ARTICLE SCIENTIFIQUE
0256 Vincent van Gogh :
le piège du diagnostic rétrospectif
Une relecture biopsychosociale-écologique d'une vie et d'une
souffrance, entre prudence historiographique et modèle intégratif
Dr.
Claude Jean Paris
Psychiatre
et Pédopsychiatre, Boulogne-Billancourt
Paris et al., 2026 | Essai de psychobiographie appliquée —
Version 1.0
RÉSUMÉ
Contexte. Depuis la mort de Vincent van Gogh en 1890, plus de 150
auteurs ont proposé un diagnostic rétrospectif de sa maladie (Blumer, 2002),
constituant l'un des cas les plus « surdiagnostiqués » de l'histoire de la
médecine. Cette abondance même illustre les limites méthodologiques du
diagnostic posthume appliqué à une catégorie nosographique unique.
Objectif. Proposer, à partir du cas de Vincent van Gogh, une
démonstration de l'intérêt du modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E, Paris
et al., 2026) comme alternative épistémologique au diagnostic catégoriel
rétrospectif, en évitant l'écueil consistant à figer une vie complexe dans une
étiquette unique.
Méthode. Revue narrative de la littérature médicale et historique
consacrée à la santé de Van Gogh (PubMed, bases historiographiques), incluant
la correspondance de l'artiste comme source primaire indirecte. Application du
cadre BPS-E aux quatre dimensions — biologique, psychologique,
nutritionnelle/mode de vie, écologique/sociale — sans visée diagnostique
catégorielle.
Résultats. Aucun diagnostic unique ne rend compte de façon
satisfaisante de l'ensemble du tableau clinique. Le profil dimensionnel BPS-E
met en évidence une vulnérabilité biologique probable (trouble de l'humeur,
possible comorbidité épileptique), une organisation psychologique marquée par
l'instabilité affective et des traits limites, une fragilisation nutritionnelle
sévère (malnutrition, alcoolisme, absinthe) et une précarité écologique et
sociale majeure (dépendance financière, isolement, rejet social, exposition à
la stigmatisation asilaire du XIXe siècle).
Discussion. L'approche dimensionnelle BPS-E permet de dépasser la
question strictement nosographique (« de quoi souffrait-il ? ») pour restituer
la complexité d'une trajectoire de vulnérabilité et de créativité, sans céder à
la tentation, désormais bien documentée dans la littérature d'histoire de la
médecine (Karenberg, 2009 ; Muramoto, 2014), du diagnostic rétrospectif comme
fin en soi.
Mots-clés : Vincent van Gogh ; diagnostic
rétrospectif ; psychobiographie ; modèle biopsychosocial-écologique ; BPS-E ;
trouble bipolaire ; histoire de la psychiatrie ; épistémologie du diagnostic ;
créativité et psychopathologie.
1.
Introduction : la fascination diagnostique et son piège
Vincent van Gogh (1853-1890) occupe une place singulière dans l'histoire
de la médecine : peu de personnages ont fait l'objet d'un tel acharnement
diagnostique posthume. Ronald Monroe recensait, dès 1991, cent cinquante-deux
médecins ayant avancé un diagnostic rétrospectif de sa maladie entre 1922 et
1981 — épilepsie (55 occurrences), psychose (41), schizophrénie (13), troubles
caractériels (10), psychose maniaco-dépressive (9), auxquels s'ajoutent, dans
la littérature plus récente, le trouble bipolaire, le trouble de la
personnalité limite, la maladie de Ménière, le saturnisme, la porphyrie aiguë
intermittente, l'intoxication à la thuyone de l'absinthe, le glaucome et la
xanthopsie digitalique (Arnold, 2004 ; Blumer, 2002).
Cette prolifération diagnostique n'est pas un hasard statistique : elle
est le symptôme d'un problème méthodologique plus général, que l'histoire de la
médecine désigne sous le terme de diagnostic rétrospectif (retrospective
diagnosis). Karenberg (2009), à partir du cas de Frédéric Chopin, a montré que
chaque génération de cliniciens tend à retrouver, dans les mêmes sources
historiques, la maladie qui correspond aux catégories diagnostiques dominantes
de son époque — phénomène qu'il qualifie de « système parfaitement
autoréférentiel ». Muramoto (2014) a pour sa part souligné les limites
ontologiques, épistémiques et éthiques de la démarche : absence de consentement
du « patient », nature partielle et orientée des sources (les lettres de Van
Gogh à son frère Théo n'ont jamais été écrites pour un usage clinique), et
contingence historique des catégories nosographiques elles-mêmes.
Le présent article prend acte de cette limite méthodologique
fondamentale. Il ne prétend pas ajouter un cent cinquante-troisième diagnostic
à la liste, ni trancher entre les hypothèses en présence. Il propose au
contraire d'utiliser le cas de Van Gogh comme illustration de l'intérêt d'une
approche dimensionnelle et intégrative — le modèle BPS-E (Paris et al., 2026) —
qui permet de rendre compte de la complexité d'une trajectoire de vulnérabilité
sans la réduire à une étiquette catégorielle unique. Cette démarche s'inscrit
dans la continuité des travaux de psychobiographie clinique déjà menés dans le
cadre de ce programme de recherche (Paris et al., 2026, psychobiographie de F.
D. Roosevelt), et répond à la même exigence méthodologique : la mise en
perspective critique et le respect des limites inhérentes à toute analyse a
posteriori.
|
⚠ Avertissement méthodologique L'analyse
qui suit est un essai de psychobiographie appliquée et non un diagnostic
médical. Elle repose sur des sources historiques secondaires et sur la
correspondance publiée de Vincent van Gogh, documents qui n'ont pas été
rédigés à des fins cliniques et dont l'interprétation demeure nécessairement
spéculative. Aucune des hypothèses discutées ci-dessous ne saurait constituer
un diagnostic établi au sens du DSM-5 ; elles sont présentées comme des
pistes de compréhension dimensionnelle, à la lumière des connaissances
médicales contemporaines et des réserves méthodologiques désormais bien
documentées dans la littérature d'histoire de la médecine (Karenberg, 2009 ;
Muramoto, 2014 ; Larner, 2019). |
2.
Repères biographiques essentiels
Vincent van Gogh naît le 30 mars 1853 à Groot-Zundert, aux Pays-Bas, dans
une famille de pasteur protestant. Il exerce d'abord divers métiers — marchand
d'art, enseignant, prédicateur laïc auprès des mineurs du Borinage en Belgique
— avant de se consacrer à la peinture à partir de 1880, à l'âge de 27 ans. Sa
carrière artistique, qui ne durera qu'une décennie, se déploie principalement
aux Pays-Bas, puis à Paris (1886-1888), à Arles (1888-1889), à l'asile de
Saint-Rémy-de-Provence (1889-1890) et enfin à Auvers-sur-Oise, où il meurt le
29 juillet 1890, deux jours après s'être tiré une balle dans la poitrine, à
l'âge de 37 ans.
Toute sa vie durant, Van Gogh dépend financièrement et affectivement de
son frère cadet Théo, marchand d'art à Paris, avec lequel il entretient une
correspondance de plus de 900 lettres, source documentaire exceptionnelle par
sa richesse introspective, mais qu'il convient — on y reviendra — de ne pas
surinterpréter comme un matériau clinique. L'épisode le plus connu de sa
biographie, la mutilation partielle de son oreille gauche le 23 décembre 1888 à
Arles, survient au décours d'une altercation avec Paul Gauguin et marque le
début d'une série de décompensations aiguës qui conduiront à son
hospitalisation, puis à son internement volontaire à l'asile
Saint-Paul-de-Mausole de Saint-Rémy-de-Provence, sous le suivi du Dr Théophile Peyron,
après un premier traitement par le Dr Félix Rey à Arles. Sa dernière année de
vie, à Auvers-sur-Oise, se déroule sous la supervision du Dr Paul Gachet —
lui-même figure complexe, à la fois médecin homéopathe, collectionneur et ami
de plusieurs impressionnistes (Michel, cité par la littérature
médico-historique).
3.
Revue critique des diagnostics rétrospectifs proposés
Le tableau 1 synthétise les principales hypothèses diagnostiques avancées
dans la littérature médicale depuis les années 1920, ainsi que les éléments qui
les étayent et les objections qui leur ont été opposées.
|
Hypothèse |
Éléments en faveur |
Objections principales |
Auteurs de référence |
|
Épilepsie du lobe temporal |
Crises décrites par les
médecins d'Arles ; hypergraphie ; hyperreligiosité ; viscosité de pensée
évoquant un syndrome de Gastaut-Geschwind |
Aucune description clinique
convaincante de convulsions généralisées ; diagnostic posé dans un contexte
où l'épilepsie « psychique » servait de catégorie fourre-tout |
Gastaut (1956) ; Blumer
(2002) |
|
Trouble bipolaire |
Alternance documentée de
phases de production intense et enthousiaste et de phases dépressives
sévères, dès les deux premiers épisodes de dépression réactionnelle avant la
peinture |
Absence d'éléments univoques
d'épisode maniaque caractérisé au sens strict ; sources limitées à la
correspondance |
Blumer (2002) ; Berney et
al. (CHUV, Lausanne) ; Nolen, van Meekeren, Voskuil & van Tilburg (2020) |
|
Trouble de la personnalité
limite (comorbide) |
Instabilité relationnelle
marquée, impulsivité, auto-mutilation, intolérance à l'abandon (rupture avec
Gauguin) |
Diagnostic de personnalité
difficile à établir rétrospectivement en l'absence d'entretien structuré |
Nolen, van Meekeren, Voskuil
& van Tilburg (2020) |
|
Maladie de Ménière |
Vertiges, nausées,
acouphènes rapportés ; hypothèse d'une automutilation auriculaire visant à
soulager un acouphène invalidant |
N'explique pas les épisodes
psychotiques ni les hospitalisations prolongées |
Yasuda (1979) ; Arenberg et
al. (JAMA, 1990) |
|
Intoxication à l'absinthe /
thuyone |
Consommation excessive
documentée ; hypothèse d'un rôle déclenchant sur les crises |
Les teneurs réelles en
thuyone de l'absinthe du XIXe siècle sont aujourd'hui jugées trop faibles
pour expliquer, à elles seules, un tableau psychotique |
Arnold (2004) |
|
Trouble lié à l'usage
d'alcool / sevrage |
Alcoolisation chronique bien
documentée par la correspondance ; tableau compatible avec une psychose
alcoolique ou un delirium de sevrage lors des crises aiguës d'Arles |
N'exclut pas une pathologie
thymique sous-jacente préexistante |
Blumer (2002) ; revue de
Boztas (2016) |
|
Porphyrie aiguë
intermittente / saturnisme |
Utilisée pour expliquer
certains symptômes digestifs et neuropsychiatriques épisodiques |
Hypothèses peu étayées,
reposant sur des inférences indirectes |
Littérature de synthèse
(Loftus & Loftus, cité par revues ultérieures) |
Cette hétérogénéité diagnostique n'est pas le signe d'une littérature
défaillante, mais la conséquence logique du type de matériau disponible. Comme
le rappellent Nolen et ses collaborateurs (2020), dans l'étude
méthodologiquement la plus rigoureuse publiée à ce jour — fondée sur des
entretiens semi-structurés menés auprès de trois historiens de l'art
spécialistes de la correspondance de Van Gogh, combinés à un examen
neuropsychiatrique des données disponibles — plusieurs diagnostics antérieurs
(schizophrénie notamment) peuvent être raisonnablement exclus, tandis que
l'hypothèse la plus vraisemblable reste celle d'une comorbidité entre un
trouble de l'humeur (probablement bipolaire) et des traits de personnalité
limite, le tout aggravé par un usage problématique de l'alcool et,
possiblement, un trouble épileptique focal surajouté. Les auteurs insistent
cependant sur le fait que les lettres, écrites pour rassurer des proches et non
pour informer un clinicien, comportent un biais de désirabilité et de minimisation
qui limite structurellement la portée de toute conclusion diagnostique.
4.
Le modèle BPS-E appliqué au cas de Vincent van Gogh
Plutôt que de trancher entre ces hypothèses concurrentes, le modèle BPS-E
(Paris et al., 2026), extension du modèle biopsychosocial d'Engel (1977)
intégrant une quatrième dimension nutritionnelle, de mode de vie et
écologique/sociale, permet de restituer la trajectoire de Van Gogh comme la
résultante d'une interaction dynamique entre quatre registres de vulnérabilité
et de ressource, sans prétendre à l'exhaustivité diagnostique catégorielle. Le
tableau 2 en propose une synthèse.
4.1. Dimension biologique
|
Dimension biologique Les
données disponibles suggèrent une vulnérabilité biologique probable, sans
qu'un mécanisme unique fasse consensus. Trois éléments convergent : (1) une
possible charge génétique familiale — un frère cadet, Cor, et une sœur,
Wilhelmina, ont présenté des troubles psychiatriques sévères documentés ; (2)
des épisodes de décompensation aiguë avec altération de la conscience,
hallucinations auditives et visuelles, compatibles avec un trouble thymique
sévère à caractéristiques psychotiques et/ou une comorbidité épileptique
focale ; (3) un état de santé somatique globalement dégradé en fin de vie
(dénutrition, troubles digestifs chroniques, atteintes dentaires), aggravant
probablement la vulnérabilité neuropsychiatrique sous-jacente. La question du
mécanisme précis — épilepsie, trouble bipolaire, les deux associés, ou
aggravation toxique surajoutée à un terrain thymique — demeure, en l'état des
sources, non tranchable. |
4.2. Dimension
psychologique
|
Dimension psychologique Le
matériau épistolaire de Van Gogh, en dépit de ses limites comme source
clinique, documente une organisation psychologique marquée par une
instabilité affective majeure, une sensibilité extrême au rejet et à
l'abandon (rupture violente avec Paul Gauguin, échecs sentimentaux répétés),
une tendance à l'idéalisation puis à la dévalorisation des relations (schéma
relationnel évocateur de traits limites au sens de Young et al., 2003), ainsi
qu'une religiosité intense suivie d'un désinvestissement radical, remplacée
par un investissement quasi mystique de la peinture. Sur le plan des
ressources, on note une capacité de mentalisation et d'introspection
remarquable — la correspondance à Théo constitue l'un des plus riches
témoignages autobiographiques de souffrance psychique du XIXe siècle —, ainsi
qu'une créativité soutenue, y compris durant les périodes de rémission entre
les crises aiguës, ce qui nuance l'image romantique du « génie fou » créant
sous l'emprise directe de la folie. |
4.3. Dimension
nutritionnelle et mode de vie
|
Dimension nutritionnelle et mode de vie Cette
dimension, absente des lectures biomédicales classiques centrées sur le seul
diagnostic psychiatrique, apparaît pourtant centrale dans le cas de Van Gogh.
La correspondance documente une alimentation gravement déficitaire, l'artiste
sacrifiant systématiquement ses maigres ressources à l'achat de matériel de
peinture au détriment de la nourriture ; une consommation d'alcool
problématique, en particulier d'absinthe, dont l'intrication avec les
épisodes de décompensation est débattue mais probable ; un usage intensif du
tabac (pipe) ; des troubles du sommeil chroniques, en particulier lors des
phases de production intense où l'artiste peint parfois la nuit à la lueur de
bougies fixées à son chapeau ; et un surmenage majeur, avec une cadence de
production extraordinaire (plus de 800 peintures et 1 100 dessins en une
décennie, dont environ 300 œuvres dans la seule dernière année de sa vie à
Auvers-sur-Oise). Cette dimension éclaire des facteurs précipitants et
aggravants indépendants de toute étiologie psychiatrique primaire. |
4.4. Dimension écologique
et sociale
|
Dimension écologique et sociale La
dimension écologique et sociale est sans doute la plus documentée et la plus
déterminante dans la trajectoire de Van Gogh. Elle inclut une dépendance
financière totale et durable envers Théo, source d'une culpabilité chronique
explicitement verbalisée dans la correspondance ; un rejet social et
professionnel quasi ininterrompu de son vivant — une seule œuvre vendue de
son vivant selon la tradition biographique la plus répandue —, générant un
isolement social majeur, particulièrement marqué lors de son installation à
Arles où la population locale, effrayée après l'épisode de l'oreille,
pétitionne pour son internement ; un contexte asilaire du XIXe siècle marqué
par une approche encore largement custodiale de la maladie mentale, avec des
moyens thérapeutiques limités (bains prolongés, isolement) et une
stigmatisation sociale considérable ; et enfin la perte du soutien de Théo
dans les semaines précédant le suicide, celui-ci traversant lui-même une
crise conjugale, financière et de santé (Théo mourra six mois après Vincent,
probablement de syphilis tertiaire). Cette conjonction de ruptures
écologiques et sociales au moment même où la vulnérabilité biologique et
psychologique était la plus grande constitue, dans une lecture BPS-E, un
facteur précipitant au moins aussi déterminant que n'importe quelle hypothèse
nosographique isolée. |
5.
Synthèse dimensionnelle et critique de l'approche catégorielle
Le tableau 3 propose une synthèse comparative entre la logique du
diagnostic rétrospectif catégoriel — qui cherche la réponse à la question « de
quoi souffrait Van Gogh ? » — et la logique dimensionnelle du modèle BPS-E, qui
déplace la question vers « quelles vulnérabilités et quelles ressources, dans
quelles interactions, ont façonné cette trajectoire ? ».
|
Registre |
Approche diagnostique catégorielle |
Approche dimensionnelle BPS-E |
|
Objectif |
Attribuer une étiquette
nosographique unique et définitive |
Cartographier l'interaction
de quatre dimensions de vulnérabilité et de ressource |
|
Rapport aux sources |
Recherche de symptômes
compatibles avec une catégorie du DSM-5 ou de la CIM, souvent anachronique |
Lecture contextualisée des
sources historiques, sans anachronisme nosographique |
|
Traitement de l'incertitude |
Tend à masquer l'incertitude
en tranchant pour un diagnostic |
Assume l'incertitude comme
donnée constitutive de l'analyse rétrospective |
|
Place du contexte |
Souvent secondaire par
rapport au symptôme individuel |
Dimension écologique et
sociale traitée comme codéterminante, non comme simple toile de fond |
|
Place des ressources |
Généralement absente
(logique centrée sur la pathologie) |
Explicitement intégrée
(créativité, mentalisation, capacité de travail comme ressources) |
|
Risque épistémologique
principal |
« Syndrome du jour » : le
diagnostic reflète les catégories dominantes de l'époque de l'auteur
(Karenberg, 2009) |
Risque de dilution de la
rigueur clinique si la dimension descriptive supplante l'analyse critique des
sources |
Cette lecture dimensionnelle ne dispense pas de rigueur critique — elle
exige au contraire une vigilance accrue, dans la mesure où le modèle BPS-E, en
ouvrant quatre axes d'analyse plutôt qu'un seul, multiplie les points d'entrée
où l'anachronisme et la surinterprétation peuvent se glisser. C'est pourquoi
chacune des quatre lectures proposées ci-dessus a été formulée au conditionnel
ou au moyen de modalisateurs (« probablement », « évocateur de », « compatible
avec »), conformément aux recommandations méthodologiques de Karenberg (2009)
et de Muramoto (2014) sur l'usage prudent des sources biographiques à des fins
d'analyse clinique.
6.
Discussion : créativité, souffrance psychique et mythe romantique
Le cas de Van Gogh alimente depuis plus d'un siècle le mythe du « génie
fou », selon lequel la souffrance psychique serait la condition, voire le
carburant, de la création artistique. La littérature empirique contemporaine
sur le lien entre créativité et psychopathologie (Andreasen, 1987 ; Jamison,
1993) suggère une association statistique modeste entre trouble bipolaire et
créativité dans certaines populations d'artistes et d'écrivains, sans toutefois
valider un lien causal direct ni généralisable. Le cas de Van Gogh lui-même
vient nuancer ce mythe plutôt que le confirmer : les analyses les plus
rigoureuses de sa production convergent pour montrer que ses œuvres majeures
ont été peintes durant les périodes de rémission relative entre les crises, et
non durant les épisodes psychotiques aigus eux-mêmes, durant lesquels il était
le plus souvent dans l'incapacité de peindre. La créativité de Van Gogh
apparaît ainsi moins comme un produit direct de la maladie que comme une
ressource psychologique majeure — un espace de mentalisation et de régulation
émotionnelle — mobilisée en dépit de la maladie, et parfois contre elle.
Cette observation a une portée clinique contemporaine qui dépasse le cas
historique : elle rejoint les données actuelles sur la valeur thérapeutique des
médiations artistiques dans la prise en charge des troubles de l'humeur et des
troubles limites (voir à ce sujet l'article de cette série consacré à
l'art-thérapie en psychiatrie, Paris et al., 2026), et invite à ne pas
confondre facteur précipitant de la crise (isolement, épuisement, alcool) et
facteur mobilisateur de la ressource créative, qui sont, dans le cas de Van
Gogh comme probablement dans bien d'autres, deux processus disjoints plutôt que
superposés.
7.
Limites méthodologiques de l'exercice
Plusieurs limites doivent être explicitement assumées. Premièrement, la
source principale — la correspondance de Van Gogh — est une source indirecte,
non clinique, rédigée dans une intention relationnelle (informer et rassurer
Théo) et non descriptive au sens médical. Deuxièmement, l'absence de tout
examen clinique structuré, de toute imagerie et de toute donnée biologique rend
impossible la vérification empirique de quelque hypothèse que ce soit, y
compris celles retenues comme les plus probables par la littérature récente.
Troisièmement, l'application rétrospective de catégories diagnostiques
contemporaines (DSM-5) à un contexte culturel et médical du XIXe siècle
comporte un risque d'anachronisme sur lequel Karenberg (2009) et Muramoto
(2014) ont particulièrement insisté. Quatrièmement, le modèle BPS-E lui-même,
en l'absence de validation psychométrique formelle appliquée à ce type
d'analyse historique, doit être considéré ici comme un cadre heuristique de
lecture et non comme un outil diagnostique au sens clinique du terme.
Ces réserves ne retirent rien à l'intérêt pédagogique et clinique de
l'exercice : elles en constituent au contraire une composante essentielle, dans
la mesure où elles illustrent, par l'exemple, la posture méthodologique que le
modèle BPS-E entend promouvoir dans la pratique clinique courante — une posture
de prudence diagnostique, de description dimensionnelle et de refus de la
clôture catégorielle prématurée, y compris et peut-être surtout lorsque le
sujet de l'analyse ne peut plus, par définition, confirmer ou infirmer
l'hypothèse formulée à son endroit.
8.
Perspectives
Cet exercice de psychobiographie appliquée pourrait être prolongé de
plusieurs façons. Une première piste consisterait à comparer systématiquement,
selon la même grille BPS-E, plusieurs figures historiques ayant fait l'objet
d'une abondante littérature de diagnostic rétrospectif (Robert Schumann,
Friedrich Hölderlin, August Strindberg — tous trois déjà rapprochés dans
l'étude classique de Jaspers, 1922), afin de dégager des invariants dans
l'interaction des quatre dimensions chez des personnalités créatives
confrontées à une vulnérabilité psychique sévère. Une deuxième piste, à visée
pédagogique, consisterait à utiliser ce type de cas historique documenté dans
la formation des internes en psychiatrie, comme exercice de sensibilisation aux
pièges du raisonnement diagnostique catégoriel hâtif — un risque qui n'est pas
propre à l'histoire de la médecine mais qui guette également la pratique
clinique contemporaine face à des tableaux complexes et évolutifs.
9.
Conclusion
Le cas de Vincent van Gogh, précisément parce qu'il a suscité plus de
cent cinquante diagnostics rétrospectifs concurrents, constitue une
démonstration a contrario de l'intérêt d'une approche dimensionnelle et
intégrative de la souffrance psychique. Aucune étiquette unique — épilepsie,
trouble bipolaire, personnalité limite, maladie de Ménière ou intoxication — ne
rend compte, à elle seule, de la complexité d'une trajectoire où s'articulent
une vulnérabilité biologique probable, une organisation psychologique marquée
par l'instabilité et la mentalisation, une fragilisation nutritionnelle et
toxique sévère, et une précarité écologique et sociale déterminante. Le modèle
BPS-E ne prétend pas résoudre l'énigme diagnostique de Van Gogh — cette
prétention serait elle-même la reproduction du piège dénoncé par Karenberg
(2009) — mais il offre un cadre permettant de restituer, avec la prudence
méthodologique qui s'impose, la richesse et la cohérence d'une vie qu'aucune
catégorie nosographique isolée ne saurait épuiser.
En accord avec la devise du modèle BPS-E : « évaluer pour
comprendre, comprendre pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la
personne ».
Conflits d'intérêts : L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts.
Financement : aucun financement externe. Contribution : Dr. Claude Jean Paris —
conception, revue de littérature et rédaction.
Références
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