance |
Indépendance
(liberté et précarité) |
10. L'apport du modèle BPS-E
Tableau 6. Lectures
unidimensionnelles et apport de la lecture BPS-E
|
Lecture |
Ce
qu'elle explique |
Ce
qu'elle laisse de côté |
Apport
de la lecture BPS-E |
|
« La
grand-mère » (affective) |
La sympathie, la longévité |
La créatrice exigeante et novatrice |
Dépasser l'âgisme bienveillant |
|
« La veuve » (psychopathologique) |
La fidélité à
Demy |
La vie
pleinement investie |
Liens continus
plutôt que deuil compliqué |
|
« La
féministe » (militante) |
Les engagements |
La diversité de l'œuvre |
Une cause parmi d'autres facettes |
|
« L'artiste » (critique) |
L'œuvre, la
cinécriture |
Les conditions
matérielles et affectives |
L'œuvre dans
son écosystème |
|
Lecture
BPS-E |
Interactions, réinvention, vieillissement |
Limites des sources |
Leviers transposables à la clinique |
L'apport décisif de la lecture BPS-E est de déplacer la question. Au
lieu de se demander « qui était vraiment Agnès Varda ? », comme s'il existait
un reflet plus vrai que les autres, elle demande « qu'est-ce qui, à chaque
période, alourdissait sa charge, et qu'est-ce qui la compensait ? ». Cette
question est celle que l'ouvrage place au cœur de l'évaluation : voir l'iceberg
entier, cartographier plutôt qu'étiqueter, identifier les zones vertes au même
titre que les zones rouges, et distinguer la trajectoire d'une personne de ce
qu'elle est (Paris, 2026b, chap. 5, 6 et 8).
11. Enseignements pour la clinique contemporaine
11.1. L'enfant déplacé
L'exode de 1940 rappelle que les déplacements de population,
aujourd'hui encore fréquents, touchent d'abord des enfants. La trajectoire de
Varda montre qu'une enfance déplacée peut s'accompagner, lorsque la famille
reste présente et qu'un environnement offre des ressources, d'une capacité
durable à habiter des lieux nouveaux. La grille BPS-E pédopsychiatrique et le
QBE-150 permettent d'évaluer ces ressources au même titre que l'adversité
(Paris, 2026b, chap. 16 et 17), sans réduire l'enfant à son statut de déplacé,
ce qui enclencherait l'effet de boucle décrit par Hacking (1999) (Paris, 2026b,
chap. 2).
11.2. Le deuil et les liens continus
Le travail de Varda autour de Jacques Demy invite les cliniciens à
ne pas confondre la durée d'un lien avec le défunt et la pathologie du deuil.
Les liens continus peuvent constituer une ressource lorsqu'ils coexistent avec
un réinvestissement de la vie (Klass et al., 1996 ; Stroebe & Schut, 1999).
La question clinique n'est pas de savoir si une personne « a fait son deuil »,
mais si elle peut, dans le même temps, entretenir le lien et vivre.
11.3. Vieillir en créant
La dernière période de Varda constitue un exemple éclairant pour la
clinique du sujet âgé. Elle illustre la pertinence du modèle de la sélection,
de l'optimisation et de la compensation (Baltes & Baltes, 1990) et invite à
soutenir, chez les patients âgés, les activités porteuses de sens, les
apprentissages nouveaux — y compris techniques — et les collaborations
intergénérationnelles. L'ouvrage fait de ces leviers des éléments de la
dimension hygiène de vie et écologique (Paris, 2026b, chap. 12).
11.4. Se méfier des étiquettes bienveillantes
Enfin, le cas de Varda rappelle que les étiquettes bienveillantes
peuvent aussi réduire. Appeler « mamie » une patiente âgée, la féliciter d'être
« encore » active, c'est déjà la situer dans un stéréotype. Les travaux sur
l'âgisme (Butler, 1969) et sur l'intériorisation des stéréotypes d'âge (Levy,
2009) invitent les soignants à une vigilance particulière à l'égard de leur
propre langage.
12. Limites
Cet essai repose sur des sources publiques, dont une grande partie a
été produite par Varda elle-même : autoportraits filmés, livre-portrait,
entretiens. Ces sources sont généreuses mais choisies, et leur ton malicieux
peut masquer des souffrances que l'artiste n'a pas souhaité montrer. Sa vie
familiale et conjugale n'est évoquée que dans la mesure où elle l'a rendue
publique, avec la réserve qu'impose le respect de ses enfants, toujours
vivants. Les schémas sont qualitatifs et illustratifs ; la journée type de la
figure 4A est reconstruite. Enfin, le choix des concepts mobilisés — curiosité,
bricolage, liens continus, vieillissement réussi — oriente nécessairement la
lecture vers les ressources, comme le rappelle le chapitre de l'ouvrage
consacré aux limites et à la prudence épistémologique du modèle (Paris, 2026b,
chap. 27).
13. Perspectives
Plusieurs prolongements sont envisageables : une étude comparée des
figures féminines de la série — Coco Chanel, Marilyn Monroe, Simone Biles,
Agnès Varda — sous l'angle des stéréotypes de genre et de la manière dont
chacune a négocié son image publique ; une comparaison des cinq cinéastes de la
série sous l'angle de l'autoportrait et du récit de soi ; et l'élaboration d'un
support psychoéducatif fondé sur les analogies de la glaneuse et des miroirs,
destiné aux patients endeuillés et aux personnes âgées.
14. Conclusion
Agnès Varda a été désignée par des mots affectueux ou réducteurs :
grand-mère de la Nouvelle Vague, veuve fidèle, excentrique, féministe,
touche-à-tout. La lecture BPS-E substitue à ces étiquettes un profil évolutif,
dans lequel l'exil de l'enfance, la précarité d'une création indépendante, une
séparation, un deuil et le vieillissement coexistent avec un système de
ressources remarquable : une curiosité inépuisable, un humour constant, un lieu
habité pendant près de soixante-dix ans, une famille, des collaborateurs, et
une capacité unique à faire œuvre avec ce qui reste. Éviter le piège de
l'étiquette, dans cet article de la série, aura consisté à refuser qu'un reflet
— fût-il tendre — tienne lieu de personne. C'est la leçon qui donne son titre à
l'ouvrage : vous n'êtes pas votre diagnostic — ni votre âge, ni votre deuil, ni
l'image affectueuse qu'on se fait de vous.
En accord avec la devise du modèle BPS-E : « évaluer pour
comprendre, comprendre pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la
personne ».
Conflits
d'intérêts : l'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts. Financement :
aucun financement externe. Contribution : Dr. Claude Jean Paris — conception,
revue de littérature et rédaction.
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; chap. 8 : Le gain de compréhension, voir l'iceberg entier ; chap. 10 : Le
stress incarné ; chap. 11 : Attachement, schémas et scénario interne ; chap. 12
: La psychonutrition comme prévention ; chap. 16–17 : QBE-150 et grille
pédopsychiatrique ; chap. 27 : Limites, débats et prudence épistémologique.]
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