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samedi 29 août 2026

0271 Louis XIV : le piège du diagnostic rétrospectif

 ARTICLE SCIENTIFIQUE

0271   Louis XIV : le piège du diagnostic rétrospectif

Une relecture biopsychosociale-écologique du corps souffrant et du corps politique, entre traumatisme de la Fronde, mise en scène de la maladie et deuils de la vieillesse, selon le modèle BPS-E



Dr. Claude Jean Paris

Psychiatre et Pédopsychiatre, Boulogne-Billancourt

Paris et al., 2026 | Essai de psychobiographie appliquée — Version 1.0

RÉSUMÉ

Contexte. Louis XIV (1638-1715) bénéficie d'une source documentaire exceptionnelle et rare pour une figure du XVIIe siècle : le Journal de santé du Roi, tenu quotidiennement par ses médecins successifs de 1647 à 1711, minutieusement étudié par l'historien du corps Stanis Perez (2007). Cette source permet une lecture psychobiographique fondée sur des données contemporaines de première main plutôt que sur des reconstructions tardives, configuration inédite dans cette série pour une figure aussi ancienne.

Objectif. Proposer, à partir du cas de Louis XIV, une lecture dimensionnelle selon le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E, Paris et al., 2026), articulant le corps souffrant documenté par le Journal de santé et le corps politique mis en scène par le pouvoir royal, sans céder à la tentation d'un diagnostic psychiatrique anachronique appliqué à une figure du Grand Siècle.

Méthode. Revue narrative de la littérature historique de référence sur la santé de Louis XIV (Perez, 2007), incluant le Journal de santé du Roi lui-même comme source primaire de première main. Application du cadre BPS-E aux quatre dimensions, sans visée diagnostique catégorielle et avec une vigilance particulière à l'anachronisme.

Résultats. Le profil dimensionnel BPS-E met en évidence une dimension biologique exceptionnellement documentée (variole infantile, fièvre typhoïde à vingt ans, fistule anale opérée en 1686, goutte et immobilité croissante en fin de vie) ; une dimension psychologique structurée par le traumatisme documenté de la Fronde durant l'enfance et par une capacité remarquable à transformer la maladie en instrument de communication politique ; une dimension nutritionnelle et de mode de vie marquée par des excès alimentaires et une pratique équestre intensive identifiés par les historiens comme facteurs aggravants de sa pathologie anale ; et une dimension écologique et sociale bouleversée, dans les dernières années du règne, par la disparition en cascade de son fils, de son petit-fils, de sa petite-belle-fille et de son arrière-petit-fils en l'espace de dix-huit mois.

Discussion. Le cas de Louis XIV illustre la valeur d'une source contemporaine de première main pour limiter les risques inhérents au diagnostic rétrospectif habituellement rencontrés dans cette série, tout en imposant une vigilance accrue face à l'anachronisme conceptuel, conformément aux réserves méthodologiques établies par Karenberg (2009) et Muramoto (2014).

Mots-clés : Louis XIV ; diagnostic rétrospectif ; psychobiographie ; modèle biopsychosocial-écologique ; BPS-E ; Journal de santé du Roi ; Fronde ; deuil ; corps politique ; histoire de la médecine.

1. Introduction : une source exceptionnelle pour une figure du Grand Siècle

Louis XIV meurt le 1er septembre 1715 à Versailles, après soixante-douze ans de règne, le plus long de l'histoire de la monarchie française. À la différence de toutes les figures précédemment étudiées dans cette série, dont l'analyse repose nécessairement sur des correspondances, des journaux intimes ou des témoignages indirects de proches, le cas de Louis XIV bénéficie d'une source documentaire d'une rareté et d'une précision exceptionnelles pour une figure du XVIIe siècle : le Journal de santé du Roi, tenu quotidiennement par ses médecins successifs (Vallot, d'Aquin, Fagon) de 1647 à 1711, comprenant 482 feuillets consacrés exclusivement à l'état physique du souverain, minutieusement édité et analysé par l'historien du corps Stanis Perez (2007), spécialiste reconnu de l'histoire de la médecine du Grand Siècle.

Cette source, sans équivalent dans les cas précédemment traités de cette série, permet une analyse biopsychosociale fondée sur des observations contemporaines de première main plutôt que sur des reconstructions rétrospectives fragiles, réduisant sensiblement certains des risques méthodologiques habituellement associés au diagnostic rétrospectif. Elle n'élimine cependant pas un risque distinct et propre à l'ancienneté du sujet étudié : celui de l'anachronisme conceptuel, consistant à projeter sur une figure du XVIIe siècle des catégories psychologiques ou psychiatriques développées trois siècles plus tard, risque sur lequel Karenberg (2009) a particulièrement insisté à propos d'un cas comparable, celui de Frédéric Chopin.

Le présent article propose d'articuler, à partir de cette source exceptionnelle, deux dimensions de la vie de Louis XIV rarement mises en regard l'une de l'autre : le corps souffrant, documenté avec une précision clinique remarquable par ses médecins, et le corps politique, construit et mis en scène par le pouvoir royal lui-même — l'historien Stanis Perez ayant notamment montré comment le roi a su transformer plusieurs épisodes de maladie grave en instruments de communication politique et de consolidation de son autorité.

⚠ Avertissement méthodologique

L'analyse qui suit est un essai de psychobiographie appliquée et non un diagnostic médical. Elle repose sur le Journal de santé du Roi (1647-1711) tel qu'édité et analysé par l'historien Stanis Perez (2007), ainsi que sur des synthèses historiographiques reconnues. Aucune des observations qui suivent ne saurait constituer un diagnostic établi au sens du DSM-5, catégories nosographiques développées trois siècles après les faits observés ; le respect de l'écart historique et conceptuel entre le XVIIe siècle et la psychiatrie contemporaine constitue ici une exigence méthodologique de premier plan, conformément aux réserves établies par Karenberg (2009) et Muramoto (2014).

2. Repères biographiques essentiels

Louis Dieudonné de Bourbon naît le 5 septembre 1638 à Saint-Germain-en-Laye, fils longtemps attendu de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, après vingt-trois ans de mariage sans descendance — circonstance qui vaut à sa naissance le qualificatif de « Dieudonné ». Il monte sur le trône à quatre ans à la mort de son père en 1643, sous la régence de sa mère assistée du cardinal Mazarin. Entre 1648 et 1653, le royaume est secoué par la Fronde, série de révoltes des parlements puis de la haute noblesse contre le pouvoir royal, durant laquelle le jeune roi, encore mineur, est contraint à plusieurs reprises de fuir précipitamment Paris, vivant directement l'expérience de la contestation de son autorité et de la menace physique pesant sur sa sécurité — épisode que l'ensemble des historiens s'accordent à considérer comme fondateur de sa conception ultérieure du pouvoir royal absolu et centralisé.

Le Journal de santé du Roi documente, dès l'enfance, une variole en 1647 et de nombreuses affections mineures ; en 1658, à vingt ans, une fièvre typhoïde sévère à Calais manque de l'emporter, traitée par un puissant vin émétique à base d'antimoine dont l'usage immodéré sera tenu responsable de sa calvitie précoce. En 1686, à quarante-sept ans, se déclare une tumeur périnéale qui dégénère en fistule anale, pathologie que les médecins de l'époque associent à la pratique immodérée des lavements, à l'équitation intensive et à une alimentation riche en viandes grasses. Après dix mois de souffrances et l'échec des traitements conservateurs, le roi se résout à une intervention chirurgicale majeure, pratiquée sans anesthésie le 18 novembre 1686 par le chirurgien Charles-François Félix, en présence du Grand Dauphin, de Madame de Maintenon et de plusieurs médecins. L'opération, tenue secrète pour ne pas affaiblir la position du roi auprès des cours européennes, est un succès qui vaudra à Félix fortune et reconnaissance, et lancera une mode d'opérations similaires parmi les courtisans désireux de démontrer leur propre bravoure à l'instar de leur souverain.

Les dernières années du règne sont marquées par une série de deuils dynastiques d'une gravité exceptionnelle : en avril 1711, le Grand Dauphin, fils unique du roi, meurt de la variole à quarante-neuf ans. Moins d'un an plus tard, en février 1712, le nouveau dauphin, duc de Bourgogne, et son épouse Marie-Adélaïde de Savoie meurent à six jours d'intervalle d'une épidémie de rougeole, suivis un mois plus tard par leur fils aîné, le duc de Bretagne, emporté par la même maladie. Seul survit, à l'issue de cette hécatombe dynastique, le plus jeune fils du couple, âgé de deux ans, futur Louis XV, sauvé selon plusieurs sources par le refus de sa gouvernante de le soumettre aux saignées prescrites par les médecins royaux. Louis XIV, alors âgé de soixante-treize ans, doit ainsi affronter, en l'espace de dix-huit mois, la perte de son fils, de son petit-fils, de sa petite-belle-fille et de son arrière-petit-fils aîné, ne laissant qu'un enfant de deux ans pour assurer sa succession. Le roi meurt lui-même le 1er septembre 1715, après une fin de vie marquée par une immobilité croissante qui le contraint à ne plus visiter les jardins de Versailles qu'en chaise roulante.

3. Le Journal de santé du Roi : une source contemporaine exceptionnelle

Le tableau 1 synthétise les principaux épisodes de santé documentés par le Journal de santé du Roi et analysés par Stanis Perez (2007), en distinguant leur nature clinique de leur éventuelle fonction politique.

 

Épisode

Nature clinique documentée

Fonction politique éventuelle

Âge du roi

Variole (1647)

Maladie infantile courante à l'époque

Aucune fonction politique particulière rapportée

9 ans

Fièvre typhoïde (1658)

Maladie sévère à Calais, quasi fatale, traitée par vin émétique

Selon Perez (2007), le roi aurait tiré de cet épisode une leçon de gestion de crise face aux courtisans hésitants et aux rumeurs malveillantes des financiers

20 ans

Fistule anale (1686)

Tumeur périnéale dégénérant en fistule, opérée sans anesthésie après dix mois de souffrance

Transformation documentée d'une défaillance physique en démonstration de stoïcisme royal et en instrument de communication politique

47 ans

Goutte et immobilité croissante

Dégradation progressive de la mobilité en fin de règne, nécessitant le recours à la chaise roulante

Aucune fonction politique particulière rapportée ; gestion discrète de la dépendance physique croissante

70-77 ans

 

Ce tableau illustre un apport majeur de l'historiographie contemporaine sur ce cas : Stanis Perez (2007) montre que Louis XIV, loin de subir passivement sa maladie, a su à plusieurs reprises transformer des épisodes de vulnérabilité physique en instruments actifs de communication politique, consolidant son autorité sur la noblesse précisément dans les moments où son corps le trahissait — stratégie qui, sans qu'il faille y voir un calcul cynique et désincarné, témoigne d'une remarquable capacité d'adaptation psychologique à l'adversité somatique.

4. Le modèle BPS-E appliqué au cas de Louis XIV

Le modèle BPS-E (Paris et al., 2026) permet de restituer la trajectoire de Louis XIV en articulant le corps souffrant documenté par le Journal de santé et le contexte psychologique, social et écologique dans lequel s'inscrit cette souffrance.

 

4.1. Dimension biologique

Dimension biologique

La dimension biologique de Louis XIV est documentée avec une précision exceptionnelle par le Journal de santé tenu quotidiennement par ses médecins durant plus de soixante ans. Cette source rapporte une succession d'épisodes cliniques bien caractérisés : variole dans l'enfance, fièvre typhoïde quasi fatale à vingt ans, épisodes récurrents de « vapeurs » à partir de trente-quatre ans (terme d'époque recouvrant probablement des malaises de nature variée, sans équivalent nosographique contemporain univoque), tumeur périnéale évoluant en fistule anale à quarante-sept ans, puis goutte et dégradation progressive de la mobilité dans les deux dernières décennies de sa vie. Cette richesse documentaire, unique dans cette série, permet d'éviter l'essentiel des approximations habituellement associées au diagnostic rétrospectif sans pour autant autoriser une transposition directe des catégories diagnostiques contemporaines sur des observations cliniques vieilles de plus de trois siècles, recueillies selon les cadres conceptuels de la médecine du Grand Siècle.

 

4.2. Dimension psychologique

Dimension psychologique

La dimension psychologique de Louis XIV est structurée, de l'avis unanime des historiens, par l'expérience traumatique documentée de la Fronde durant son enfance : la fuite précipitée hors de Paris, l'humiliation de voir son autorité contestée par les parlements puis par la haute noblesse, et la menace directe pesant sur sa sécurité physique alors qu'il n'était encore qu'un enfant, forgent une conviction durable selon laquelle l'ordre politique doit reposer sur un pouvoir royal fort et sans partage — conviction qui structurera l'ensemble de sa pratique du pouvoir jusqu'à la construction de Versailles et la domestication de la noblesse par l'étiquette de cour. Sur le plan du rapport à la souffrance physique elle-même, l'épisode de la fistule anale de 1686 illustre une capacité remarquable à maîtriser et mettre en scène la douleur : le roi aurait demandé à son chirurgien de ne pas le traiter en souverain mais comme n'importe quel patient, refusant tout ménagement particulier durant une intervention de trois heures pratiquée sans anesthésie. Cette combinaison d'un stoïcisme physique assumé et d'une capacité à transformer la vulnérabilité corporelle en démonstration de force politique constitue l'un des traits psychologiques les mieux documentés de sa personnalité. Enfin, la cascade de deuils dynastiques de 1711-1712, survenue dans les dernières années de sa vie, expose le vieux roi à une épreuve de deuil d'une intensité exceptionnelle, dont les sources rapportent qu'elle l'affecta profondément sans pour autant l'empêcher de continuer à assurer, jusqu'à ses derniers jours, la préparation méticuleuse de sa succession, notamment à travers les conseils qu'il prodigua à son arrière-petit-fils de cinq ans sur son lit de mort.

 

4.3. Dimension nutritionnelle et mode de vie

Dimension nutritionnelle et mode de vie

Cette dimension est directement documentée par les médecins royaux eux-mêmes, qui identifient dès l'époque une alimentation riche en viandes grasses et une pratique équestre intensive comme facteurs aggravants de la pathologie anale du roi, aux côtés de la pratique répétée de lavements avec des instruments non stérilisés selon les standards de l'époque, pratique dont Molière se moquera par ailleurs de l'ignorance médicale associée. Le mode de vie de la cour, organisé autour d'un emploi du temps rituel et minutieusement réglé (le lever et le coucher du roi, les repas publics, la chasse), constitue par ailleurs un cadre de vie extrêmement contraint et ritualisé, dont Louis XIV est lui-même le principal architecte et le premier assujetti. Dans les deux dernières décennies de sa vie, la dégradation progressive de sa mobilité, documentée par le recours croissant à la chaise roulante pour ses déplacements dans les jardins de Versailles, marque une rupture majeure avec l'intense activité physique (chasse, équitation, danse) qui avait caractérisé les décennies précédentes de son règne.

 

4.4. Dimension écologique et sociale

Dimension écologique et sociale

La dimension écologique et sociale de Louis XIV est structurée, dans sa première partie, par le contexte troublé de la Fronde et la nécessité, ressentie dès l'enfance, de consolider un pouvoir royal fragilisé par la contestation nobiliaire et parlementaire — contexte qui débouchera sur la construction de Versailles comme instrument de domestication de la noblesse par l'étiquette et la proximité contrôlée avec le souverain. La présence documentée de Madame de Maintenon aux côtés du roi lors de moments de vulnérabilité physique majeure, notamment durant l'opération de 1686 où elle lui tient la main durant les trois heures d'intervention, illustre le rôle de soutien affectif qu'elle occupe dans les dernières décennies du règne, après son mariage secret avec le roi consécutif au veuvage de celui-ci. Dans la toute dernière partie du règne, la dimension écologique et sociale est bouleversée par la cascade de deuils dynastiques de 1711-1712, qui prive le roi, en l'espace de dix-huit mois, de son fils, de son petit-fils, de sa petite-belle-fille et de son arrière-petit-fils aîné, ne laissant qu'un enfant de deux ans pour assurer la continuité de soixante-douze années de règne — configuration écologique et sociale d'une gravité exceptionnelle, qui contraint le vieux monarque à réorganiser dans l'urgence les modalités de sa succession tout en traversant simultanément un deuil multiple d'une ampleur rarement documentée avec une telle précision pour une figure historique de cette époque.

5. Synthèse : le corps souffrant comme instrument du corps politique

Le tableau 2 propose une synthèse de la thèse centrale développée par Stanis Perez (2007) et reprise dans cette analyse BPS-E : l'articulation entre la souffrance corporelle documentée du roi et sa fonction dans la construction et la préservation de son autorité politique.

 

Registre

Le corps souffrant (dimension individuelle)

Le corps politique (dimension écologique et sociale)

Fièvre typhoïde de 1658

Maladie quasi fatale à vingt ans, traitée par des moyens rudimentaires

Occasion, selon Perez, d'observer les positions hésitantes des courtisans et de resserrer les liens de dépendance personnelle envers le roi

Fistule anale de 1686

Souffrance physique intense pendant dix mois, opération sans anesthésie

Démonstration publique de stoïcisme royal ; consolidation du prestige médical français en Europe

Deuils dynastiques de 1711-1712

Épreuve de deuil multiple à un âge avancé

Menace existentielle sur la continuité dynastique, gérée par une préparation méticuleuse de la succession malgré le jeune âge de l'héritier

Immobilité croissante de fin de règne

Dégradation physique progressive nécessitant la chaise roulante

Gestion discrète de la dépendance physique, sans mise en scène politique comparable aux épisodes antérieurs

 

Cette synthèse illustre une régularité qui distingue le cas de Louis XIV des figures politiques contemporaines déjà étudiées dans cette série (de Gaulle, Mitterrand, Pompidou ; Paris et al., 2026, articles 0243 à 0245) : là où les présidents de la Ve République ont eu tendance à dissimuler ou euphémiser leur maladie, Louis XIV a su, à plusieurs reprises, transformer sa souffrance corporelle en instrument actif de sa communication politique, stratégie rendue possible par une conception sacrée et absolutiste du pouvoir royal qui n'avait pas d'équivalent dans le cadre démocratique et médiatique des présidences contemporaines.

6. Discussion : l'anachronisme comme risque spécifique aux figures anciennes

Le cas de Louis XIV illustre un risque méthodologique spécifique aux figures historiques les plus anciennes de cette série : l'anachronisme conceptuel, qui consiste à projeter sur une personnalité du XVIIe siècle des catégories psychologiques ou psychiatriques élaborées trois siècles plus tard. Le traumatisme documenté de la Fronde, par exemple, ne saurait être analysé selon les catégories contemporaines du trouble de stress post-traumatique sans un examen critique préalable de la pertinence de cette transposition à un contexte culturel, politique et religieux radicalement différent de celui dans lequel cette catégorie a été élaborée. De même, la conception absolutiste et sacrée du pouvoir royal, incarnée par la formule que la tradition lui attribue (« l'État, c'est moi »), doit être comprise dans le cadre théologico-politique de son époque plutôt que réduite à une simple expression de grandiosité individuelle au sens contemporain du terme.

Cette exigence de contextualisation historique rejoint, tout en la portant à son degré le plus élevé dans cette série, la vigilance méthodologique déjà appliquée aux cas de Charles de Gaulle et de François Mitterrand (Paris et al., 2026, articles 0243 et 0244) : de même qu'il fallait alors distinguer le jugement politique contesté de l'analyse psychobiographique rigoureuse, il faut ici distinguer la catégorie psychologique contemporaine, projetée rétrospectivement, de la compréhension historique contextualisée d'une personnalité et d'un système politique profondément étrangers à notre propre cadre conceptuel.

7. Limites méthodologiques de l'exercice

Plusieurs limites doivent être explicitement assumées. Premièrement, malgré la richesse exceptionnelle du Journal de santé du Roi, cette source demeure rédigée selon les catégories médicales du XVIIe siècle, dont la traduction en termes cliniques contemporains comporte une marge d'incertitude inévitable (le terme de « vapeurs », par exemple, recouvre probablement plusieurs réalités cliniques distinctes indiscernables aujourd'hui). Deuxièmement, l'analyse psychologique du traumatisme de la Fronde, bien que largement partagée par l'historiographie, demeure une inférence biographique construite a posteriori à partir des conséquences politiques observées plutôt qu'à partir d'un témoignage direct de l'enfant qu'était alors Louis XIV. Troisièmement, l'interprétation de la gestion de la maladie comme stratégie de communication politique délibérée, bien que solidement étayée par Stanis Perez (2007), ne permet pas d'exclure une part de réaction spontanée et non calculée dans le comportement du roi face à sa propre souffrance. Quatrièmement, le modèle BPS-E, ici comme dans les articles précédents, demeure un cadre heuristique de lecture et non un outil diagnostique au sens clinique du terme, exigence particulièrement importante face à une figure aussi éloignée dans le temps.

8. Perspectives

Cet exercice de psychobiographie appliquée invite à souligner la valeur méthodologique exceptionnelle des sources contemporaines de première main, telles que le Journal de santé du Roi, pour limiter les risques inhérents au diagnostic rétrospectif appliqué à des figures historiques anciennes. Une deuxième piste consisterait à étendre cette approche à d'autres monarques dont la santé a fait l'objet d'un suivi médical documenté de façon comparable (Louis XIII, dont la santé chancelante est également documentée par des sources d'époque), afin de construire un corpus comparatif de psychobiographies royales fondées sur des sources primaires plutôt que sur des reconstructions tardives, tout en maintenant la vigilance nécessaire face au risque d'anachronisme conceptuel identifié dans cet article.

9. Conclusion

Le cas de Louis XIV occupe, dans cette série de psychobiographies appliquées, une place singulière du fait de la qualité exceptionnelle de sa documentation contemporaine : le Journal de santé du Roi, tenu quotidiennement par ses médecins durant plus de soixante ans, permet une lecture BPS-E fondée sur des observations de première main plutôt que sur des reconstructions fragiles. Cette richesse documentaire ne dispense cependant pas d'une vigilance accrue face au risque d'anachronisme conceptuel, propre à toute analyse psychobiographique d'une figure aussi éloignée dans le temps. En articulant le traumatisme documenté de la Fronde, la capacité remarquable à transformer la souffrance corporelle en instrument de communication politique, et l'épreuve de deuil exceptionnelle des dernières années du règne, le modèle BPS-E permet de restituer la cohérence d'une trajectoire où le corps souffrant et le corps politique n'ont cessé de s'éclairer mutuellement. Éviter le piège du diagnostic, dans ce onzième article de la série, aura consisté à démontrer qu'une source exceptionnelle ne dispense jamais de la prudence méthodologique, mais qu'elle permet, à condition de respecter l'écart historique et conceptuel qui nous sépare du sujet étudié, une analyse psychobiographique d'une rigueur inhabituelle pour une figure de cette ancienneté.

En accord avec la devise du modèle BPS-E : « évaluer pour comprendre, comprendre pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la personne ».

Conflits d'intérêts : L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts. Financement : aucun financement externe. Contribution : Dr. Claude Jean Paris — conception, revue de littérature et rédaction.


 

Références bibliographiques

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Karenberg, A. (2009). Retrospective diagnosis: Use and abuse in medical historiography. Prague Medical Report, 110(2), 140-145.

Larner, A. J. (2019). Retrospective diagnosis: Pitfalls and purposes. Journal of Medical Biography, 27(2), 92-98. https://doi.org/10.1177/0967772019868433

Muramoto, O. (2014). Retrospective diagnosis of a famous historical figure: Ontological, epistemic, and ethical considerations. Philosophy, Ethics, and Humanities in Medicine, 9, 10. https://doi.org/10.1186/1747-5341-9-10

Paris, C. J., & Collaborateurs. (2026). Charles de Gaulle : le piège du diagnostic rétrospectif. Article 0243 de la série BPS-E, Boulogne-Billancourt.

Paris, C. J., & Collaborateurs. (2026). François Mitterrand : le piège du diagnostic rétrospectif. Article 0244 de la série BPS-E, Boulogne-Billancourt.

Paris, C. J., & Collaborateurs. (2026). Georges Pompidou : le piège du diagnostic rétrospectif. Article 0245 de la série BPS-E, Boulogne-Billancourt.

Paris, C. J., & Collaborateurs. (2026). Le modèle BPS-E (Biopsychosocial-Écologique) : fondements théoriques et applications cliniques. Document de travail clinique, Boulogne-Billancourt.

Perez, S. (2004). Journal de santé de Louis XIV (édition annotée). Millon.

Perez, S. (2007). La Santé de Louis XIV : une biohistoire du Roi-Soleil. Champ Vallon.

Perez, S. (2010). La Mort des rois. Perrin.

Vallot, A., d'Aquin, A., & Fagon, G.-C. (1862). Journal de santé du roi Louis XIV de l'année 1647 à l'année 1711 (édition posthume). Durand.

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