0187
Le Harcèlement Scolaire :
Le Point de Vue du Psychiatre
Éléments constitutifs, mécanismes psychopathologiques, lecture
BPS-E et interventions cliniques
Dr.
Claude Jean Paris
Psychiatre et Pédopsychiatre,
Boulogne-Billancourt
Paris et al., 2026 | Version 1.0
RÉSUMÉ
Contexte. Le harcèlement scolaire
(bullying) est reconnu comme un problème de santé publique majeur, touchant en
France entre 5 et 10 % des élèves selon les enquêtes nationales (DEPP, 2022).
Ses conséquences psychiatriques sur la victime — dépression, anxiété, troubles
post-traumatiques, conduites suicidaires — sont documentées à court, moyen et
long terme. Pourtant, la lecture clinique du harcèlement scolaire reste souvent
fragmentée, focalisée sur la seule victime ou, à l'inverse, sur le seul
harceleur, sans vision systémique de l'ensemble des acteurs et des déterminants
en jeu.
Objectif. Proposer une analyse
psychiatrique intégrative du harcèlement scolaire : définir ses éléments
constitutifs, décrire ses mécanismes psychopathologiques chez la victime, le
harceleur et les témoins, identifier ses déterminants biologiques,
psychologiques, nutritionnels/mode de vie et écologiques dans le cadre du
modèle BPS-E (Paris et al., 2026), et décrire les stratégies d'intervention
clinique et institutionnelle validées.
Méthode. Revue narrative de la
littérature internationale (Olweus, 1993 ; Swearer et al., 2010 ; Smith et al.,
2019 ; INSERM, 2014), analyse des données françaises (pHARe, DEPP 2022),
intégration au modèle BPS-E et illustrations cliniques fictives.
Résultats. Le harcèlement scolaire
est un phénomène systémique, à la fois individuel, relationnel, groupal et
institutionnel. Ses conséquences psychiatriques sont sévères et durables,
dépassant largement la durée de la scolarité. L'approche BPS-E permet de
cartographier l'ensemble des vulnérabilités en jeu et d'orienter les
interventions au bon niveau — clinique, familial, scolaire et sociétal.
Mots-clés : harcèlement scolaire ;
bullying ; cyberharcèlement ; victime ; harceleur ; témoin ; TSPT ; dépression
; suicide ; BPS-E ; programme pHARe ; Olweus ; refus scolaire anxieux ;
violence entre pairs.
1. Introduction : le harcèlement scolaire, angle mort de la psychiatrie de
l'enfant ?
Quand
un enfant dit qu'il ne veut plus aller à l'école, quand un adolescent s'isole
dans sa chambre et refuse de parler, quand les notes s'effondrent sans raison
apparente, quand un patient consulte pour une dépression réfractaire ou des
idées suicidaires répétées — le harcèlement scolaire passé ou présent doit
figurer parmi les premières hypothèses du clinicien. Et pourtant, il ne figure
presque jamais dans les premières questions posées.
Cette
lacune diagnostique a des conséquences directes : les victimes de harcèlement
scolaire ne sont identifiées comme telles qu'après des mois, parfois des années
de souffrance silencieuse. Les parents minimisent (« les enfants ont toujours
été cruels entre eux »), les enseignants ne voient pas, les médecins traitent
les symptômes sans remonter à la cause. Et le phénomène continue, s'aggrave,
laisse des traces neurologiques, psychologiques et relationnelles qui peuvent
traverser toute une vie.
En
France, les enquêtes nationales de la Direction de l'Évaluation, de la
Prospective et de la Performance (DEPP, 2022) estiment que 5 à 10 % des élèves
du primaire et du collège sont victimes de harcèlement répété. Ce chiffre
représente, dans une classe de 30 élèves, 1 à 3 enfants en souffrance
systématique — sans que personne, le plus souvent, n'ait formalisé cette
souffrance comme telle.
Cet
article propose une lecture psychiatrique et systémique du harcèlement scolaire
: nommer ses éléments constitutifs avec précision, décrire ce qu'il fait au
cerveau et à la psyché de la victime, comprendre qui est le harceleur et
pourquoi, intégrer le rôle crucial des témoins, et lire l'ensemble à travers le
prisme du modèle BPS-E (Paris et al., 2026) — qui seul permet de saisir
simultanément toutes les dimensions en jeu.
2. Définition et éléments constitutifs du harcèlement scolaire
2.1 La définition de référence : Olweus (1993)
La
définition canonique du harcèlement scolaire est celle du chercheur norvégien
Dan Olweus, fondateur du domaine, publiée en 1993 et restée la référence
internationale :
|
Définition d'Olweus (1993) —
Référence internationale |
|
« Un élève est victime de harcèlement ou de brimades
quand il est exposé de façon répétée et à long terme à des actions négatives
de la part d'un ou de plusieurs autres élèves. Une action négative désigne le
fait de blesser ou de tenter de blesser intentionnellement quelqu'un de
manière physique, verbale ou psychologique, en établissant un rapport de
force déséquilibré — le harceleur étant plus fort physiquement, socialement
ou numériquement que la victime. » Source : Olweus, D.
(1993). Bullying at school: What we know and what we can do. Blackwell. |
Cette
définition contient trois critères absolument constitutifs, dont l'absence de
l'un retire la qualification de harcèlement au sens strict — ce qui a des
implications cliniques et juridiques importantes.
Tableau 1 — Les trois
critères constitutifs du harcèlement scolaire
|
Critère |
Définition |
Implications cliniques et juridiques |
|
1. RÉPÉTITION |
Les actes
négatifs se produisent de façon répétée dans le temps (pas un conflit isolé) |
Un incident
unique, même grave, n'est pas du harcèlement au sens légal (mais peut être
une violence à signaler). La répétition crée le conditionnement psychologique
de la victime. |
|
2. INTENTIONNALITÉ |
Les actions sont
délibérément dirigées contre la victime pour lui nuire |
Distingue le
harcèlement des maladresses relationnelles non intentionnelles. Fondement de
la responsabilité pénale du harceleur (mineur ou majeur). |
|
3. DÉSÉQUILIBRE DE POUVOIR |
La victime ne
peut pas se défendre seule face au ou aux harceleurs (rapport de force
asymétrique) |
Distingue le
harcèlement d'un conflit symétrique. Le déséquilibre peut être physique,
numérique, social (popularité), économique ou cognitif. |
2.2 Taxonomie des formes de harcèlement
Le
harcèlement scolaire ne se réduit pas aux brimades physiques — les formes les
plus insidieuses et souvent les plus destructrices sont invisibles aux adultes.
La littérature distingue cinq formes principales, dont la prévalence et les
effets psychiatriques diffèrent.
Tableau 2 — Formes de
harcèlement scolaire, prévalence et impact psychiatrique
|
Forme |
Manifestations |
Prévalence (DEPP 2022) |
Impact psychiatrique spécifique |
|
Physique |
Coups,
bousculades, vols, dégradations d'affaires |
~25 % des cas |
TSPT
somatoforme, hypervigilance, somatisations, douleurs chroniques |
|
Verbale |
Insultes,
moqueries, dénigrement, surnoms humiliants, rumeurs |
~60 % des cas |
Atteinte de
l'estime de soi, introjection des évaluations négatives, honte chronique |
|
Relationnelle /
sociale |
Exclusion du
groupe, manipulation des amitiés, ostracisme, complotisme entre pairs |
~45 % des cas |
Dépression,
anxiété sociale, méfiance relationnelle durable, trouble de personnalité à
l'âge adulte |
|
Cyberharcèlement |
Messages, photos
ou vidéos dégradantes, exclusion de groupes, usurpation d'identité en ligne |
~12 % (en forte hausse) |
Plus sévère
psychiatriquement (24h/24, permanence, audience illimitée) — risque
suicidaire augmenté de 2–3× (Kowalski et al., 2014) |
|
Sexuelle |
Attouchements,
propos à caractère sexuel, partage de photos intimes (revenge porn mineur) |
~8 % des cas |
TSPT,
dissociation, honte massive, conduites d'automutilation, tentatives de
suicide |
2.3 Le cyberharcèlement : une forme à part entière
Le
cyberharcèlement mérite une attention particulière en raison de ses
caractéristiques qui amplifient qualitativement la souffrance par rapport au
harcèlement en présence. Quatre propriétés lui sont spécifiques.
•
Permanence : La permanence temporelle : la
victime est harcelée 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, y compris dans le lieu
qui devrait être son refuge — la maison, sa chambre. Il n'existe plus
d'espace-temps de sécurité.
•
Audience : La visibilité illimitée : une photo
humiliante ou une vidéo dégradante peut être vue par des milliers de personnes
en quelques heures, démultipliant la honte à une échelle impossible à contenir.
•
Anonymat : L'anonymat partiel ou total : le
harceleur peut agir masqué, ce qui amplifie son sentiment d'impunité et la
terreur de la victime (qui ne sait pas d'où vient l'attaque).
•
Traces : La permanence des traces :
contrairement à une insulte prononcée en cour de récréation, un contenu
numérique peut rester accessible pendant des années, rendant impossible l'oubli
et la reconstruction identitaire.
Ces
quatre propriétés expliquent pourquoi les études convergent sur un risque
suicidaire 2 à 3 fois supérieur chez les victimes de cyberharcèlement par
rapport au harcèlement en présence (Kowalski et al., 2014 ; Hinduja &
Patchin, 2018).
3. Les trois acteurs du système de harcèlement : victime, harceleur, témoin
L'une
des erreurs les plus fréquentes dans la compréhension du harcèlement scolaire
est de le réduire à une relation dyadique entre un harceleur et une victime. La
recherche internationale (Salmivalli et al., 1996 ; Swearer & Espelage,
2004) a démontré que le harcèlement est un phénomène groupal, impliquant
systématiquement des tiers dont le rôle est déterminant — pour le maintien du
harcèlement comme pour sa cessation.
Tableau 3 — Les
acteurs du système de harcèlement et leurs profils psychopathologiques
|
Acteur |
Profil psychopathologique typique |
Vulnérabilités BPS-E associées |
Risques psychiatriques |
|
VICTIME |
Anxiété élevée,
estime de soi dégradée, alexithymie fréquente, isolement social, parfois
neurodiversité (TDAH, TSA, dys) ou différence perçue (poids, physique,
orientation sexuelle) |
BIO :
neurodiversité, somatisations PSY : schémas d'abandon/défaut, faible
assertivité NUT : troubles alimentaires réactionnels ECO : isolement, famille
surprotectrice ou absente |
Dépression,
TSPT, anxiété sociale, phobies, refus scolaire, conduites suicidaires,
troubles de personnalité à l'âge adulte |
|
HARCELEUR |
Empathie
réduite, régulation émotionnelle déficitaire, besoin de domination sociale,
impulsivité. Profil hétérogène : parfois populaire et manipulateur (bully
proactif), parfois anxieux-réactif (bully réactif). Antécédents de violences
subies fréquents. |
BIO :
dysrégulation émotionnelle, hyperactivité PSY : narcissisme fragile, schémas
de méfiance, exposé à la violence familiale NUT : conduites à risque
associées ECO : famille peu contenante, valorisation de la domination |
Délinquance
ultérieure (×2 à ×3), dépression à l'âge adulte, difficultés relationnelles
durables, conduites addictives (Farrington, 1993) |
|
TÉMOIN |
Position
ambivalente entre désapprobation morale et peur des représailles. Trois
sous-types : témoin passif (observe sans intervenir), témoin assistant
(renforce le harceleur), témoin défenseur (prend la défense de la victime —
le plus rare mais le plus efficace). |
PSY : anxiété
morale, culpabilité, sentiment d'impuissance ECO : pression du groupe, peur
des représailles, normes sociales du groupe |
Désensibilisation
morale, culpabilité chronique, symptômes dépressifs, victime potentielle si
désobéit au groupe |
3.1 Profil de la victime : la différence comme cible
Contrairement
à l'idée reçue selon laquelle « n'importe qui peut devenir victime », la
recherche identifie des facteurs de vulnérabilité spécifiques — non pour
culpabiliser la victime, mais pour comprendre les mécanismes de ciblage.
Les
études convergent sur plusieurs facteurs de risque : la différence perçue
(poids, physique, mode vestimentaire, orientation sexuelle ou identité de
genre), la neurodiversité (TDAH, TSA, troubles dys rendent l'enfant moins
habile socialement et moins capable de répondre aux provocations), la faible
assertivité (incapacité à se défendre verbalement ou à alerter les adultes),
l'isolement social (absence de groupe protecteur), et certaines
caractéristiques familiales (surprotection ou, à l'inverse, carence affective
qui n'outille pas l'enfant pour les conflits).
Un
facteur de risque mérite une attention particulière en pédopsychiatrie : la neurodiversité.
Les enfants porteurs de TDAH, de TSA ou de troubles dys présentent des déficits
en cognition sociale, en lecture des signaux non verbaux et en gestion des
conflits qui les rendent particulièrement vulnérables au harcèlement — et
particulièrement peu capables de le signaler de façon cohérente à leurs parents
ou enseignants. La prévalence du harcèlement chez les enfants TSA est estimée à
3 à 4 fois supérieure à la population générale (Zablotsky et al., 2014).
3.2 Profil du harceleur : ni monstre ni victime passive de son
environnement
La
psychiatrie de l'enfant résiste à deux caricatures symétriquement fausses sur
le harceleur : celle du « monstre » psychopathe et celle du « pauvre enfant
traumatisé qui reproduit ce qu'il a reçu ». La réalité est plus nuancée et plus
instructive.
La
recherche distingue deux profils principaux. Le harceleur proactif présente un
désir de domination sociale, une empathie affective réduite (bien qu'une
théorie de l'esprit souvent intacte), une capacité de manipulation
relationnelle développée et une satisfaction tirée de la souffrance de l'autre.
Ce profil, proche des traits de personnalité narcissique-antisociale en
développement, est celui qui préoccupe le plus les cliniciens à long terme.
Le
harceleur réactif, lui, agit davantage par anxiété sociale, par peur de
l'exclusion du groupe dominant, ou en réponse à des provocations perçues. Il
est souvent lui-même intimidé par le leader du groupe et reproduit les
conduites d'intimidation pour se protéger. Ce profil est plus accessible
thérapeutiquement.
Dans
les deux cas, l'exposition à la violence familiale — qu'il s'agisse de violence
subie ou observée — est un facteur de risque majeur, documenté depuis les
travaux de Farrington (1993). L'axe HPA chroniquement activé par ce contexte
favorise la dysrégulation émotionnelle et l'impulsivité, qui alimentent les
conduites de harcèlement — sans toutefois les excuser ni les rendre
inévitables.
3.3 Le rôle clé des témoins : l'audience qui maintient le système
L'une
des découvertes les plus importantes de la recherche sur le harcèlement est le
rôle central des témoins. Salmivalli et al. (1996) ont montré que dans plus de 85
% des épisodes de harcèlement observés en milieu naturel, des témoins sont
présents — et que dans la grande majorité des cas, leur réaction (rires,
encouragements passifs, indifférence affichée) renforce le comportement du
harceleur en lui procurant une audience et une validation sociale.
C'est
pourquoi les programmes anti-harcèlement les plus efficaces (programme
d'Olweus, programme finlandais KiVa) ciblent prioritairement les témoins plutôt
que les harceleurs ou les victimes seules : modifier la norme sociale du groupe
— faire qu'il ne soit plus « cool » de rire des humiliations — est le levier le
plus puissant pour réduire la fréquence et la sévérité du harcèlement.
|
Vignette clinique 1 — Lucas,
11 ans (vignette entièrement fictive à visée pédagogique) |
|
Lucas est amené en consultation par sa mère pour « refus
scolaire » depuis 3 semaines. Il se plaint de maux de ventre chaque matin et
pleure en demandant à rester à la maison. En CM2, il est décrit comme un «
bon élève mais solitaire ». La mère pensait à une anxiété de séparation ou à
un problème scolaire de niveau. À l'entretien avec Lucas seul, il finit par révéler, après 20 minutes de silence et de
détournements, qu'un groupe de 4 garçons de sa classe l'appelle « gros nul »
depuis la rentrée, lui vole son goûter, et qu'ils ont créé un groupe WhatsApp
où ils publient des photos de lui en le ridiculisant. « Tout le monde dans la
classe est dans le groupe. Même mes anciens copains. » Lecture BPS-E : [BIO]
Somatisations abdominales (médiation vagale du stress chronique) + probable
TSA de haut niveau diagnostiqué rétrospectivement. [PSY] Alexithymie,
incapacité à mettre des mots sur l'humiliation, effondrement de l'estime de
soi, schéma d'exclusion en construction. [NUT] Perte d'appétit, perturbation
du sommeil depuis 6 semaines. [ECO] Cyberharcèlement actif 24h/24 via
WhatsApp, ostracisme social total dans la classe, absence de témoin défenseur
identifié. |
4. Mécanismes psychopathologiques chez la victime : ce que le harcèlement
fait au cerveau
4.1 L'activation chronique de l'axe du stress
Le
harcèlement scolaire constitue un stresseur chronique et incontrôlable — deux
caractéristiques qui en font un activateur particulièrement puissant de l'axe
hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA). La sécrétion chronique de cortisol qui
en résulte entraîne des modifications neurobiologiques documentées : réduction
du volume hippocampique (mémoire, apprentissage), augmentation de la réactivité
amygdalienne (hypervigilance, peur), et dérégulation de l'axe HPA lui-même
(épuisement de la réponse au stress).
Les
travaux de Teicher et al. (2012) ont montré que l'exposition prolongée au
harcèlement entre pairs produit des altérations cérébrales structurelles
comparables à celles observées dans les contextes de maltraitance parentale —
et ce, de façon indépendante de l'intensité de la maltraitance parentale
éventuellement associée. Le harcèlement scolaire est un traumatisme
développemental au sens neurobiologique du terme.
4.2 Le conditionnement de la peur et l'hypervigilance
À
l'instar des mécanismes décrits dans notre article 0137 (crise de panique), le
harcèlement scolaire induit un conditionnement classique de la peur : des
stimuli initialement neutres (la sonnerie d'arrivée à l'école, le couloir entre
les cours, le son d'un message entrant sur le téléphone) deviennent des stimuli
conditionnés déclenchant une réponse de terreur ou d'évitement.
Cette
hypervigilance — l'enfant scanne en permanence l'environnement pour détecter
les signaux de danger — épuise les ressources cognitives disponibles pour les
apprentissages, expliquant la chute des résultats scolaires qui précède souvent
l'identification du harcèlement. Elle explique également la difficulté des
victimes à se concentrer, que les enseignants interprètent parfois (à tort)
comme une inattention caractérielle ou un TDAH.
4.3 L'introjection de l'identité négative
Le
mécanisme psychopathologique le plus durable et le plus dévastateur du
harcèlement verbal et relationnel est ce que la thérapie des schémas (Young et
al., 2003 ; présentée dans notre article 0015) désigne comme l'introjection des
évaluations négatives répétées. Appelé « nul », « gros », « bizarre », «
inutile » des centaines de fois, l'enfant finit par intérioriser ces
qualificatifs comme des vérités sur lui-même — non par naïveté, mais parce
que la répétition crée des représentations stables de soi qui résistent à la
contradiction.
Ces
schémas précoces inadaptés — défectuosité/honte, exclusion/aliénation,
méfiance/abus — une fois construits pendant l'enfance, persistent à l'âge
adulte et colorent l'ensemble des relations ultérieures : difficultés à faire
confiance, anticipation du rejet, évitement des situations sociales, sentiment
de ne pas mériter d'être aimé. Le harcèlement scolaire est ainsi l'une des
routes principales menant aux troubles de la personnalité de l'adulte.
4.4 Du harcèlement au TSPT : la dimension traumatique
Le
harcèlement scolaire sévère et prolongé remplit les critères d'exposition à un
traumatisme répété au sens du DSM-5 (American Psychiatric Association, 2013).
La prévalence du TSPT chez les victimes de harcèlement scolaire est estimée à
28–37 % dans les études cliniques (Nielsen et al., 2015), se manifestant par
des reviviscences (flashbacks de scènes humiliantes), des évitements (tout ce
qui rappelle l'école), une hyperactivation neurovégétative et des altérations
cognitives et de l'humeur.
Le
TSPT de harcèlement présente une particularité clinique : le traumatisme n'est
pas un événement unique mais une répétition d'expériences invalidantes à
faible intensité individuelle mais à effet cumulatif massif — ce que la
littérature désigne comme le traumatisme cumulatif ou le « petit t » répété.
Cette caractéristique le rend parfois difficile à reconnaître comme traumatisme
par la victime elle-même (« ce n'était que des moqueries ») et par son
entourage.
Tableau 4 —
Conséquences psychiatriques du harcèlement scolaire selon le délai d'apparition
|
Délai |
Conséquences à court terme (0–6 mois) |
Conséquences à moyen terme (6 mois–2 ans) |
Conséquences à long terme (> 2 ans /
âge adulte) |
|
Psychiatriques |
Anxiété,
dépression réactionnelle, insomnies, cauchemars, refus scolaire anxieux,
automutilation |
TSPT, phobie
sociale, dépression caractérisée, troubles du comportement alimentaire,
conduites suicidaires |
Dépression
récurrente, troubles de la personnalité (évitante, borderline, paranoïaque),
addictions, difficultés relationnelles durables |
|
Cognitives et
scolaires |
Chute des
résultats scolaires, décrochage de l'attention, absentéisme |
Décrochage
scolaire, redoublement, orientation subie, perte du projet |
Impact durable
sur le niveau d'études et d'emploi (Wolke et al., 2013) |
|
Somatiques |
Douleurs
abdominales, céphalées, fatigue, troubles du sommeil, perte d'appétit |
Syndromes
fonctionnels (SII, fibromyalgie précoce), douleurs chroniques |
Maladies
cardio-métaboliques à l'âge adulte (Copeland et al., 2013) |
|
Relationnelles
/ sociales |
Isolement,
retrait social, perte des amis, méfiance relationnelle |
Évitement des
situations sociales, incapacité à faire confiance, difficultés d'intégration
scolaire |
Solitude
chronique, difficultés en couple et au travail, parentalité entravée
(Takizawa et al., 2014) |
5. Lecture BPS-E du harcèlement scolaire : cartographie systémique
Le
modèle BPS-E (Paris et al., 2026) apporte une valeur ajoutée décisive à la
compréhension du harcèlement scolaire : il oblige à sortir d'une lecture
uniquement centrée sur la victime pour cartographier l'ensemble des
déterminants — biologiques, psychologiques, nutritionnels/mode de vie, et
écologiques — qui, chez chaque acteur du système, participent à la création et
au maintien du phénomène.
Tableau 5 — Lecture
BPS-E intégrale du harcèlement scolaire (victime, harceleur, système)
|
Dimension BPS-E |
Chez la victime |
Chez le harceleur |
Au niveau du système
(école/famille/société) |
|
BIOLOGIQUE |
Neurodiversité
(TDAH, TSA, dys), hyperréactivité du SNA, somatisations, hypercortisolémie
chronique, altérations hippocampiques |
Dysrégulation
émotionnelle neurobiologique, impulsivité, hyperactivation HPA antérieure
(maltraitance), bas niveau d'empathie affective |
Absence de
dépistage neuropsychologique précoce des enfants à risque (TDAH, TSA = cibles
prioritaires) |
|
PSYCHOLOGIQUE |
Faible estime de
soi, alexithymie, schémas d'exclusion et de défectuosité (Young), faible
assertivité, incapacité à alerter |
Narcissisme
fragile, besoin de domination, faible mentalisation, schémas de méfiance et
de punition, attachement insécure |
Loi du silence
(omerta scolaire), culture de la minimisation (« c'est des enfants »),
absence de règles claires et appliquées |
|
NUTRITIONNEL
& MODE DE VIE |
Troubles
alimentaires réactionnels, perte d'appétit, perturbation du sommeil,
sédentarité post-traumatique |
Conduites à
risque associées (substances, jeux vidéo violents), dysrégulation du sommeil,
alimentation impulsive |
Absence
d'activité physique collective structurée qui renforcerait la cohésion et
réduirait les dominances |
|
ÉCOLOGIQUE
& SOCIAL |
Isolement
social, absence de pair protecteur, famille peu informée ou minimisante,
quartier stigmatisé |
Famille violente
ou permissive, valorisation de la domination dans l'entourage, peu d'empathie
parental |
Absence de
politique anti-harcèlement institutionnelle, réseaux sociaux non régulés,
normes culturelles de virilité/domination |
6. Dépistage clinique du harcèlement : les questions à poser
Le
dépistage du harcèlement scolaire en consultation psychiatrique ou pédiatrique
repose d'abord sur une question simple mais systématique, que trop peu de
cliniciens posent : « Est-ce que tu as déjà été moqué, exclu ou maltraité par
des camarades à l'école, de façon répétée ? »
Cette
question directe est nécessaire car les victimes de harcèlement ne se
présentent presque jamais spontanément comme telles. Elles arrivent pour une
dépression, un refus scolaire, des maux de ventre, une anxiété généralisée — et
le harcèlement est le contexte non révélé. Les raisons du silence sont
multiples : honte, peur des représailles si les adultes interviennent
maladroitement, sentiment de ne pas être cru, désespoir que quoi que ce soit
puisse changer.
Tableau 6 — Séquence
de dépistage clinique du harcèlement scolaire (inspirée de la séquence OPERA,
Paris et al., 2026)
|
Étape |
Question ou action clinique |
Si réponse positive → explorer |
Signaux d'alerte associés |
|
1 |
« Comment ça se
passe avec les autres élèves à l'école ? » |
Qui ? Depuis
quand ? À quelle fréquence ? |
Réponse évasive,
regards fuyants, pleurs |
|
2 |
« Est-ce que des
élèves t'embêtent ou se moquent de toi régulièrement ? » |
Forme (verbale,
physique, cyber ?) — Qui voit ? Qui sait ? |
Minimisation («
c'est pour rire »), honte visible |
|
3 |
« Est-ce que tu
reçois des messages ou des publications qui te blessent sur ton téléphone ou
les réseaux ? » |
Quelles
applications ? Qui envoie ? Depuis quand ? |
Téléphone caché,
coupure des notifications |
|
4 |
« En as-tu parlé
à un adulte à l'école ou à la maison ? Que s'est-il passé ? » |
Si non :
pourquoi ? Si oui : qu'a-t-on fait ? |
Sentiment
d'abandon par les adultes, méfiance |
|
5 |
« Est-ce que tu
as eu l'idée de te faire du mal ou de te supprimer pour que ça s'arrête ? » |
Évaluation du
risque suicidaire si réponse positive — urgence de signalement |
Item d'alerte
critique — à explorer toujours |
|
⚠ Obligation légale de
signalement — Article 434-3 du Code pénal |
|
Tout professionnel de santé (médecin, psychiatre,
infirmier) qui, dans l'exercice de ses fonctions, a connaissance d'un
harcèlement scolaire constituant une atteinte grave à l'intégrité physique ou
psychique d'un mineur est tenu de le signaler aux autorités compétentes
(Procureur de la République, CRIP) ou à l'Éducation nationale. Le secret
médical ne fait pas obstacle à ce signalement dès lors qu'une situation de
danger est caractérisée (Code de la santé publique, art. L.226-14). Depuis la loi du 2 mars 2022 (loi Farandou) relative au
harcèlement scolaire, le harcèlement
scolaire est un délit pénal autonome puni de 3 à 10 ans d'emprisonnement
selon la gravité (art. 222-33-2-3 du Code pénal). Cette disposition
s'applique aux mineurs comme aux majeurs, avec adaptation de la réponse
pénale pour les harceleurs mineurs. |
7. Stratégies d'intervention : du cabinet médical à l'institution scolaire
7.1 La prise en charge clinique de la victime
La
prise en charge clinique de la victime de harcèlement scolaire est une urgence
relative qui s'articule autour de quatre axes complémentaires, cohérents avec
l'architecture BPS-E.
•
Dimension psychologique — Validation et
nomination de la souffrance : la première intervention thérapeutique est de
nommer ce que l'enfant a vécu comme un harcèlement, de valider sa souffrance
comme réelle et légitime, et de lui dire explicitement que ce n'est pas de sa
faute. Ce message simple, formulé clairement par un adulte compétent, a un
effet thérapeutique direct documenté.
•
Dimension biologique + psychologique — Évaluation
et traitement des comorbidités psychiatriques : dépression, TSPT, anxiété
sociale, risque suicidaire — chacune de ces comorbidités doit être évaluée
systématiquement (QBE-150, Paris et al., 2026) et traitée selon les
recommandations en vigueur (TCC, EMDR pour le TSPT, médication si indiquée).
•
Dimension écologique — Restauration des liens
sociaux : l'isolement est à la fois conséquence et facteur d'entretien du
harcèlement. Des activités extrascolaires dans un contexte différent du groupe
harceleur, des groupes thérapeutiques de pairs, ou des activités sportives collectives
constituent des leviers de reconstruction.
•
Dimension psychologique — Travail sur
l'assertivité : sans jamais culpabiliser la victime, le travail sur les
compétences de communication (assertivité, demande d'aide, gestion des
provocations verbales) réduit la vulnérabilité future à des situations
similaires. Des groupes de TCC centrés sur les habiletés sociales sont
particulièrement efficaces chez les adolescents.
7.2 Les programmes institutionnels validés
La
prise en charge clinique individuelle est nécessaire mais insuffisante si
l'environnement scolaire n'est pas modifié. Plusieurs programmes
institutionnels ont démontré leur efficacité.
Tableau 7 —
Programmes anti-harcèlement validés et résultats mesurés
|
Programme |
Origine et principe |
Cible principale |
Efficacité documentée |
|
Programme
d'Olweus (OBPP) |
Norvège, 1983–.
Approche systémique : règles claires, formation des adultes, mobilisation des
témoins, supervision des espaces |
Ensemble de
l'établissement (élèves + enseignants + parents) |
Réduction de
20–70 % du harcèlement selon les études (Smith et al., 2004) |
|
Programme KiVa |
Finlande, 2007.
Centré sur les témoins. Formation des pairs à l'intervention. Jeux de rôle,
sensibilisation. |
Témoins et
culture de classe |
Réduction de
40–50 % des épisodes. Efficacité répliquée dans 6 pays (Garandeau et al.,
2016) |
|
Programme pHARe
(France) |
DGESCO, 2021.
Déployé dans les écoles primaires et collèges français. Formation des
équipes, pairs aidants, protocole de traitement des situations. |
École / collège |
Déploiement en
cours — évaluations préliminaires positives (MEN, 2023) |
|
Médiation par
les pairs |
Élèves formés à
la médiation de conflits. Interviennent comme tiers neutres dans les tensions
entre pairs. |
Témoins +
culture scolaire |
Efficace sur les
conflits mineurs ; moins sur les situations de harcèlement sévère |
|
Vignette clinique 2 — Inès,
15 ans (vignette entièrement fictive à visée pédagogique) |
|
Inès est adressée par les urgences après une tentative de
suicide par médicaments. Elle est en 4e. Depuis 8 mois, un groupe de filles
de sa classe publie des montages photo d'elle sur Instagram en la comparant à
« un cochon ». Son téléphone reçoit des insultes à toute heure. Elle a
supprimé tous ses comptes mais les photos continuent à circuler. Elle n'en
avait parlé à personne. « J'avais honte, je pensais que c'était de ma faute
parce que j'avais grossi. » Après stabilisation aux urgences, plan d'action BPS-E : [BIO] Évaluation TSPT (critères DSM-5 réunis) +
prescription ISRS après avis collégial. [PSY] EMDR ciblé sur les scènes
traumatiques + TCC schémas défectuosité/honte. [NUT] Reprise d'activité
physique progressive (natation) + suivi diététique non normatif. [ECO]
Signalement pénal avec accord de la famille + contact de l'établissement
scolaire + changement de classe + groupe de parole adolescentes victimes
(CRIAVS). |
8. Spécificités cliniques du cyberharcèlement : enjeux contemporains
8.1 Le psychiatre face au numérique
Le
cyberharcèlement place le clinicien face à une réalité qu'il ne peut plus
ignorer : les conflits entre pairs se jouent désormais en grande partie sur des
plateformes numériques que les adultes maîtrisent mal et que les adolescents
habitent. Snapchat, Instagram, TikTok, Discord, WhatsApp — chaque plateforme a
ses codes, ses modes d'exclusion et ses possibilités de violence. Le psychiatre
qui n'interroge pas l'environnement numérique de son patient adolescent passe à
côté d'une dimension majeure de sa souffrance.
La
consultation doit systématiquement explorer : les plateformes utilisées, la
composition des groupes, l'existence de messages blessants ou d'exclusions en
ligne, les captures d'écran (que l'adolescent conserve souvent comme preuves,
parfois comme auto-flagellation). Cette exploration doit se faire avec
l'adolescent seul, hors présence des parents, pour permettre une révélation
sans crainte de surréaction parentale.
8.2 La conservation des preuves : enjeu clinique et juridique
Une
des premières recommandations cliniques et juridiques à donner à une victime de
cyberharcèlement est de conserver les preuves avant toute demande de
suppression : captures d'écran datées et horodatées, URLs, pseudonymes des
comptes harceleurs. Cette conservation est nécessaire à toute démarche pénale
ou disciplinaire, et doit être faite avant que les contenus soient supprimés
(souvent très rapidement par les harceleurs une fois l'escalade détectée).
Pour
les demandes de suppression de contenus illicites mettant en scène des mineurs
(photos intimes, montages dégradants), la plateforme de signalement Pharos
(www.internet-signalement.gouv.fr) et le numéro 3018 (numéro national contre le
cyberharcèlement) constituent les ressources à communiquer systématiquement en
consultation.
9. Prévention et rôle du psychiatre dans le dispositif collectif
Le
psychiatre de l'enfant et de l'adolescent n'est pas seulement un thérapeute
individuel : il est aussi un acteur de santé publique qui peut contribuer à la
prévention du harcèlement scolaire à plusieurs niveaux.
Au niveau de la consultation individuelle : systématisation du dépistage, psychoéducation des familles
sur les signes précoces, travail sur les habiletés sociales et l'assertivité
dès le primaire, attention particulière aux enfants neurodiversifiés.
Au niveau des établissements scolaires : collaboration avec les médecins et infirmières scolaires,
participation aux équipes éducatives pour les situations complexes, formation
des enseignants aux signaux d'alerte et aux premières réponses.
Au niveau familial : guidance
parentale sur comment parler du harcèlement à l'enfant sans dramatiser ni
minimiser, sur comment soutenir sans surprotéger, sur comment rétablir la
confiance d'un enfant dont l'estime de soi a été brisée.
Au niveau sociétal : soutien aux
politiques de déstigmatisation de la différence, aux programmes d'éducation à
l'empathie dès le cycle 1, et aux cadres légaux protecteurs (loi Farandou
2022).
10. Conclusion
Le
harcèlement scolaire n'est pas un phénomène banal de l'enfance que le temps
effacerait naturellement. C'est un traumatisme développemental, systémique et
potentiellement dévastateur, dont les traces neurologiques, psychologiques et
relationnelles peuvent traverser toute une vie. La recherche internationale en
a désormais cartographié avec précision les mécanismes, les acteurs, les formes
et les interventions efficaces — il reste à faire entrer ces données dans la
pratique clinique quotidienne.
Le
modèle BPS-E (Paris et al., 2026) offre au psychiatre de l'enfant un cadre
intégratif pour saisir simultanément toutes les dimensions du phénomène : la
vulnérabilité biologique de certains enfants-cibles, les mécanismes
psychopathologiques qui se construisent sous la répétition des humiliations,
les perturbations du mode de vie induites par le stress chronique, et
l'ensemble des déterminants écologiques — famille, groupe, classe, institution,
société — qui permettent ou empêchent le harcèlement de se produire et de
durer.
Nommer
le harcèlement scolaire clairement en consultation, poser les questions qui
permettent de le détecter, valider la souffrance de l'enfant qui en est
victime, et coordonner les réponses cliniques, familiales et institutionnelles
: telle est la contribution spécifique et irremplaçable du psychiatre dans le
dispositif de lutte contre le harcèlement scolaire.
Car un enfant qui souffre en silence dans sa classe, c'est aussi un
adulte qui souffrira plus tard de cicatrices que l'on aurait pu éviter.
En
accord avec la devise du modèle BPS-E : « évaluer pour comprendre,
comprendre pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la personne ».
Conflits d'intérêts : L'auteur déclare avoir
exercé des fonctions de Directeur Général de Otsuka Pharmaceutical France. Ses
recommandations actuelles sont fondées exclusivement sur les données de la
littérature scientifique et les recommandations de la HAS, indépendamment de toute
relation commerciale actuelle. Aucun financement externe. Contribution : Dr.
Claude Jean Paris — conception, développement et rédaction.
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