Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre
Boulogne-Billancourt
| Paris et al., 2026
ARTICLE
SCIENTIFIQUE
0274 —Instabilité et de Carence affectiveschémas d'Abandon, La théorie des schémas précoces inadaptés de Jeffrey Young : analyse approfondie, avec un focus sur les /à la lumière du modèle BPS-E
Des besoins émotionnels fondamentaux non satisfaits aux
représentations durables de soi et d'autrui : fondements, domaines, données
probantes et intégration clinique
Dr. Claude Jean Paris — Psychiatre et Pédopsychiatre,
Boulogne-Billancourt
Paris et al., 2026 | Article de revue scientifique
appliqué au modèle BPS-E
RÉSUMÉ
Contexte. La
thérapie des schémas, développée par Jeffrey Young à partir d'une
insatisfaction clinique envers les limites de la thérapie cognitivo-comportementale
classique dans la prise en charge des troubles de la personnalité, propose un
modèle intégratif des représentations durables de soi et d'autrui construites
dans l'enfance. Le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E, Paris et al.,
2026) situe ces schémas au cœur de sa dimension psychologique, comme l'ont déjà
établi plusieurs articles antérieurs de cette série.
Objectif. Proposer
une analyse approfondie du modèle des schémas précoces inadaptés de Young, de
ses fondements théoriques, de ses cinq domaines et de ses dix-huit schémas,
avant d'approfondir spécifiquement les deux schémas fondateurs du domaine de la
déconnexion et du rejet : le schéma d'Abandon/Instabilité et le schéma de
Carence affective, puis d'en proposer une lecture selon les quatre dimensions
du modèle BPS-E.
Méthode. Revue
narrative structurée mobilisant les textes fondateurs de Young, les essais
randomisés contrôlés d'efficacité de la thérapie des schémas disponibles, les
travaux empiriques de validation du modèle des modes schématiques, ainsi que la
littérature française disponible sur le lien entre schémas précoces et
psychopathologie.
Résultats. Le
modèle de Young identifie dix-huit schémas précoces inadaptés organisés en cinq
domaines, chacun issu d'un besoin émotionnel fondamental non satisfait durant
l'enfance. Le schéma d'Abandon/Instabilité et le schéma de Carence affective,
tous deux situés dans le domaine de la déconnexion et du rejet, constituent des
déterminants transdiagnostiques documentés de la dépression (Cormier et al.,
2011), du trouble de la personnalité borderline (Lawrence et al., 2011 ;
Lobbestael et al., 2008) et de l'instabilité relationnelle. La thérapie des
schémas dispose d'un niveau de preuve solide pour le traitement des troubles de
la personnalité, établi par plusieurs essais randomisés contrôlés (Giesen-Bloo
et al., 2006 ; Farrell et al., 2009 ; Bamelis et al., 2014).
Discussion. Le
modèle BPS-E permet de situer ces schémas non comme de simples constructions
cognitives isolées, mais comme des structures dont la dimension biologique
(empreinte de l'attachement précoce sur la régulation du stress), psychologique
(représentation de soi et d'autrui, stratégies de perpétuation), nutritionnelle
et de mode de vie (traductions comportementales) et écologique-sociale
(reproduction transgénérationnelle, contexte relationnel actuel) doivent être
conjointement évaluées pour fonder une prise en charge intégrative cohérente.
1. Introduction — de la thérapie
cognitivo-comportementale classique à la thérapie des schémas
Jeffrey Young a développé le modèle des schémas précoces
inadaptés à partir d'un constat clinique simple : une proportion substantielle
de patients présentant des troubles chroniques, en particulier des troubles de
la personnalité, ne répondaient que partiellement aux protocoles cognitivo-comportementaux
classiques, centrés sur la restructuration des pensées automatiques et des
distorsions cognitives ponctuelles. Young a fait l'hypothèse que ces patients
étaient organisés autour de structures cognitivo-affectives plus profondes,
plus anciennes et plus résistantes au changement que les pensées automatiques
visées par la thérapie cognitive traditionnelle — des structures qu'il a
nommées schémas précoces inadaptés (Early Maladaptive Schemas, EMS).
Un schéma précoce inadapté se définit comme un thème ou un
pattern large et envahissant, composé de souvenirs, d'émotions, de cognitions
et de sensations corporelles, concernant soi-même et ses relations avec autrui,
développé durant l'enfance ou l'adolescence, élaboré tout au long de la vie, et
dysfonctionnel de façon significative (Young, Klosko & Weishaar, 2003).
Cette définition mérite d'être commentée dans chacun de ses termes : « large et
envahissant » signale que le schéma ne se limite pas à une croyance isolée mais
organise un pan entier de l'expérience subjective ; « composé de souvenirs,
d'émotions, de cognitions et de sensations corporelles » signale son caractère
multimodal, irréductible à la seule dimension cognitive que ciblait la thérapie
cognitive classique ; « développé durant l'enfance ou l'adolescence » ancre son
origine dans l'histoire développementale précoce ; « dysfonctionnel de façon
significative » le distingue d'une simple particularité de caractère sans
conséquence clinique.
Parmi les dix-huit schémas identifiés par Young, deux
occupent une place fondatrice dans le modèle, tant sur le plan historique que
sur le plan de leur fréquence clinique : le schéma d'Abandon/Instabilité et le
schéma de Carence affective. Ces deux schémas, souvent coactivés chez un même
patient, mais reposant sur des mécanismes phénoménologiques distincts, font
l'objet d'un approfondissement spécifique dans cet article, après une
présentation d'ensemble du modèle qui les rend intelligibles.
2. Méthode
Cette revue narrative structurée mobilise les textes
fondateurs de Jeffrey Young (Young, 1999 ; Young, Klosko & Weishaar, 2003),
les essais randomisés contrôlés évaluant l'efficacité de la thérapie des
schémas dans le traitement des troubles de la personnalité (Giesen-Bloo et al.,
2006 ; Farrell, Shaw & Webber, 2009 ; Bamelis et al., 2014), les travaux
empiriques de validation du modèle des modes schématiques (Arntz, Klokman &
Sieswerda, 2005 ; Lobbestael, van Vreeswijk & Arntz, 2008), les études
portant spécifiquement sur les corrélats cliniques du schéma d'abandon et du
schéma de carence affective (Lawrence, Allen & Chanen, 2011), ainsi que la
littérature française disponible sur le lien entre schémas précoces et
psychopathologie (Cormier, Jourda, Laros, Walburg & Callahan, 2011). La
revue est organisée en trois temps : une présentation générale du modèle et de
ses cinq domaines, un approfondissement spécifique des deux schémas ciblés par
la demande initiale, puis une reprise selon la grille de lecture
quadridimensionnelle du modèle BPS-E.
3. Fondements théoriques du modèle
de Young
3.1. Les besoins émotionnels fondamentaux
Le postulat central du modèle de Young est que tout enfant
possède un ensemble de besoins émotionnels fondamentaux universels, dont la
satisfaction suffisante durant l'enfance conditionne le développement d'une
personnalité adaptée, et dont la frustration chronique ou l'excès inverse — une
satisfaction excessive et non régulée — produit un schéma précoce inadapté.
Young identifie cinq besoins fondamentaux : la sécurité, la stabilité, le soin
et l'attachement à autrui (secure attachment) ; l'autonomie, la compétence et
le sentiment d'identité ; la liberté d'exprimer des besoins et des émotions
légitimes ; la spontanéité et le jeu ; enfin, des limites réalistes et une
maîtrise de soi suffisante. Chacun des cinq grands domaines de schémas
présentés à la section 4 correspond à la frustration spécifique de l'un de ces
besoins.
3.2. Origines développementales : attachement et
environnement familial
Young situe explicitement l'origine des schémas précoces
dans la qualité des relations d'attachement précoces, faisant de la thérapie
des schémas un prolongement clinique direct de la théorie de l'attachement de
Bowlby (1969, 1973) et des travaux d'Ainsworth et ses collaborateurs (1978) sur
les patterns d'attachement observables dans la situation étrange. Un enfant
dont les figures d'attachement sont durablement instables, indisponibles
émotionnellement, rejetantes, intrusives, punitives ou, à l'inverse,
excessivement protectrices ou indulgentes, intériorise progressivement une
représentation de soi et d'autrui organisée autour de cette expérience répétée,
représentation qui persiste bien après que les circonstances environnementales
objectives aient changé — c'est cette persistance au-delà du contexte qui
l'origine qui définit le caractère « précoce » et durable du schéma.
Young distingue plusieurs origines familiales typiques selon
le schéma considéré : la carence affective trouve typiquement son origine dans
un foyer froid, négligent sur le plan émotionnel, où l'enfant n'a pas fait
l'expérience répétée d'être compris, nourri affectivement et protégé ; le
schéma d'abandon trouve typiquement son origine dans un foyer instable, marqué
par des séparations, des deuils, des absences répétées d'une figure
d'attachement, ou par l'imprévisibilité chronique de sa disponibilité émotionnelle.
Cette distinction des origines, développée à la section 5 et 6, est essentielle
pour ne pas confondre cliniquement ces deux schémas malgré leur coactivation
fréquente.
3.3. Les processus de perpétuation du schéma
Un schéma, une fois constitué, ne reste pas un simple
souvenir : il s'auto-entretient activement par trois processus que Young nomme
les styles de réponse au schéma (schema coping styles), transposition clinique
directe des trois réponses biologiques classiques au danger — combat, fuite,
sidération. La capitulation au schéma (schema surrender) consiste à accepter le
schéma comme vrai et à se comporter d'une manière qui confirme et renforce sa
validité, par exemple en choisissant des partenaires qui reproduisent l'abandon
redouté. L'évitement du schéma (schema avoidance) consiste à organiser sa vie
de façon à ne jamais activer le schéma, par exemple en évitant tout engagement
affectif suffisamment profond pour risquer une carence affective ou un abandon.
La surcompensation du schéma (schema overcompensation) consiste à agir de façon
diamétralement opposée au schéma, par exemple en adoptant une indépendance
affective ostentatoire et un rejet préventif d'autrui pour ne jamais revivre la
position vulnérable d'un abandon appréhendé.
Ces trois styles ne sont pas mutuellement exclusifs : un
même patient peut alterner, selon les périodes de sa vie ou selon le type de
relation concernée, entre capitulation, évitement et surcompensation face à un
même schéma actif — une variabilité qui explique pourquoi la présentation
clinique d'un même schéma peut différer radicalement d'un patient à l'autre, et
pourquoi l'identification du schéma sous-jacent ne peut se limiter à
l'observation du seul comportement de surface.
3.4. Le raffinement ultérieur : le modèle des modes
schématiques
Face à la complexité clinique des patients présentant un
trouble de la personnalité borderline, chez lesquels de nombreux schémas
coexistent et s'activent de façon rapide et fluctuante, Young a introduit le
concept de mode schématique (schema mode) : un état émotionnel et un style de
réponse au schéma dominant à un instant donné, plutôt qu'une structure stable
comme le schéma lui-même. Arntz et Jacob (2012) distinguent quatre grandes
catégories de modes : les modes enfant (dont l'enfant vulnérable, siège de la
détresse liée aux besoins non satisfaits, et l'enfant en colère), les modes de
coping dysfonctionnel (dont le protecteur détaché et le capitulateur soumis),
les modes parentaux dysfonctionnels internalisés (dont le parent punitif et le
parent exigeant), et le mode adulte sain, seul mode capable d'arbitrer entre
les besoins légitimes de l'enfant vulnérable et la réalité du monde adulte.
Arntz, Klokman et Sieswerda (2005) ont apporté une première validation
expérimentale de ce modèle chez des patients borderline, confirmant la
spécificité de quatre modes — protecteur détaché, parent punitif, enfant
abandonné/maltraité, enfant en colère/impulsif — par comparaison à des patients
présentant un trouble de la personnalité du groupe C et à des témoins sains ;
Lobbestael, van Vreeswijk et Arntz (2008) ont apporté une confirmation
empirique complémentaire de cette conceptualisation. Le mode de l'enfant
vulnérable/abandonné, en particulier, est directement issu de l'activation du
schéma d'Abandon/Instabilité et du schéma de Carence affective analysés en
détail aux sections 5 et 6.
4. Les cinq domaines et les
dix-huit schémas précoces inadaptés
Young organise les dix-huit schémas précoces inadaptés en
cinq grands domaines, chacun correspondant à la frustration d'une catégorie de
besoins émotionnels fondamentaux. Le tableau suivant en propose une
cartographie complète, avant que les sections 5 et 6 n'approfondissent
spécifiquement les deux premiers schémas du premier domaine.
|
Domaine |
Schéma |
Besoin fondamental frustré |
|
I.
Déconnexion et rejet |
Abandon /
Instabilité |
Stabilité
et continuité du lien d'attachement |
|
I.
Déconnexion et rejet |
Méfiance
/ Abus |
Sécurité
et intégrité face à autrui |
|
I.
Déconnexion et rejet |
Carence
affective |
Nurturance,
empathie et protection affective |
|
I.
Déconnexion et rejet |
Imperfection
/ Honte |
Acceptation
inconditionnelle de soi |
|
I.
Déconnexion et rejet |
Isolement
social / Aliénation |
Appartenance
à un groupe |
|
II.
Autonomie et performance altérées |
Dépendance
/ Incompétence |
Compétence
et confiance en ses propres capacités |
|
II.
Autonomie et performance altérées |
Vulnérabilité
au danger ou à la maladie |
Sentiment
de sécurité face au monde |
|
II.
Autonomie et performance altérées |
Fusionnement
/ Personnalité atrophiée |
Identité
et autonomie psychique distincte |
|
II.
Autonomie et performance altérées |
Échec |
Sentiment
de compétence et de réussite |
|
III.
Limites déficientes |
Toute-puissance
/ Grandiosité |
Réciprocité
et limites réalistes |
|
III.
Limites déficientes |
Contrôle
de soi / autodiscipline insuffisants |
Autodiscipline
et tolérance à la frustration |
|
IV.
Orientation vers autrui |
Assujettissement
/ Soumission |
Expression
légitime des besoins propres |
|
IV.
Orientation vers autrui |
Abnégation
/ Sacrifice de soi |
Équilibre
entre besoins propres et besoins d'autrui |
|
IV.
Orientation vers autrui |
Recherche
d'approbation / de reconnaissance |
Estime de
soi indépendante du regard d'autrui |
|
V.
Hypervigilance et inhibition |
Négativité
/ Pessimisme |
Spontanéité
et confiance en l'avenir |
|
V.
Hypervigilance et inhibition |
Inhibition
émotionnelle |
Liberté
d'expression émotionnelle |
|
V.
Hypervigilance et inhibition |
Exigences
élevées / Hypercriticisme |
Spontanéité
et acceptation de l'imperfection |
|
V.
Hypervigilance et inhibition |
Punition |
Compréhension
bienveillante de l'erreur humaine |
Tableau
1. Les cinq domaines et les dix-huit schémas précoces inadaptés (d'après Young,
Klosko & Weishaar, 2003).
C'est le premier domaine, celui de la déconnexion et du
rejet, qui rassemble les schémas les plus précocement constitués sur le plan
développemental et les plus fréquemment associés, dans la littérature
empirique, à la sévérité de la psychopathologie — en particulier au trouble de
la personnalité borderline (Lawrence, Allen & Chanen, 2011) et à la
dépression (Cormier et al., 2011). C'est pour cette raison que ce domaine, et
plus spécifiquement ses deux premiers schémas, font l'objet de
l'approfondissement demandé dans cet article.
4.1. Domaine I — Déconnexion et rejet
Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement
familial d'origine incapable d'offrir un attachement stable, sécurisant,
bienveillant et respectueux. Outre l'Abandon/Instabilité et la Carence
affective, approfondis aux sections 5 et 6, ce domaine comprend le schéma de
Méfiance/Abus — conviction que l'autre profitera de soi, mentira ou fera
intentionnellement du mal, typiquement issu d'un environnement maltraitant ou
humiliant —, le schéma d'Imperfection/Honte — sentiment global d'être fondamentalement
défectueux, indigne d'amour, dont la révélation à autrui exposerait à un rejet
mérité — et le schéma d'Isolement social/Aliénation — sentiment d'être coupé du
reste du monde, différent des autres groupes, sans appartenance possible.
4.2. Domaine II — Autonomie et performance altérées
Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement
familial enchevêtré, surprotecteur ou au contraire sapant la confiance de
l'enfant en sa propre compétence. Le schéma de Dépendance/Incompétence traduit
la conviction de ne pas pouvoir gérer les responsabilités quotidiennes sans
l'aide constante d'autrui. Le schéma de Vulnérabilité au danger ou à la maladie
traduit une peur exagérée qu'une catastrophe — médicale, financière, criminelle
— survienne de façon imminente et incontrôlable. Le schéma de Fusionnement/Personnalité
atrophiée traduit un enchevêtrement émotionnel excessif avec une figure
significative, souvent parentale, aux dépens du développement d'une identité
individuelle distincte. Le schéma d'Échec traduit la conviction d'avoir
irrémédiablement échoué, ou d'être voué à échouer, par comparaison aux pairs,
dans les domaines de la réussite scolaire, professionnelle ou sociale.
4.3. Domaine III — Limites déficientes
Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement
familial indulgent à l'excès, insuffisamment structurant ou n'ayant pas
transmis de limites réalistes. Le schéma de Toute-puissance/Grandiosité traduit
la conviction d'être supérieur aux autres, de mériter des droits et privilèges
spéciaux, ou de ne pas être soumis aux règles de réciprocité qui s'appliquent à
autrui. Le schéma d'Insuffisance du contrôle de soi/de l'autodiscipline traduit
une difficulté marquée à tolérer la frustration en vue d'atteindre ses
objectifs personnels, ou à contenir l'expression de ses émotions et de ses
impulsions.
4.4. Domaine IV — Orientation vers autrui
Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement
familial dans lequel l'acceptation et l'approbation étaient conditionnées à la
suppression des besoins et émotions propres de l'enfant au profit de ceux des
figures parentales. Le schéma d'Assujettissement/Soumission traduit une
soumission excessive au contrôle d'autrui, par crainte des conséquences d'une
affirmation de soi. Le schéma d'Abnégation/Sacrifice de soi, déjà évoqué dans
la série BPS-E consacrée aux facteurs psychologiques, traduit un renoncement
chronique et excessif à ses propres besoins pour répondre à ceux d'autrui. Le
schéma de Recherche d'approbation/de reconnaissance traduit une quête excessive
d'approbation, de reconnaissance ou d'attention, aux dépens du développement
d'un sentiment de sécurité intérieure authentique.
4.5. Domaine V — Hypervigilance et inhibition
Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement
familial pessimiste, exigeant, punitif ou inhibant l'expression spontanée des
émotions, au profit de la performance, du contrôle ou de l'évitement de
l'erreur. Le schéma de Négativité/Pessimisme traduit une focalisation
envahissante sur les aspects négatifs de l'existence, au détriment des aspects
positifs. Le schéma d'Inhibition émotionnelle traduit une suppression excessive
de l'expression spontanée des émotions, par crainte de désapprobation ou de perte
de contrôle. Le schéma d'Exigences élevées/Hypercriticisme traduit la
conviction qu'il faut s'efforcer d'atteindre des standards très élevés de
performance, au prix du ralentissement, de la rigidité et de l'autocritique. Le
schéma de Punition traduit la conviction que les personnes, soi-même inclus,
doivent être sévèrement punies pour leurs erreurs.
5. Analyse approfondie du schéma
d'Abandon/Instabilité
5.1. Définition et phénoménologie
Le schéma d'Abandon/Instabilité se définit par la perception
d'une instabilité ou d'un manque de fiabilité de ceux qui apportent soutien et
connexion. Le sujet porteur de ce schéma vit dans la conviction, souvent
préconsciente, que les personnes significatives de sa vie ne pourront pas
continuer à lui apporter soutien émotionnel, lien et protection, parce qu'elles
sont elles-mêmes émotionnellement instables et imprévisibles, ou parce qu'elles
finiront, de façon plus ou moins imminente, par mourir, partir, ou lui préférer
quelqu'un d'autre. Cette conviction ne s'accompagne pas nécessairement d'une
carence affective réelle et actuelle — à la différence du schéma étudié à la
section 6 — mais d'une anticipation anxieuse de la perte du lien, quelle que
soit la qualité présente de ce lien.
Phénoménologiquement, ce schéma se traduit par une
hypervigilance aux signes, même minimes, d'éloignement de l'autre — un retard,
un silence, un changement de ton — vécus non comme des événements anodins mais
comme des signaux avant-coureurs d'un abandon imminent. Cette hypervigilance
s'accompagne fréquemment d'une intolérance à la solitude, d'un besoin de
réassurance répété, et d'une réactivité émotionnelle intense — anxiété, colère,
désespoir — face à toute séparation, même brève et objectivement anodine.
5.2. Origines développementales
Le schéma d'abandon trouve typiquement son origine dans une
histoire d'attachement marquée par l'instabilité plutôt que par l'absence pure
: décès précoce d'un parent, divorce conflictuel avec alternance imprévisible
de présence et d'absence, placements multiples, hospitalisations parentales
répétées, ou disponibilité émotionnelle radicalement inconsistante d'une figure
d'attachement par ailleurs présente physiquement — un parent alternant, sans
prévisibilité pour l'enfant, entre des moments de grande proximité affective et
des périodes de retrait, de dépression ou d'indisponibilité. Cette expérience
répétée de l'imprévisibilité du lien, plutôt que sa seule absence, distingue
l'origine développementale de ce schéma de celle de la carence affective, où
c'est la qualité même du lien, davantage que sa continuité, qui fait défaut.
5.3. Manifestations cliniques et stratégies de réponse au
schéma
Les trois styles de réponse au schéma présentés à la section
3.3 prennent, pour le schéma d'abandon, des formes cliniques particulièrement
reconnaissables. En capitulation, le sujet choisit ou maintient des relations
effectivement instables ou peu fiables, parfois de façon répétée au fil de sa
vie relationnelle, confirmant ainsi le schéma par le réel plutôt que par sa
seule interprétation. En évitement, le sujet évite tout engagement affectif
suffisamment profond pour rendre un abandon possible douloureux, multipliant
les relations superficielles ou rompant préventivement dès qu'un attachement
significatif commence à se former. En surcompensation, le sujet développe un
contrôle excessif de l'autre — vérification, possessivité, exigence de preuves
d'amour répétées — dans une tentative de prévenir activement l'abandon redouté,
tentative qui produit fréquemment, par un effet paradoxal bien documenté en
clinique, l'éloignement même qu'elle cherche à empêcher.
5.4. Associations empiriques et comorbidités
Le schéma d'abandon figure parmi les schémas les plus
constamment associés au trouble de la personnalité borderline dans la
littérature empirique. Lawrence, Allen et Chanen (2011) ont établi, dans une
étude portant sur ce lien spécifique, l'association robuste entre schéma
d'abandon et traits borderline. Une étude par analyse en réseau portant sur 706
étudiants a montré que, parmi les traits centraux du trouble de la personnalité
borderline, les problèmes d'identité étaient spécifiquement associés au schéma
d'abandon, aux côtés du schéma d'insuffisance du contrôle de soi, de
dépendance/incompétence et de vulnérabilité au danger, tandis que les relations
négatives caractéristiques du trouble borderline montraient une association
spécifique avec le schéma d'abandon et le schéma de méfiance/abus. Sur le plan
des modes schématiques, le schéma d'abandon constitue l'un des principaux
affluents du mode de l'enfant abandonné/maltraité, dont Arntz, Klokman et
Sieswerda (2005) ont confirmé la spécificité clinique chez les patients
borderline par comparaison à des populations cliniques et non cliniques de
comparaison.
6. Analyse approfondie du schéma
de Carence affective
6.1. Définition et trois sous-types
Le schéma de Carence affective se définit par l'attente que
le désir de soutien émotionnel ne sera pas suffisamment satisfait par autrui.
Young distingue trois sous-types de carence, dont la distinction a une valeur
clinique directe car elle oriente le travail thérapeutique vers des besoins
spécifiques différents. La carence de nurturance désigne l'absence d'attention,
d'affection, de chaleur ou de compagnie suffisantes. La carence d'empathie
désigne l'absence de compréhension, d'écoute, d'ouverture au partage des
sentiments et des besoins propres du sujet. La carence de protection désigne
l'absence de force, de direction ou de guidance suffisantes de la part d'autrui
pour se sentir en sécurité et soutenu dans les moments de vulnérabilité. Un
même patient peut présenter les trois sous-types simultanément, ou une
prédominance marquée de l'un d'entre eux, selon la configuration précise de son
histoire relationnelle précoce.
6.2. Origines développementales
À la différence du schéma d'abandon, qui trouve son origine
dans l'instabilité et l'imprévisibilité du lien, le schéma de carence affective
trouve typiquement son origine dans un foyer stable sur le plan de la présence
physique, mais froid, distant ou peu expressif sur le plan émotionnel — des
parents présents mais peu chaleureux, peu à l'écoute des besoins affectifs de
l'enfant, valorisant davantage la performance, la retenue ou l'autonomie
précoce que l'expression et le partage des affects. Cette origine explique un
paradoxe clinique fréquent : un patient porteur d'un schéma de carence
affective marqué peut décrire, à l'entretien initial, une enfance « sans
histoire », sans événement traumatique identifiable, précisément parce que la
carence en question porte sur l'absence d'un élément positif attendu — la
chaleur, l'écoute, la protection active — plutôt que sur la présence d'un
événement négatif circonscrit et mémorisable comme tel.
6.3. Manifestations cliniques
Le schéma de carence affective se traduit cliniquement par
une difficulté à identifier ses propres besoins émotionnels, à les exprimer,
voire à les reconnaître comme légitimes — une difficulté qui peut se présenter
à l'entretien sous une forme proche de l'alexithymie sans s'y réduire,
puisqu'il s'agit ici moins d'une incapacité à nommer les affects que d'une
conviction intériorisée que ces affects et ces besoins ne trouveront de toute
façon pas de réponse satisfaisante chez autrui. Les patients porteurs de ce
schéma décrivent fréquemment un sentiment de vide affectif chronique, une
difficulté à se sentir véritablement compris même dans des relations par
ailleurs stables, et une tendance à minimiser leurs propres besoins par
anticipation de leur non-satisfaction plutôt que par choix authentique de renoncement.
En capitulation, le sujet choisit ou maintient des relations
effectivement froides ou peu disponibles émotionnellement, reproduisant sans le
savoir la configuration originelle. En évitement, le sujet évite toute
proximité affective suffisamment intense pour exposer le besoin de nurturance
et sa frustration potentielle, ce qui peut se traduire par un investissement
compensatoire dans le travail, la performance intellectuelle ou
l'autosuffisance apparente. En surcompensation, le sujet peut développer une
exigence affective disproportionnée envers ses proches, ou à l'inverse adopter
une posture de pourvoyeur exclusif de soin envers autrui — schéma souvent
associé, dans ce cas, au schéma d'abnégation/sacrifice de soi du domaine de
l'orientation vers autrui — sans jamais réclamer pour lui-même la réciprocité
qu'il offre pourtant activement aux autres.
6.4. Données empiriques
Cormier, Jourda, Laros, Walburg et Callahan (2011), dans une
étude portant sur une population française tout-venant de 162 personnes
évaluées au moyen du questionnaire de schémas de Young sous sa forme abrégée et
de l'inventaire de dépression de Beck, ont établi une corrélation positive
robuste entre l'ensemble des schémas précoces inadaptés et la sévérité de la
symptomatologie dépressive, les scores moyens de plusieurs schémas — dont la
carence affective figure parmi les plus constamment impliqués dans la littérature
qu'ils synthétisent — étant significativement plus élevés chez les personnes
présentant une symptomatologie dépressive sévère. Stopa et Waters (2005), dans
une étude expérimentale d'induction d'humeur, ont montré que les scores de
carence affective et d'imperfection/honte augmentaient significativement après
une induction d'humeur dépressive, suggérant que ce schéma n'est pas seulement
un facteur de vulnérabilité stable mais aussi, en partie, un état dont
l'accessibilité varie avec l'humeur du moment — une donnée qui invite à la
prudence dans l'interprétation d'un score élevé obtenu lors d'un épisode
dépressif aigu, et à envisager une réévaluation à distance de l'épisode avant
de conclure à un schéma structurellement stable.
6.5. Distinction clinique entre carence affective et
schéma d'abandon
|
Point de vigilance clinique — deux schémas fréquemment
coactivés mais distincts La carence affective porte sur
la qualité du lien disponible ici et maintenant (« je ne suis pas compris,
pas nourri affectivement, même si l'autre est présent »), tandis que
l'abandon porte sur la continuité et la fiabilité du lien dans le temps («
l'autre va partir, disparaître, ou cesser d'être disponible »). Un même
patient peut présenter les deux schémas fortement coactivés — une carence
affective précoce rendant l'attachement d'autant plus anxieux que le lien,
une fois enfin obtenu, est vécu comme précieux et donc comme menacé de
disparition — mais le travail thérapeutique diffère : le premier vise à
restaurer la capacité à identifier et exprimer un besoin affectif légitime,
le second vise à tolérer l'incertitude inhérente à toute relation sans la
traiter comme une preuve d'abandon imminent. |
7. Niveau de preuve de la thérapie
des schémas comme traitement
Au-delà de sa valeur descriptive et conceptuelle, le modèle
de Young a donné lieu à un développement thérapeutique structuré — la thérapie
des schémas (schema therapy) — dont l'efficacité a été évaluée par plusieurs
essais randomisés contrôlés, principalement dans le traitement des troubles de
la personnalité. Giesen-Bloo et ses collaborateurs (2006), dans un essai
randomisé contrôlé multicentrique néerlandais de référence, ont comparé la
thérapie des schémas à la psychothérapie centrée sur le transfert chez des
patients présentant un trouble de la personnalité borderline, montrant une
supériorité de la thérapie des schémas sur les taux de rémission diagnostique
et de rétention en traitement à trois ans. Farrell, Shaw et Webber (2009) ont
montré, dans un essai randomisé contrôlé portant sur un format de groupe ajouté
au traitement habituel, une réduction significative de la sévérité du trouble
borderline et des scores de schémas par rapport au traitement habituel seul.
Bamelis, Evers, Spinhoven et Arntz (2014), dans un essai randomisé contrôlé
multicentrique portant sur 323 patients présentant divers troubles de la
personnalité du groupe C ainsi que des troubles paranoïaque, histrionique ou
narcissique, ont confirmé la supériorité de la thérapie des schémas sur la
thérapie de clarification centrée sur le processus et sur le traitement
habituel, sur le critère principal de rémission diagnostique à trois ans.
|
Étude |
Population |
Résultat principal |
|
Giesen-Bloo
et al. (2006) |
Trouble
de la personnalité borderline (essai multicentrique néerlandais) |
Supériorité
de la thérapie des schémas sur la psychothérapie centrée sur le transfert
(rémission, rétention) |
|
Farrell,
Shaw & Webber (2009) |
Trouble
de la personnalité borderline, format groupe |
Réduction
significative de la sévérité borderline et des scores de schémas vs
traitement habituel seul |
|
Bamelis,
Evers, Spinhoven & Arntz (2014) |
Troubles
de la personnalité du groupe C, paranoïaque, histrionique, narcissique (n =
323) |
Supériorité
sur la thérapie de clarification et le traitement habituel (rémission
diagnostique à 3 ans) |
Tableau
2. Principaux essais randomisés contrôlés d'efficacité de la thérapie des
schémas dans les troubles de la personnalité.
Ce niveau de preuve, solide pour le format individuel et de
groupe dans les troubles de la personnalité, reste plus limité et davantage
émergent pour l'application ciblée de la thérapie des schémas aux seuls schémas
d'abandon et de carence affective en dehors d'un trouble de la personnalité
caractérisé — par exemple dans la dépression ou l'anxiété relationnelle isolées
—, contexte dans lequel les données disponibles, notamment françaises (Cormier
et al., 2011), établissent une association robuste entre schémas et
symptomatologie sans constituer, à elles seules, une démonstration d'efficacité
thérapeutique spécifique de même niveau méthodologique que les essais menés
dans le champ des troubles de la personnalité.
7.1. Principales techniques thérapeutiques mobilisées
La thérapie des schémas se distingue des protocoles
cognitivo-comportementaux classiques par l'intégration systématique de
techniques cognitives, comportementales et expérientielles, ces dernières
occupant une place centrale spécifiquement adaptée au travail sur les schémas
issus du domaine de la déconnexion et du rejet. La restructuration cognitive
vise à examiner les preuves à l'appui et à l'encontre du schéma, sur le modèle
des techniques cognitives classiques, mais appliquée à des convictions plus
anciennes et plus généralisées que les pensées automatiques habituelles. Les
techniques expérientielles, en particulier le travail en imagerie avec
réécriture (imagery rescripting), invitent le patient à revisiter en
imagination une scène marquante de son enfance associée au schéma, puis à en
modifier activement le déroulement en y introduisant la réponse protectrice ou
nourricière qui avait fait défaut — technique particulièrement indiquée pour
les schémas d'abandon et de carence affective, dont l'origine se situe
précisément dans une expérience répétée plutôt que dans une croyance isolée
aisément accessible à la seule discussion verbale. Le travail sur les chaises
(chairwork) permet de dialoguer explicitement entre les différents modes
schématiques du patient — par exemple entre l'enfant vulnérable et le mode adulte
sain. Enfin, le concept de reparentage limité (limited reparenting), central
dans la relation thérapeutique elle-même, invite le thérapeute à offrir, dans
les limites appropriées du cadre professionnel, une expérience relationnelle
correctrice de stabilité et de disponibilité affective directement contraire à
l'expérience originelle du patient.
7.2. Les principaux modes schématiques associés
Le tableau suivant reprend les modes schématiques les plus
directement concernés par le travail sur les schémas d'abandon et de carence
affective, tels que conceptualisés par Arntz et Jacob (2012).
|
Mode schématique |
Catégorie |
Lien avec l'abandon / la carence affective |
|
Enfant
vulnérable (dont l'enfant abandonné) |
Mode
enfant |
Siège
direct de la détresse liée à l'activation du schéma ; besoin non satisfait de
sécurité et de nurturance |
|
Enfant en
colère |
Mode
enfant |
Réaction
de protestation face à la frustration du besoin d'attachement ou de
nurturance |
|
Protecteur
détaché |
Mode de
coping dysfonctionnel |
Correspond
cliniquement à l'évitement du schéma décrit à la section 3.3 |
|
Capitulateur
soumis |
Mode de
coping dysfonctionnel |
Correspond
cliniquement à la capitulation au schéma décrite à la section 3.3 |
|
Parent
punitif / parent exigeant |
Mode
parental internalisé |
Intériorisation
critique de la figure parentale d'origine, aggravant l'auto-dévalorisation du
besoin affectif |
|
Adulte
sain |
Mode
ressource |
Cible du
travail thérapeutique : capacité à reconnaître et répondre avec justesse aux
besoins de l'enfant vulnérable |
Tableau
3. Principaux modes schématiques associés aux schémas d'abandon et de carence
affective (d'après Arntz & Jacob, 2012).
8. Les schémas d'Abandon et de
Carence affective à la lumière du modèle BPS-E
Le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E, Paris et al.,
2026) permet de reprendre ces deux schémas selon une architecture
quadridimensionnelle qui évite de les réduire à leur seule dimension
cognitivo-affective.
|
Dimension Biologique La qualité de l'attachement précoce à l'origine de ces deux
schémas module la réactivité de l'axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et le
tonus vagal, déjà documentés dans la série BPS-E consacrée à la biologie du
stress : un enfant exposé de façon répétée à l'imprévisibilité du lien
(schéma d'abandon) ou à l'absence de réponse affective contenante (schéma de
carence affective) développe une charge allostatique précoce qui module
durablement sa réactivité physiologique au stress relationnel à l'âge adulte. Cette empreinte biologique n'est pas figée : les interventions
relationnelles et thérapeutiques qui restaurent une expérience répétée de
fiabilité et de disponibilité affective peuvent, par les mécanismes de
plasticité déjà exposés dans la série, infléchir progressivement cette
réactivité. |
|
Dimension Psychologique C'est la dimension la plus directement concernée : le schéma
lui-même, ses trois styles de réponse (capitulation, évitement,
surcompensation), et les modes schématiques associés — en particulier le mode
de l'enfant vulnérable/abandonné — constituent le cœur de l'évaluation
psychologique, opérationnalisée dans le modèle BPS-E par le questionnaire
YSQ-L3, aligné sur l'axe psychologique du QBE-150. Le caractère souvent égosyntone de ces schémas, déjà souligné
dans la série BPS-E consacrée aux facteurs psychologiques, impose le recours
systématique à cet instrument dédié plutôt qu'à la seule observation
clinique, en particulier pour la carence affective, dont le patient lui-même sous-estime
fréquemment la présence faute de point de comparaison interne. |
|
Dimension Nutritionnelle et Mode de Vie Les stratégies d'évitement et de surcompensation associées à ces
deux schémas se traduisent fréquemment en comportements observables sur cet
axe : investissement compensatoire dans le travail ou la performance au
détriment du sommeil et du repos (carence affective en évitement), recherche
compulsive de réassurance relationnelle par les outils numériques et les
réseaux sociaux (abandon en capitulation ou en surcompensation), ou conduites
de consommation utilisées pour apaiser la détresse du mode enfant vulnérable
lorsqu'il est activé. L'évaluation de cet axe permet de repérer des traductions
comportementales concrètes d'un schéma qui, resté au seul niveau de la
représentation interne, échapperait à l'observation clinique. |
|
Dimension Écologique et Sociale Le contexte relationnel actuel du patient — stabilité ou
instabilité du couple, qualité du réseau social, reproduction
transgénérationnelle du pattern d'attachement dans sa propre parentalité —
constitue à la fois une source d'information sur l'activation actuelle du
schéma et une cible thérapeutique à part entière, en particulier lorsque le
patient a lui-même des enfants et que le clinicien doit évaluer le risque de
transmission du même pattern relationnel à la génération suivante. Le choix, souvent inconscient, de partenaires ou
d'environnements professionnels reproduisant la configuration originelle du
schéma (instabilité pour l'abandon, froideur pour la carence affective)
relève directement de cet axe et mérite d'être exploré comme tel plutôt que
d'être interprété comme un simple hasard des rencontres. |
9. Intégration clinique et
recommandations de bonne pratique
•
Utiliser systématiquement le YSQ-L3 pour
objectiver la présence et l'intensité de ces schémas, plutôt que de s'appuyer
sur la seule impression clinique, en particulier pour la carence affective,
dont le caractère égosyntone limite l'auto-repérage spontané par le patient.
•
Distinguer explicitement, à l'entretien, le
schéma d'abandon du schéma de carence affective lorsque les deux sont évoqués,
afin d'orienter le travail thérapeutique vers la cible appropriée — tolérance à
l'incertitude relationnelle pour l'un, restauration de la légitimité du besoin
affectif pour l'autre.
•
Tenir compte de la variabilité liée à l'humeur
(Stopa & Waters, 2005) en évitant de conclure à un schéma structurellement
stable sur la seule base d'une passation réalisée en épisode dépressif aigu, et
en prévoyant, lorsque cela est cliniquement possible, une réévaluation à
distance de l'épisode.
•
Articuler l'identification de ces schémas avec
l'évaluation plus large de l'attachement adulte et des stratégies de coping,
déjà intégrées à l'axe psychologique du modèle BPS-E, plutôt que de les traiter
comme des variables isolées.
•
Orienter, lorsque la sévérité clinique le
justifie — en particulier en présence d'un trouble de la personnalité
borderline caractérisé — vers une prise en charge structurée de thérapie des
schémas dont le niveau de preuve est établi, individuelle ou en groupe, plutôt
que vers un travail non structuré sur ces représentations.
10. Illustration clinique
|
Avertissement — vignette clinique fictive La vignette suivante est une
construction pédagogique fictive, destinée à illustrer un raisonnement
clinique générique. Elle ne décrit aucun patient réel et ne saurait être
interprétée comme un cas clinique authentique. |
Une patiente de trente-deux ans consulte pour une souffrance
relationnelle récurrente : elle décrit une succession de relations amoureuses
rompues par elle-même de façon anticipée, « avant que l'autre ne le fasse »,
associée à un sentiment chronique de solitude affective même lorsqu'elle est en
couple. L'anamnèse révèle une enfance sans événement traumatique circonscrit
identifiable, mais marquée par des parents présents, financièrement stables,
mais peu expressifs sur le plan affectif, valorisant la réussite scolaire et la
retenue émotionnelle. Le YSQ-L3, intégré à l'axe psychologique du QBE-150,
objective une activation marquée du schéma de carence affective, sous-type
carence d'empathie prédominant, et une activation modérée du schéma d'abandon.
Le docteur Paris explicite à la patiente la distinction
entre les deux schémas coactivés : la difficulté à se sentir comprise et
nourrie affectivement, ancienne et structurelle, alimente une hypervigilance
secondaire à toute menace de rupture du lien une fois celui-ci enfin établi. Le
travail thérapeutique proposé, en articulation avec les autres dimensions du
modèle BPS-E déjà évaluées, priorise dans un premier temps la restauration de
la capacité à identifier et nommer un besoin affectif comme légitime — cible
propre à la carence affective — avant d'aborder le travail sur la tolérance à
l'incertitude relationnelle propre au schéma d'abandon, dans une séquence
délibérément ordonnée plutôt que simultanée.
Une seconde situation, également fictive, illustre une
prédominance inverse. Un patient de vingt-six ans consulte pour une anxiété
relationnelle envahissante, décrite comme une peur quasi constante que sa
compagne, avec laquelle il forme un couple stable depuis trois ans, ne finisse
par le quitter, malgré l'absence de tout signe objectif en ce sens. L'anamnèse
révèle un père décédé brutalement lorsque le patient avait sept ans, suivi
d'une période de plusieurs années durant laquelle sa mère, submergée par le
deuil, a alterné, de façon imprévisible pour l'enfant, entre des périodes de
grande proximité et des périodes de retrait dépressif. Le YSQ-L3 objective une
activation majeure du schéma d'Abandon/Instabilité, avec une activation
seulement modérée de la carence affective — configuration inverse de la
vignette précédente, cohérente avec une origine développementale centrée sur
l'instabilité du lien plutôt que sur sa qualité affective. Le travail
thérapeutique proposé cible ici prioritairement la tolérance à l'incertitude
relationnelle et le travail en imagerie avec réécriture sur les scènes de
retrait maternel imprévisible, plutôt que sur la légitimation d'un besoin
affectif que ce patient, à la différence de la vignette précédente, identifie
et exprime sans difficulté particulière.
12. Glossaire des principaux
termes techniques
Afin de faciliter l'appropriation de cet article par des
lecteurs non familiers du vocabulaire de la thérapie des schémas, le tableau
suivant définit brièvement les principaux termes techniques mobilisés.
|
Terme |
Définition brève |
|
Schéma
précoce inadapté (Early Maladaptive Schema) |
Thème ou
pattern large et envahissant, composé de souvenirs, d'émotions, de cognitions
et de sensations corporelles, développé durant l'enfance et dysfonctionnel de
façon significative |
|
Besoin
émotionnel fondamental |
Besoin
universel de l'enfant (sécurité, autonomie, expression légitime des besoins,
spontanéité, limites réalistes) dont la frustration chronique produit un
schéma |
|
Style de
réponse au schéma (schema coping style) |
Capitulation,
évitement ou surcompensation : trois modalités par lesquelles le sujet répond
activement à l'activation d'un schéma |
|
Mode
schématique (schema mode) |
État
émotionnel et style de réponse dominant à un instant donné, plus fluctuant
que le schéma stable sous-jacent |
|
Reparentage
limité (limited reparenting) |
Posture
thérapeutique offrant, dans les limites du cadre professionnel, une
expérience relationnelle correctrice de stabilité et de disponibilité
affective |
|
Imagerie
avec réécriture (imagery rescripting) |
Technique
expérientielle consistant à revisiter en imagination une scène marquante liée
au schéma puis à en modifier le déroulement |
|
YSQ
(Young Schema Questionnaire) |
Questionnaire
auto-rapporté quantifiant l'activation de chacun des dix-huit schémas
précoces inadaptés |
Tableau
4. Glossaire des principaux termes techniques de la thérapie des schémas.
13. Limites de cette revue et
perspectives de recherche
Cette revue présente plusieurs limites qu'il convient
d'expliciter. Il s'agit d'une revue narrative structurée et non d'une revue
systématique exhaustive au sens de la méthodologie PRISMA. Le niveau de preuve
solide de la thérapie des schémas concerne principalement le traitement des
troubles de la personnalité caractérisés ; son application ciblée aux seuls
schémas d'abandon et de carence affective en dehors de ce cadre diagnostique,
bien que cliniquement répandue, dispose d'un socle empirique plus limité,
essentiellement corrélationnel (Cormier et al., 2011). La variabilité des
scores de schémas en fonction de l'humeur du moment (Stopa & Waters, 2005)
invite à une prudence méthodologique dans l'interprétation de toute évaluation
ponctuelle, prudence qui n'a pas toujours été respectée dans la littérature
clinique de vulgarisation consacrée à ces schémas.
Plusieurs perspectives de recherche se dégagent de cette
synthèse. Une évaluation systématique, à l'échelle de la patientèle suivie
selon le modèle BPS-E, de la valeur prédictive du YSQ-L3 pour anticiper la
réponse aux différentes modalités thérapeutiques disponibles constituerait une
perspective directement issue de cet article. Une meilleure caractérisation
longitudinale de la trajectoire développementale distincte des schémas
d'abandon et de carence affective, au-delà de leur association transversale bien
établie avec la psychopathologie adulte, permettrait également d'affiner les
stratégies de prévention précoce déjà évoquées dans la série BPS-E consacrée à
la pédopsychiatrie.
14. Conclusion
Le modèle des schémas précoces inadaptés de Jeffrey Young
offre au clinicien un cadre conceptuel puissant pour comprendre la persistance,
au-delà du contexte qui les a vus naître, de représentations de soi et d'autrui
construites dans l'enfance. Le schéma d'Abandon/Instabilité et le schéma de
Carence affective, fondateurs du domaine de la déconnexion et du rejet,
illustrent avec une acuité particulière la nécessité de distinguer des
mécanismes phénoménologiques proches mais non identiques — l'un centré sur la
continuité du lien, l'autre sur sa qualité affective — avant d'engager un
travail thérapeutique dont l'efficacité, pour la thérapie des schémas
structurée, dispose désormais d'un socle empirique solide. Le modèle BPS-E
(Paris et al., 2026), en reliant ces représentations à leur empreinte
biologique, à leurs traductions comportementales et à leur inscription
écologique et sociale actuelle, permet d'inscrire ce travail dans une
compréhension intégrative du patient plutôt que dans l'isolement d'une seule
dimension psychologique.
« Évaluer pour comprendre, comprendre pour agir, agir en
cohérence avec la complexité de la personne. »
Conflits d'intérêts
L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts.
Références bibliographiques citées
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Giesen-Bloo, J., van Dyck, R., Spinhoven, P.,
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Paris, C. J., & Collaborateurs (2026).
Facteurs psychologiques au sein de la BPS-E, article 59 ; Grille d'évaluation
BPS-E pédopsychiatrique, article 0161. Documents non publiés,
Boulogne-Billancourt.
Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre —
Modèle BPS-E, Paris et al., 2026
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