0223 L'Addiction à la Nicotine : Tabac et Vapotage
Une lecture intégrative selon le modèle
biopsychosocial-écologique (BPS-E)
Des substituts nicotiniques classiques aux nouveaux dispositifs
de vapotage : neurobiologie, psychologie, mode de vie et déterminants sociaux
d'une dépendance contemporaine
Dr.
Claude Jean Paris
Psychiatre
et Pédopsychiatre, Boulogne-Billancourt
Paris et al., 2026 | Version 1.0
|
RÉSUMÉ Contexte. Le tabagisme demeure
la première cause de mortalité évitable en France, tandis que le vapotage,
apparu en une quinzaine d'années comme un phénomène de masse — en particulier
chez les adolescents —, transforme rapidement le paysage clinique de la
dépendance nicotinique. Le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E),
extension du modèle d'Engel (1977) intégrant les dimensions nutritionnelle,
de mode de vie et écologique, offre un cadre pertinent pour appréhender la
complexité de cette addiction à la croisée de la neurobiologie, du
comportement, de l'environnement et de la culture. Objectif. Analyser l'addiction à
la nicotine — sous ses formes combustible (tabac) et non combustible
(vapotage) — selon les quatre dimensions du modèle BPS-E (Paris et al.,
2026), et proposer des repères cliniques pratiques pour le repérage,
l'évaluation et l'accompagnement au sevrage. Méthode. Revue sélective de la
littérature scientifique française et internationale sur la pharmacologie de
la nicotine, l'épidémiologie du tabagisme et du vapotage, les stratégies
thérapeutiques validées, intégrée au cadre conceptuel du modèle BPS-E. Résultats. La dépendance
nicotinique résulte de l'interaction de mécanismes neurobiologiques robustes
(récepteurs nicotiniques, circuit dopaminergique mésolimbique), de
déterminants psychologiques (autorégulation émotionnelle, comorbidités
anxio-dépressives), de facteurs de mode de vie (sommeil, poids, co-usages) et
de déterminants écologiques puissants (marketing, prix, normes sociales,
effet passerelle chez les adolescents). Le modèle BPS-E permet une
cartographie clinique intégrée qui dépasse la seule question du "combien
de cigarettes par jour" pour situer la dépendance dans la globalité de
la vie du patient. Mots-clés
: addiction à la nicotine ; tabagisme ; cigarette
électronique ; vapotage ; modèle biopsychosocial-écologique ; BPS-E ; sevrage
tabagique ; entretien motivationnel ; réduction des risques ;
pédopsychiatrie. |
1. Introduction : une dépendance en pleine
mutation
« J'ai déjà essayé d'arrêter dix fois. » « De toute façon, je vapote,
c'est déjà moins pire. » « Mon fils de 15 ans ne fume pas, mais il a toujours
sa puff sur lui. » Ces phrases, entendues quotidiennement en consultation de
médecine générale, de psychiatrie ou de pédopsychiatrie, résument à elles
seules la mutation profonde qu'a connue l'addiction à la nicotine en une
quinzaine d'années : d'une dépendance essentiellement adulte et combustible,
elle est devenue un phénomène multiforme, touchant des tranches d'âge de plus
en plus jeunes, sous des formes de consommation de plus en plus diverses.
Le tabagisme demeure en France la première cause de mortalité évitable,
responsable d'environ 73 000 décès prématurés chaque année (Haute Autorité de
Santé [HAS], 2014, 2023). En 2023, 31,8 % des personnes de 18 à 75 ans
déclaraient fumer et 24,5 % fumer quotidiennement, une prévalence stable depuis
2019 mais restant l'une des plus élevées de l'Organisation de coopération et de
développement économiques (Santé publique France, 2023 ; HAS, 2023).
Parallèlement, la cigarette électronique s'est imposée en moins d'une décennie
comme un phénomène de consommation majeur, en particulier chez les adolescents
: selon l'enquête ESCAPAD de l'Observatoire français des drogues et des
tendances addictives (OFDT), 56,9 % des jeunes de 17 ans avaient expérimenté le
vapotage en 2022, contre 52,4 % en 2017, et 6,2 % en avaient un usage
quotidien, contre 1,9 % cinq ans plus tôt (OFDT, 2023 ; Spilka et al., 2018).
Cette double réalité — persistance du tabagisme combustible et essor du
vapotage — pose au clinicien des questions nouvelles : le vapotage
constitue-t-il un outil de réduction des risques pour le fumeur adulte, ou une
nouvelle porte d'entrée dans la dépendance nicotinique pour l'adolescent
non-fumeur ? Comment articuler les recommandations de sevrage classiques avec
l'émergence de ces nouveaux dispositifs ? C'est à ces questions que le présent
article s'efforce de répondre, en situant l'addiction à la nicotine dans le
cadre conceptuel du modèle BPS-E (Paris et al., 2026), qui invite à ne jamais
réduire une dépendance à sa seule dimension pharmacologique.
2. Panorama épidémiologique : tabac et
vapotage en France
Le tableau 1 synthétise les données les plus récentes disponibles sur la
prévalence du tabagisme et du vapotage en population générale et adolescente.
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence : les enquêtes se succèdent
à un rythme rapide et les usages évoluent vite, notamment chez les plus jeunes.
|
Population |
Indicateur |
Valeur |
Source |
|
Adultes 18-75 ans |
Tabagisme (tous usages) |
31,8 % |
Santé publique France, 2023 |
|
Adultes 18-75 ans |
Tabagisme quotidien |
24,5 % |
Santé publique France, 2023 |
|
Adolescents 17 ans |
Expérimentation cigarette électronique |
56,9 % (2022) |
OFDT — ESCAPAD 2022 |
|
Adolescents 17 ans |
Vapotage quotidien |
6,2 % (2022) vs 1,9 % (2017) |
OFDT — ESCAPAD 2022 / 2017 |
|
Adolescents 17 ans |
Expérimentation tabac |
46,5 % (2022) |
OFDT — ESCAPAD 2022 |
|
Vapoteurs quotidiens (17 ans) |
Statut tabagique associé |
94,2 % sont aussi fumeurs |
OFDT — ESCAPAD 2022 |
Ces données appellent une double lecture. D'une part, la très grande
majorité des adolescents qui vapotent quotidiennement sont déjà fumeurs ou
fumeurs occasionnels — le vapotage exclusif chez un non-fumeur strict demeure
statistiquement marginal (de l'ordre de 3 jeunes sur 1000 selon l'OFDT).
D'autre part, la trajectoire inverse — initiation par le vapotage suivie d'un
passage au tabac combustible — est documentée par plusieurs méta-analyses
internationales (Soneji et al., 2017), ce qui justifie une vigilance clinique
particulière avec les adolescents, sans pour autant céder à une lecture
univoque ou anxiogène du phénomène.
3. Dimension biologique : la
neuropharmacologie de la nicotine
3.1 Le circuit de la récompense et les
récepteurs nicotiniques
La nicotine agit sur les récepteurs nicotiniques cholinergiques (nAChR),
en particulier le sous-type α4β2, largement exprimé dans l'aire tegmentale
ventrale. Son activation entraîne une libération de dopamine dans le noyau
accumbens, mécanisme commun à la plupart des substances addictives (Di Chiara
& Imperato, 1988 ; Benowitz, 2010). La rapidité d'action — quelques
secondes après une bouffée de cigarette — explique le puissant conditionnement
comportemental associé au geste de fumer ou de vapoter, chaque prise renforçant
le lien entre le geste, le contexte et la sensation de soulagement.
La dépendance s'installe selon un mécanisme de désensibilisation puis de
resensibilisation des récepteurs : l'usage répété entraîne une tolérance
nécessitant une consommation croissante, tandis que l'abstinence nocturne
permet une resensibilisation partielle, ce qui explique la fréquence de la
"première cigarette du matin" comme item central des échelles de
dépendance (Benowitz, 2010).
|
🔬 ENCADRÉ BIOLOGIQUE — Combustion versus
vapotage : ce qui change, ce qui ne change pas La nicotine reste l'agent addictogène commun aux deux modes de
consommation. Ce qui diffère, c'est le vecteur d'exposition : ●
Cigarette combustible : plus de 7000
substances chimiques générées par la combustion, dont des goudrons
cancérogènes et du monoxyde de carbone — c'est la combustion, non la nicotine
elle-même, qui est responsable de l'essentiel de la toxicité du tabagisme. ●
Cigarette électronique : absence de
combustion, donc absence de goudrons et de monoxyde de carbone ; toxicité
globale nettement inférieure à celle du tabac fumé, mais recul insuffisant
sur les effets à très long terme des e-liquides et de leurs arômes (OFDT,
2024). ●
La cinétique de délivrance de la
nicotine (rapidité, dose par bouffée) diffère fortement selon les
dispositifs, ce qui influence le potentiel addictogène propre à chaque
appareil. |
3.2 Le syndrome de sevrage nicotinique
L'arrêt brutal de la nicotine entraîne un syndrome de sevrage bien
caractérisé : irritabilité, troubles de l'humeur, anxiété, troubles du sommeil,
difficultés de concentration, augmentation de l'appétit et fébrilité (HAS,
2023). Ce cortège symptomatique, généralement maximal entre le troisième et le
septième jour, constitue l'un des principaux obstacles au maintien de
l'abstinence et justifie une prise en charge pharmacologique de première
intention par substitution nicotinique chez les patients dépendants.
4. Dimension psychologique :
conditionnement, régulation émotionnelle et comorbidités
Au-delà du seul mécanisme pharmacologique, l'addiction à la nicotine
s'ancre profondément dans le fonctionnement psychologique du sujet. Trois axes
méritent une attention clinique particulière.
|
🧠 ENCADRÉ PSYCHOLOGIQUE — Trois fonctions
psychologiques de la cigarette ●
Autorégulation émotionnelle perçue : de
nombreux fumeurs décrivent un effet anxiolytique et antidépresseur de la
cigarette. Cet effet est en grande partie un artefact du soulagement du
manque plutôt qu'une propriété anxiolytique authentique de la nicotine — ce
qui a une implication thérapeutique majeure : le sevrage bien accompagné ne
majore pas l'anxiété à moyen terme, il la réduit. ●
Conditionnement comportemental : le
geste de fumer ou de vapoter est associé à des contextes récurrents (pause,
café, sortie, stress) qui deviennent eux-mêmes des déclencheurs conditionnés,
indépendamment du besoin pharmacologique réel. ●
Comorbidités psychiatriques : la
prévalence du tabagisme est deux à trois fois plus élevée chez les patients
souffrant de troubles anxieux, dépressifs, de schizophrénie ou de TDAH que
dans la population générale, ce qui impose un repérage systématique du
tabagisme dans toute consultation psychiatrique. |
4.1 L'auto-évaluation de la dépendance
Le test de Fagerström pour la dépendance nicotinique (Fagerström Test for
Nicotine Dependence) demeure l'outil clinique de référence pour quantifier la
sévérité de la dépendance physique, en particulier via l'item du délai avant la
première cigarette du matin, identifié comme le meilleur prédicteur isolé de la
sévérité du syndrome de sevrage. Le modèle BPS-E recommande de compléter cette
évaluation pharmacologique par une exploration systématique des dimensions
psychologique, nutritionnelle et écologique, seule à même de rendre compte de
la globalité de la dépendance d'un patient donné.
5. Dimension nutritionnelle et mode de vie
La dimension nutritionnelle et de mode de vie du modèle BPS-E trouve une
pertinence directe dans la clinique du tabagisme et du vapotage, à plusieurs
titres.
5.1 La prise de poids post-sevrage : un
frein fréquent et sous-anticipé
La crainte d'une prise de poids constitue l'un des principaux freins
déclarés à l'arrêt du tabac, en particulier chez les femmes. La nicotine
exerçant un effet modeste sur la dépense énergétique et sur l'appétit, son
arrêt s'accompagne fréquemment d'une prise de poids de quelques kilogrammes
dans les mois qui suivent. Une anticipation explicite de ce phénomène en
consultation, associée à des conseils nutritionnels simples et à
l'encouragement d'une activité physique régulière, réduit significativement l'abandon
du sevrage pour ce motif (HAS, 2023).
5.2 Sommeil, caféine et co-usages
Le sevrage nicotinique perturbe transitoirement l'architecture du
sommeil, tandis que la nicotine elle-même, stimulant du système nerveux
central, peut aggraver des troubles du sommeil préexistants chez le fumeur
actif. Par ailleurs, la consommation de tabac est fréquemment associée à une
consommation accrue de caféine et d'alcool, la cigarette étant socialement et
pharmacologiquement intriquée avec ces deux substances — un patient qui
envisage l'arrêt du tabac doit être interrogé sur l'ensemble de ces co-usages,
qui peuvent soit faciliter soit compliquer la démarche de sevrage.
6. Dimension écologique et sociale
Aucune substance addictive n'illustre aussi nettement que le tabac le
poids des déterminants écologiques et sociaux de la consommation. Le tableau 2
en résume les principaux leviers, largement documentés par la littérature en
santé publique.
|
Déterminant écologique |
Mécanisme d'action |
Levier de santé publique associé |
|
Prix du produit |
Le prix du paquet est la mesure la plus efficace pour réduire la
prévalence tabagique en population (Jha & Peto, 2014) |
Fiscalité du tabac, taxation des produits de vapotage |
|
Marketing et packaging |
Arômes attractifs, design, communication ciblant les jeunes
non-fumeurs |
Paquet neutre, encadrement de la publicité, restriction des
arômes |
|
Normes sociales de groupe |
Le tabagisme des pairs et des parents est le meilleur prédicteur
de l'initiation chez l'adolescent |
Programmes de prévention en milieu scolaire, "Mois sans
tabac" |
|
Milieu professionnel |
Stress professionnel, pauses cigarette comme rituel social au
travail |
Politiques de santé au travail, espaces sans tabac |
|
Accessibilité (buralistes, en ligne) |
Disponibilité des produits, y compris pour les mineurs |
Contrôle de la vente aux mineurs, réglementation des
"puffs" jetables |
|
🌍 ENCADRÉ ÉCOLOGIQUE — Le vapotage, nouveau
terrain d'une stratégie marketing éprouvée Plusieurs organismes de prévention (OFDT, Génération Sans Tabac)
documentent une stratégie de l'industrie de la nicotine consistant à cibler
un public jeune et non-fumeur via des dispositifs de vapotage aux couleurs et
arômes attractifs (bonbon, fruits, boissons sucrées), à des prix d'accès
faibles ("puffs" jetables). Cette stratégie s'inscrit dans la
continuité historique du marketing du tabac, adapté à un nouveau produit et
un nouveau cadre réglementaire. La dimension écologique du modèle BPS-E
invite le clinicien à ne jamais réduire l'explication d'une consommation
adolescente à des facteurs individuels sans interroger cet environnement
commercial et normatif. |
7. Le vapotage comme objet clinique
spécifique : outil de réduction des risques ou nouvelle porte d'entrée ?
La question de la place clinique du vapotage oppose deux lectures qui ne
sont pas nécessairement incompatibles selon la population considérée.
7.1 Chez le fumeur adulte : des données
d'efficacité robustes
La revue Cochrane de référence sur la cigarette électronique dans l'aide
au sevrage tabagique, régulièrement mise à jour, conclut désormais à un niveau
de preuve élevé en faveur d'une efficacité supérieure de la cigarette
électronique nicotinée par rapport aux substituts nicotiniques traditionnels :
pour six personnes qui arrêtent de fumer grâce aux substituts nicotiniques
classiques, huit à douze y parviennent grâce à la cigarette électronique
nicotinée (Hartmann-Boyce et al., 2022). Ces données ont conduit plusieurs
sociétés savantes, dont la Société Francophone de Tabacologie, à reconnaître un
rôle possible du vapotage comme outil de substitution chez le fumeur adulte
motivé à l'arrêt, tout en maintenant les traitements validés (substituts
nicotiniques, varénicline) comme traitements de première intention recommandés
par la HAS.
7.2 Chez l'adolescent non-fumeur : un
principe de précaution qui prévaut
La situation est radicalement différente chez l'adolescent non-fumeur,
pour lequel aucune indication thérapeutique ne justifie l'usage du vapotage.
Une méta-analyse de référence portant sur plusieurs cohortes internationales a
montré que les adolescents non-fumeurs ayant expérimenté le vapotage
présentaient un risque multiplié par deux à trois de débuter le tabagisme
combustible dans les mois suivants, par rapport aux adolescents n'ayant jamais
vapoté (Soneji et al., 2017). Le Haut Conseil de la santé publique a, en
conséquence, actualisé son avis en 2021 pour recommander aux professionnels de
santé de ne plus proposer le vapotage comme aide au sevrage chez le mineur,
faute de consensus scientifique suffisant sur son innocuité à cet âge.
8. Application clinique du modèle BPS-E au
repérage et à l'accompagnement
Le modèle BPS-E offre un cadre structuré pour intégrer le repérage de la
dépendance nicotinique dans une évaluation clinique globale, plutôt que de la
traiter comme une question isolée et périphérique.
8.1 Le repérage via les outils BPS-E
existants
Le Questionnaire BPS-E 150 items (QBE-150), décrit dans un article
précédent de cette série (Paris et al., 2026), intègre d'emblée trois items
d'alerte relatifs aux substances au sein de sa dimension nutritionnelle et de
mode de vie : l'item 116 (alcool excessif), l'item 117 (tabac) et l'item 118
(cannabis), dont tout score supérieur ou égal à 2 doit déclencher une
évaluation approfondie. La Grille BPS-E pédopsychiatrique explore quant à elle
les conduites à risque au sein de son domaine D4, qui documente spécifiquement
l'usage de tabac et de cannabis chez l'enfant et l'adolescent, avec attention
portée à la régularité de l'usage et aux tentatives d'automédication.
8.2 Une cartographie en quatre dimensions
au service de l'accompagnement
|
Dimension BPS-E |
Question clinique clé |
Levier thérapeutique associé |
|
Biologique |
Quelle est la sévérité de la dépendance physique (Fagerström,
délai avant la 1ère prise) ? |
Substitution nicotinique adaptée au niveau de dépendance,
varénicline si besoin |
|
Psychologique |
Quelle fonction émotionnelle et comportementale la cigarette
remplit-elle pour ce patient ? |
Entretien motivationnel, TCC, gestion des déclencheurs |
|
Nutritionnel & mode de vie |
Quels sont les co-usages (caféine, alcool), le sommeil, la
crainte de prise de poids ? |
Conseils nutritionnels, activité physique, anticipation du
sevrage |
|
Écologique & social |
Quel est l'environnement du patient (pairs fumeurs, milieu
professionnel, prix, accessibilité) ? |
Mobilisation de l'entourage, adressage vers des dispositifs
collectifs (Mois sans tabac) |
9. Vignette clinique illustrative (cas
fictif)
|
⚠ AVERTISSEMENT La vignette suivante est entièrement fictive. Toute
ressemblance avec un patient réel serait fortuite. |
Léa, 16 ans, est amenée en consultation par sa mère, inquiète de la voir
"toujours avec sa puff". Léa n'a jamais fumé de cigarette mais vapote
quotidiennement depuis huit mois un dispositif jetable aromatisé aux fruits
rouges, initialement offert par une amie. Elle décrit un geste devenu
automatique, en particulier lors des révisions scolaires et des sorties entre
amies, et minimise toute inquiétude : "c'est juste de la vapeur, il n'y a
pas de tabac dedans".
L'entretien BPS-E structuré permet de documenter : sur le plan
biologique, un usage quotidien avec sensation de manque en cas d'oubli du
dispositif ; sur le plan psychologique, un usage associé à l'anxiété de
performance scolaire et à la gestion de moments de solitude ; sur le plan
nutritionnel et de mode de vie, des troubles du sommeil modérés et une
consommation de boissons énergisantes en parallèle ; sur le plan écologique,
une forte présence du vapotage dans le groupe de pairs et une accessibilité immédiate
via des points de vente peu regardants sur l'âge.
La prise en charge proposée associe : psychoéducation sur la dépendance
nicotinique ("ce n'est pas juste de la vapeur, c'est de la
nicotine"), entretien motivationnel centré sur les valeurs de
l'adolescente plutôt que sur l'injonction parentale, exploration des fonctions
psychologiques du geste, et implication mesurée des parents sur les aspects
factuels sans rupture de l'alliance avec l'adolescente. Aucune substitution
nicotinique médicamenteuse n'est proposée en première intention, conformément
aux recommandations applicables au mineur non préalablement fumeur de tabac.
10. Stratégies thérapeutiques multimodales
La prise en charge de la dépendance nicotinique repose sur une
combinaison de traitements pharmacologiques et d'accompagnement psychologique,
dont l'efficacité est bien établie par la littérature (HAS, 2023 ;
Hartmann-Boyce et al., 2018).
|
Approche |
Population cible |
Niveau de preuve / remarque |
|
Substituts nicotiniques (patch, gomme, spray) |
Fumeurs dépendants, tout âge adulte |
Traitement de première intention, efficacité bien établie
(Cochrane, Hartmann-Boyce et al., 2018) |
|
Varénicline |
Fumeurs dépendants, échec des substituts |
Efficacité supérieure aux substituts seuls, surveillance
psychiatrique recommandée |
|
Entretien motivationnel / TCC |
Tous profils, en particulier ambivalence marquée |
Fondement de l'accompagnement, quel que soit le traitement
pharmacologique associé |
|
Cigarette électronique nicotinée encadrée |
Fumeur adulte motivé, en échec des traitements validés |
Option de seconde intention chez l'adulte (Hartmann-Boyce et al.,
2022), non recommandée chez le mineur |
|
Applications numériques d'aide à l'arrêt |
Tout public, complément |
Renforcement du suivi entre les consultations, utile en
complément, non en substitution |
|
🌱 ENCADRÉ NUTRITIONNEL & MODE DE VIE —
Trois conseils pratiques à intégrer au sevrage ●
Anticiper la prise de poids potentielle
dès la première consultation plutôt que d'attendre qu'elle ne devienne un
motif de rechute. ●
Encourager une activité physique
régulière, dont l'effet favorable sur la gestion du craving et de l'humeur
est bien documenté. ●
Interroger systématiquement les
co-usages (café, alcool, écrans) qui accompagnent socialement le geste de
fumer ou de vapoter, afin d'anticiper les situations à risque de rechute. |
11. Perspectives et limites
11.1 Le recul insuffisant sur les effets à
long terme du vapotage
Si la moindre toxicité du vapotage comparativement au tabac fumé est
aujourd'hui largement établie (OFDT, 2024), l'ancienneté limitée du recours à
ces dispositifs — une quinzaine d'années à l'échelle de la population — ne
permet pas encore d'évaluer leurs effets sur des durées d'exposition de
plusieurs décennies, échelle de temps pertinente pour les pathologies
chroniques liées au tabac.
11.2 Une réglementation en construction
Le cadre réglementaire du vapotage évolue rapidement, qu'il s'agisse de
l'encadrement des arômes, de l'interdiction annoncée des sachets de nicotine
("pouches") ou des dispositifs jetables. Ces évolutions
réglementaires doivent être suivies par le clinicien, dans la mesure où elles
modifient directement l'accessibilité des produits pour les populations les
plus vulnérables, en particulier les mineurs.
11.3 Les limites de l'approche présentée
Cet article ne prétend pas trancher un débat de santé publique qui reste
vif entre partisans d'une approche de réduction des risques et partisans d'un
principe de précaution renforcé face au vapotage des jeunes. Le modèle BPS-E,
en tant que cadre clinique intégratif, n'a pas vocation à se substituer aux
recommandations de bonne pratique en vigueur (HAS), mais à en enrichir
l'application par une lecture globale de la situation du patient.
12. Conclusion
L'addiction à la nicotine, qu'elle s'exprime par le tabac combustible ou
par le vapotage, ne se réduit ni à un simple mécanisme pharmacologique, ni à
une question de volonté individuelle. Le modèle BPS-E (Paris et al., 2026)
invite le clinicien à cartographier simultanément les quatre dimensions qui
structurent cette dépendance : la neurobiologie des récepteurs nicotiniques et
du circuit de récompense, les fonctions psychologiques que le geste de fumer ou
de vapoter remplit pour le sujet, les interactions avec le mode de vie et
l'équilibre nutritionnel, et le poids considérable des déterminants écologiques
— marketing, prix, normes sociales — dans l'initiation comme dans le maintien
de la consommation.
Face à l'émergence rapide du vapotage, cette lecture intégrative est
d'autant plus nécessaire que les enjeux diffèrent radicalement selon l'âge et
le statut tabagique du patient : outil de réduction des risques potentiellement
utile chez le fumeur adulte motivé, le vapotage constitue chez l'adolescent
non-fumeur un risque documenté d'entrée dans la dépendance nicotinique qui
justifie une vigilance clinique constante. Dans les deux cas, la question n'est
jamais seulement "combien fumez-vous ou vapotez-vous ?", mais
"quelle place ce geste occupe-t-il dans l'ensemble de votre vie ?" —
question à laquelle seul un regard biopsychosocial-écologique permet de
répondre pleinement.
Conflits d'intérêts : L'auteur déclare ne pas avoir de liens
d'intérêts. Financement : aucun financement externe. Contribution : Dr. Claude
Jean Paris — conception, développement et rédaction.
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