Pages

samedi 29 août 2026

0274 r les schémas d'Abandon/Instabilité et de Carence affective

 Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre

Boulogne-Billancourt  |  Paris et al., 2026

ARTICLE SCIENTIFIQUE

0274 —Instabilité et de Carence affectiveschémas d'Abandon,  La théorie des schémas précoces inadaptés de Jeffrey Young : analyse approfondie, avec un focus sur les /à la lumière du modèle BPS-E

Des besoins émotionnels fondamentaux non satisfaits aux représentations durables de soi et d'autrui : fondements, domaines, données probantes et intégration clinique



Dr. Claude Jean Paris — Psychiatre et Pédopsychiatre, Boulogne-Billancourt

Paris et al., 2026 | Article de revue scientifique appliqué au modèle BPS-E

RÉSUMÉ

Contexte. La thérapie des schémas, développée par Jeffrey Young à partir d'une insatisfaction clinique envers les limites de la thérapie cognitivo-comportementale classique dans la prise en charge des troubles de la personnalité, propose un modèle intégratif des représentations durables de soi et d'autrui construites dans l'enfance. Le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E, Paris et al., 2026) situe ces schémas au cœur de sa dimension psychologique, comme l'ont déjà établi plusieurs articles antérieurs de cette série.

Objectif. Proposer une analyse approfondie du modèle des schémas précoces inadaptés de Young, de ses fondements théoriques, de ses cinq domaines et de ses dix-huit schémas, avant d'approfondir spécifiquement les deux schémas fondateurs du domaine de la déconnexion et du rejet : le schéma d'Abandon/Instabilité et le schéma de Carence affective, puis d'en proposer une lecture selon les quatre dimensions du modèle BPS-E.

Méthode. Revue narrative structurée mobilisant les textes fondateurs de Young, les essais randomisés contrôlés d'efficacité de la thérapie des schémas disponibles, les travaux empiriques de validation du modèle des modes schématiques, ainsi que la littérature française disponible sur le lien entre schémas précoces et psychopathologie.

Résultats. Le modèle de Young identifie dix-huit schémas précoces inadaptés organisés en cinq domaines, chacun issu d'un besoin émotionnel fondamental non satisfait durant l'enfance. Le schéma d'Abandon/Instabilité et le schéma de Carence affective, tous deux situés dans le domaine de la déconnexion et du rejet, constituent des déterminants transdiagnostiques documentés de la dépression (Cormier et al., 2011), du trouble de la personnalité borderline (Lawrence et al., 2011 ; Lobbestael et al., 2008) et de l'instabilité relationnelle. La thérapie des schémas dispose d'un niveau de preuve solide pour le traitement des troubles de la personnalité, établi par plusieurs essais randomisés contrôlés (Giesen-Bloo et al., 2006 ; Farrell et al., 2009 ; Bamelis et al., 2014).

Discussion. Le modèle BPS-E permet de situer ces schémas non comme de simples constructions cognitives isolées, mais comme des structures dont la dimension biologique (empreinte de l'attachement précoce sur la régulation du stress), psychologique (représentation de soi et d'autrui, stratégies de perpétuation), nutritionnelle et de mode de vie (traductions comportementales) et écologique-sociale (reproduction transgénérationnelle, contexte relationnel actuel) doivent être conjointement évaluées pour fonder une prise en charge intégrative cohérente.

1. Introduction — de la thérapie cognitivo-comportementale classique à la thérapie des schémas

Jeffrey Young a développé le modèle des schémas précoces inadaptés à partir d'un constat clinique simple : une proportion substantielle de patients présentant des troubles chroniques, en particulier des troubles de la personnalité, ne répondaient que partiellement aux protocoles cognitivo-comportementaux classiques, centrés sur la restructuration des pensées automatiques et des distorsions cognitives ponctuelles. Young a fait l'hypothèse que ces patients étaient organisés autour de structures cognitivo-affectives plus profondes, plus anciennes et plus résistantes au changement que les pensées automatiques visées par la thérapie cognitive traditionnelle — des structures qu'il a nommées schémas précoces inadaptés (Early Maladaptive Schemas, EMS).

Un schéma précoce inadapté se définit comme un thème ou un pattern large et envahissant, composé de souvenirs, d'émotions, de cognitions et de sensations corporelles, concernant soi-même et ses relations avec autrui, développé durant l'enfance ou l'adolescence, élaboré tout au long de la vie, et dysfonctionnel de façon significative (Young, Klosko & Weishaar, 2003). Cette définition mérite d'être commentée dans chacun de ses termes : « large et envahissant » signale que le schéma ne se limite pas à une croyance isolée mais organise un pan entier de l'expérience subjective ; « composé de souvenirs, d'émotions, de cognitions et de sensations corporelles » signale son caractère multimodal, irréductible à la seule dimension cognitive que ciblait la thérapie cognitive classique ; « développé durant l'enfance ou l'adolescence » ancre son origine dans l'histoire développementale précoce ; « dysfonctionnel de façon significative » le distingue d'une simple particularité de caractère sans conséquence clinique.

Parmi les dix-huit schémas identifiés par Young, deux occupent une place fondatrice dans le modèle, tant sur le plan historique que sur le plan de leur fréquence clinique : le schéma d'Abandon/Instabilité et le schéma de Carence affective. Ces deux schémas, souvent coactivés chez un même patient, mais reposant sur des mécanismes phénoménologiques distincts, font l'objet d'un approfondissement spécifique dans cet article, après une présentation d'ensemble du modèle qui les rend intelligibles.

2. Méthode

Cette revue narrative structurée mobilise les textes fondateurs de Jeffrey Young (Young, 1999 ; Young, Klosko & Weishaar, 2003), les essais randomisés contrôlés évaluant l'efficacité de la thérapie des schémas dans le traitement des troubles de la personnalité (Giesen-Bloo et al., 2006 ; Farrell, Shaw & Webber, 2009 ; Bamelis et al., 2014), les travaux empiriques de validation du modèle des modes schématiques (Arntz, Klokman & Sieswerda, 2005 ; Lobbestael, van Vreeswijk & Arntz, 2008), les études portant spécifiquement sur les corrélats cliniques du schéma d'abandon et du schéma de carence affective (Lawrence, Allen & Chanen, 2011), ainsi que la littérature française disponible sur le lien entre schémas précoces et psychopathologie (Cormier, Jourda, Laros, Walburg & Callahan, 2011). La revue est organisée en trois temps : une présentation générale du modèle et de ses cinq domaines, un approfondissement spécifique des deux schémas ciblés par la demande initiale, puis une reprise selon la grille de lecture quadridimensionnelle du modèle BPS-E.

3. Fondements théoriques du modèle de Young

3.1. Les besoins émotionnels fondamentaux

Le postulat central du modèle de Young est que tout enfant possède un ensemble de besoins émotionnels fondamentaux universels, dont la satisfaction suffisante durant l'enfance conditionne le développement d'une personnalité adaptée, et dont la frustration chronique ou l'excès inverse — une satisfaction excessive et non régulée — produit un schéma précoce inadapté. Young identifie cinq besoins fondamentaux : la sécurité, la stabilité, le soin et l'attachement à autrui (secure attachment) ; l'autonomie, la compétence et le sentiment d'identité ; la liberté d'exprimer des besoins et des émotions légitimes ; la spontanéité et le jeu ; enfin, des limites réalistes et une maîtrise de soi suffisante. Chacun des cinq grands domaines de schémas présentés à la section 4 correspond à la frustration spécifique de l'un de ces besoins.

3.2. Origines développementales : attachement et environnement familial

Young situe explicitement l'origine des schémas précoces dans la qualité des relations d'attachement précoces, faisant de la thérapie des schémas un prolongement clinique direct de la théorie de l'attachement de Bowlby (1969, 1973) et des travaux d'Ainsworth et ses collaborateurs (1978) sur les patterns d'attachement observables dans la situation étrange. Un enfant dont les figures d'attachement sont durablement instables, indisponibles émotionnellement, rejetantes, intrusives, punitives ou, à l'inverse, excessivement protectrices ou indulgentes, intériorise progressivement une représentation de soi et d'autrui organisée autour de cette expérience répétée, représentation qui persiste bien après que les circonstances environnementales objectives aient changé — c'est cette persistance au-delà du contexte qui l'origine qui définit le caractère « précoce » et durable du schéma.

Young distingue plusieurs origines familiales typiques selon le schéma considéré : la carence affective trouve typiquement son origine dans un foyer froid, négligent sur le plan émotionnel, où l'enfant n'a pas fait l'expérience répétée d'être compris, nourri affectivement et protégé ; le schéma d'abandon trouve typiquement son origine dans un foyer instable, marqué par des séparations, des deuils, des absences répétées d'une figure d'attachement, ou par l'imprévisibilité chronique de sa disponibilité émotionnelle. Cette distinction des origines, développée à la section 5 et 6, est essentielle pour ne pas confondre cliniquement ces deux schémas malgré leur coactivation fréquente.

3.3. Les processus de perpétuation du schéma

Un schéma, une fois constitué, ne reste pas un simple souvenir : il s'auto-entretient activement par trois processus que Young nomme les styles de réponse au schéma (schema coping styles), transposition clinique directe des trois réponses biologiques classiques au danger — combat, fuite, sidération. La capitulation au schéma (schema surrender) consiste à accepter le schéma comme vrai et à se comporter d'une manière qui confirme et renforce sa validité, par exemple en choisissant des partenaires qui reproduisent l'abandon redouté. L'évitement du schéma (schema avoidance) consiste à organiser sa vie de façon à ne jamais activer le schéma, par exemple en évitant tout engagement affectif suffisamment profond pour risquer une carence affective ou un abandon. La surcompensation du schéma (schema overcompensation) consiste à agir de façon diamétralement opposée au schéma, par exemple en adoptant une indépendance affective ostentatoire et un rejet préventif d'autrui pour ne jamais revivre la position vulnérable d'un abandon appréhendé.

Ces trois styles ne sont pas mutuellement exclusifs : un même patient peut alterner, selon les périodes de sa vie ou selon le type de relation concernée, entre capitulation, évitement et surcompensation face à un même schéma actif — une variabilité qui explique pourquoi la présentation clinique d'un même schéma peut différer radicalement d'un patient à l'autre, et pourquoi l'identification du schéma sous-jacent ne peut se limiter à l'observation du seul comportement de surface.

3.4. Le raffinement ultérieur : le modèle des modes schématiques

Face à la complexité clinique des patients présentant un trouble de la personnalité borderline, chez lesquels de nombreux schémas coexistent et s'activent de façon rapide et fluctuante, Young a introduit le concept de mode schématique (schema mode) : un état émotionnel et un style de réponse au schéma dominant à un instant donné, plutôt qu'une structure stable comme le schéma lui-même. Arntz et Jacob (2012) distinguent quatre grandes catégories de modes : les modes enfant (dont l'enfant vulnérable, siège de la détresse liée aux besoins non satisfaits, et l'enfant en colère), les modes de coping dysfonctionnel (dont le protecteur détaché et le capitulateur soumis), les modes parentaux dysfonctionnels internalisés (dont le parent punitif et le parent exigeant), et le mode adulte sain, seul mode capable d'arbitrer entre les besoins légitimes de l'enfant vulnérable et la réalité du monde adulte. Arntz, Klokman et Sieswerda (2005) ont apporté une première validation expérimentale de ce modèle chez des patients borderline, confirmant la spécificité de quatre modes — protecteur détaché, parent punitif, enfant abandonné/maltraité, enfant en colère/impulsif — par comparaison à des patients présentant un trouble de la personnalité du groupe C et à des témoins sains ; Lobbestael, van Vreeswijk et Arntz (2008) ont apporté une confirmation empirique complémentaire de cette conceptualisation. Le mode de l'enfant vulnérable/abandonné, en particulier, est directement issu de l'activation du schéma d'Abandon/Instabilité et du schéma de Carence affective analysés en détail aux sections 5 et 6.

4. Les cinq domaines et les dix-huit schémas précoces inadaptés

Young organise les dix-huit schémas précoces inadaptés en cinq grands domaines, chacun correspondant à la frustration d'une catégorie de besoins émotionnels fondamentaux. Le tableau suivant en propose une cartographie complète, avant que les sections 5 et 6 n'approfondissent spécifiquement les deux premiers schémas du premier domaine.

Domaine

Schéma

Besoin fondamental frustré

I. Déconnexion et rejet

Abandon / Instabilité

Stabilité et continuité du lien d'attachement

I. Déconnexion et rejet

Méfiance / Abus

Sécurité et intégrité face à autrui

I. Déconnexion et rejet

Carence affective

Nurturance, empathie et protection affective

I. Déconnexion et rejet

Imperfection / Honte

Acceptation inconditionnelle de soi

I. Déconnexion et rejet

Isolement social / Aliénation

Appartenance à un groupe

II. Autonomie et performance altérées

Dépendance / Incompétence

Compétence et confiance en ses propres capacités

II. Autonomie et performance altérées

Vulnérabilité au danger ou à la maladie

Sentiment de sécurité face au monde

II. Autonomie et performance altérées

Fusionnement / Personnalité atrophiée

Identité et autonomie psychique distincte

II. Autonomie et performance altérées

Échec

Sentiment de compétence et de réussite

III. Limites déficientes

Toute-puissance / Grandiosité

Réciprocité et limites réalistes

III. Limites déficientes

Contrôle de soi / autodiscipline insuffisants

Autodiscipline et tolérance à la frustration

IV. Orientation vers autrui

Assujettissement / Soumission

Expression légitime des besoins propres

IV. Orientation vers autrui

Abnégation / Sacrifice de soi

Équilibre entre besoins propres et besoins d'autrui

IV. Orientation vers autrui

Recherche d'approbation / de reconnaissance

Estime de soi indépendante du regard d'autrui

V. Hypervigilance et inhibition

Négativité / Pessimisme

Spontanéité et confiance en l'avenir

V. Hypervigilance et inhibition

Inhibition émotionnelle

Liberté d'expression émotionnelle

V. Hypervigilance et inhibition

Exigences élevées / Hypercriticisme

Spontanéité et acceptation de l'imperfection

V. Hypervigilance et inhibition

Punition

Compréhension bienveillante de l'erreur humaine

Tableau 1. Les cinq domaines et les dix-huit schémas précoces inadaptés (d'après Young, Klosko & Weishaar, 2003).

C'est le premier domaine, celui de la déconnexion et du rejet, qui rassemble les schémas les plus précocement constitués sur le plan développemental et les plus fréquemment associés, dans la littérature empirique, à la sévérité de la psychopathologie — en particulier au trouble de la personnalité borderline (Lawrence, Allen & Chanen, 2011) et à la dépression (Cormier et al., 2011). C'est pour cette raison que ce domaine, et plus spécifiquement ses deux premiers schémas, font l'objet de l'approfondissement demandé dans cet article.

4.1. Domaine I — Déconnexion et rejet

Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement familial d'origine incapable d'offrir un attachement stable, sécurisant, bienveillant et respectueux. Outre l'Abandon/Instabilité et la Carence affective, approfondis aux sections 5 et 6, ce domaine comprend le schéma de Méfiance/Abus — conviction que l'autre profitera de soi, mentira ou fera intentionnellement du mal, typiquement issu d'un environnement maltraitant ou humiliant —, le schéma d'Imperfection/Honte — sentiment global d'être fondamentalement défectueux, indigne d'amour, dont la révélation à autrui exposerait à un rejet mérité — et le schéma d'Isolement social/Aliénation — sentiment d'être coupé du reste du monde, différent des autres groupes, sans appartenance possible.

4.2. Domaine II — Autonomie et performance altérées

Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement familial enchevêtré, surprotecteur ou au contraire sapant la confiance de l'enfant en sa propre compétence. Le schéma de Dépendance/Incompétence traduit la conviction de ne pas pouvoir gérer les responsabilités quotidiennes sans l'aide constante d'autrui. Le schéma de Vulnérabilité au danger ou à la maladie traduit une peur exagérée qu'une catastrophe — médicale, financière, criminelle — survienne de façon imminente et incontrôlable. Le schéma de Fusionnement/Personnalité atrophiée traduit un enchevêtrement émotionnel excessif avec une figure significative, souvent parentale, aux dépens du développement d'une identité individuelle distincte. Le schéma d'Échec traduit la conviction d'avoir irrémédiablement échoué, ou d'être voué à échouer, par comparaison aux pairs, dans les domaines de la réussite scolaire, professionnelle ou sociale.

4.3. Domaine III — Limites déficientes

Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement familial indulgent à l'excès, insuffisamment structurant ou n'ayant pas transmis de limites réalistes. Le schéma de Toute-puissance/Grandiosité traduit la conviction d'être supérieur aux autres, de mériter des droits et privilèges spéciaux, ou de ne pas être soumis aux règles de réciprocité qui s'appliquent à autrui. Le schéma d'Insuffisance du contrôle de soi/de l'autodiscipline traduit une difficulté marquée à tolérer la frustration en vue d'atteindre ses objectifs personnels, ou à contenir l'expression de ses émotions et de ses impulsions.

4.4. Domaine IV — Orientation vers autrui

Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement familial dans lequel l'acceptation et l'approbation étaient conditionnées à la suppression des besoins et émotions propres de l'enfant au profit de ceux des figures parentales. Le schéma d'Assujettissement/Soumission traduit une soumission excessive au contrôle d'autrui, par crainte des conséquences d'une affirmation de soi. Le schéma d'Abnégation/Sacrifice de soi, déjà évoqué dans la série BPS-E consacrée aux facteurs psychologiques, traduit un renoncement chronique et excessif à ses propres besoins pour répondre à ceux d'autrui. Le schéma de Recherche d'approbation/de reconnaissance traduit une quête excessive d'approbation, de reconnaissance ou d'attention, aux dépens du développement d'un sentiment de sécurité intérieure authentique.

4.5. Domaine V — Hypervigilance et inhibition

Ce domaine regroupe les schémas issus d'un environnement familial pessimiste, exigeant, punitif ou inhibant l'expression spontanée des émotions, au profit de la performance, du contrôle ou de l'évitement de l'erreur. Le schéma de Négativité/Pessimisme traduit une focalisation envahissante sur les aspects négatifs de l'existence, au détriment des aspects positifs. Le schéma d'Inhibition émotionnelle traduit une suppression excessive de l'expression spontanée des émotions, par crainte de désapprobation ou de perte de contrôle. Le schéma d'Exigences élevées/Hypercriticisme traduit la conviction qu'il faut s'efforcer d'atteindre des standards très élevés de performance, au prix du ralentissement, de la rigidité et de l'autocritique. Le schéma de Punition traduit la conviction que les personnes, soi-même inclus, doivent être sévèrement punies pour leurs erreurs.

5. Analyse approfondie du schéma d'Abandon/Instabilité

5.1. Définition et phénoménologie

Le schéma d'Abandon/Instabilité se définit par la perception d'une instabilité ou d'un manque de fiabilité de ceux qui apportent soutien et connexion. Le sujet porteur de ce schéma vit dans la conviction, souvent préconsciente, que les personnes significatives de sa vie ne pourront pas continuer à lui apporter soutien émotionnel, lien et protection, parce qu'elles sont elles-mêmes émotionnellement instables et imprévisibles, ou parce qu'elles finiront, de façon plus ou moins imminente, par mourir, partir, ou lui préférer quelqu'un d'autre. Cette conviction ne s'accompagne pas nécessairement d'une carence affective réelle et actuelle — à la différence du schéma étudié à la section 6 — mais d'une anticipation anxieuse de la perte du lien, quelle que soit la qualité présente de ce lien.

Phénoménologiquement, ce schéma se traduit par une hypervigilance aux signes, même minimes, d'éloignement de l'autre — un retard, un silence, un changement de ton — vécus non comme des événements anodins mais comme des signaux avant-coureurs d'un abandon imminent. Cette hypervigilance s'accompagne fréquemment d'une intolérance à la solitude, d'un besoin de réassurance répété, et d'une réactivité émotionnelle intense — anxiété, colère, désespoir — face à toute séparation, même brève et objectivement anodine.

5.2. Origines développementales

Le schéma d'abandon trouve typiquement son origine dans une histoire d'attachement marquée par l'instabilité plutôt que par l'absence pure : décès précoce d'un parent, divorce conflictuel avec alternance imprévisible de présence et d'absence, placements multiples, hospitalisations parentales répétées, ou disponibilité émotionnelle radicalement inconsistante d'une figure d'attachement par ailleurs présente physiquement — un parent alternant, sans prévisibilité pour l'enfant, entre des moments de grande proximité affective et des périodes de retrait, de dépression ou d'indisponibilité. Cette expérience répétée de l'imprévisibilité du lien, plutôt que sa seule absence, distingue l'origine développementale de ce schéma de celle de la carence affective, où c'est la qualité même du lien, davantage que sa continuité, qui fait défaut.

5.3. Manifestations cliniques et stratégies de réponse au schéma

Les trois styles de réponse au schéma présentés à la section 3.3 prennent, pour le schéma d'abandon, des formes cliniques particulièrement reconnaissables. En capitulation, le sujet choisit ou maintient des relations effectivement instables ou peu fiables, parfois de façon répétée au fil de sa vie relationnelle, confirmant ainsi le schéma par le réel plutôt que par sa seule interprétation. En évitement, le sujet évite tout engagement affectif suffisamment profond pour rendre un abandon possible douloureux, multipliant les relations superficielles ou rompant préventivement dès qu'un attachement significatif commence à se former. En surcompensation, le sujet développe un contrôle excessif de l'autre — vérification, possessivité, exigence de preuves d'amour répétées — dans une tentative de prévenir activement l'abandon redouté, tentative qui produit fréquemment, par un effet paradoxal bien documenté en clinique, l'éloignement même qu'elle cherche à empêcher.

5.4. Associations empiriques et comorbidités

Le schéma d'abandon figure parmi les schémas les plus constamment associés au trouble de la personnalité borderline dans la littérature empirique. Lawrence, Allen et Chanen (2011) ont établi, dans une étude portant sur ce lien spécifique, l'association robuste entre schéma d'abandon et traits borderline. Une étude par analyse en réseau portant sur 706 étudiants a montré que, parmi les traits centraux du trouble de la personnalité borderline, les problèmes d'identité étaient spécifiquement associés au schéma d'abandon, aux côtés du schéma d'insuffisance du contrôle de soi, de dépendance/incompétence et de vulnérabilité au danger, tandis que les relations négatives caractéristiques du trouble borderline montraient une association spécifique avec le schéma d'abandon et le schéma de méfiance/abus. Sur le plan des modes schématiques, le schéma d'abandon constitue l'un des principaux affluents du mode de l'enfant abandonné/maltraité, dont Arntz, Klokman et Sieswerda (2005) ont confirmé la spécificité clinique chez les patients borderline par comparaison à des populations cliniques et non cliniques de comparaison.

6. Analyse approfondie du schéma de Carence affective

6.1. Définition et trois sous-types

Le schéma de Carence affective se définit par l'attente que le désir de soutien émotionnel ne sera pas suffisamment satisfait par autrui. Young distingue trois sous-types de carence, dont la distinction a une valeur clinique directe car elle oriente le travail thérapeutique vers des besoins spécifiques différents. La carence de nurturance désigne l'absence d'attention, d'affection, de chaleur ou de compagnie suffisantes. La carence d'empathie désigne l'absence de compréhension, d'écoute, d'ouverture au partage des sentiments et des besoins propres du sujet. La carence de protection désigne l'absence de force, de direction ou de guidance suffisantes de la part d'autrui pour se sentir en sécurité et soutenu dans les moments de vulnérabilité. Un même patient peut présenter les trois sous-types simultanément, ou une prédominance marquée de l'un d'entre eux, selon la configuration précise de son histoire relationnelle précoce.

6.2. Origines développementales

À la différence du schéma d'abandon, qui trouve son origine dans l'instabilité et l'imprévisibilité du lien, le schéma de carence affective trouve typiquement son origine dans un foyer stable sur le plan de la présence physique, mais froid, distant ou peu expressif sur le plan émotionnel — des parents présents mais peu chaleureux, peu à l'écoute des besoins affectifs de l'enfant, valorisant davantage la performance, la retenue ou l'autonomie précoce que l'expression et le partage des affects. Cette origine explique un paradoxe clinique fréquent : un patient porteur d'un schéma de carence affective marqué peut décrire, à l'entretien initial, une enfance « sans histoire », sans événement traumatique identifiable, précisément parce que la carence en question porte sur l'absence d'un élément positif attendu — la chaleur, l'écoute, la protection active — plutôt que sur la présence d'un événement négatif circonscrit et mémorisable comme tel.

6.3. Manifestations cliniques

Le schéma de carence affective se traduit cliniquement par une difficulté à identifier ses propres besoins émotionnels, à les exprimer, voire à les reconnaître comme légitimes — une difficulté qui peut se présenter à l'entretien sous une forme proche de l'alexithymie sans s'y réduire, puisqu'il s'agit ici moins d'une incapacité à nommer les affects que d'une conviction intériorisée que ces affects et ces besoins ne trouveront de toute façon pas de réponse satisfaisante chez autrui. Les patients porteurs de ce schéma décrivent fréquemment un sentiment de vide affectif chronique, une difficulté à se sentir véritablement compris même dans des relations par ailleurs stables, et une tendance à minimiser leurs propres besoins par anticipation de leur non-satisfaction plutôt que par choix authentique de renoncement.

En capitulation, le sujet choisit ou maintient des relations effectivement froides ou peu disponibles émotionnellement, reproduisant sans le savoir la configuration originelle. En évitement, le sujet évite toute proximité affective suffisamment intense pour exposer le besoin de nurturance et sa frustration potentielle, ce qui peut se traduire par un investissement compensatoire dans le travail, la performance intellectuelle ou l'autosuffisance apparente. En surcompensation, le sujet peut développer une exigence affective disproportionnée envers ses proches, ou à l'inverse adopter une posture de pourvoyeur exclusif de soin envers autrui — schéma souvent associé, dans ce cas, au schéma d'abnégation/sacrifice de soi du domaine de l'orientation vers autrui — sans jamais réclamer pour lui-même la réciprocité qu'il offre pourtant activement aux autres.

6.4. Données empiriques

Cormier, Jourda, Laros, Walburg et Callahan (2011), dans une étude portant sur une population française tout-venant de 162 personnes évaluées au moyen du questionnaire de schémas de Young sous sa forme abrégée et de l'inventaire de dépression de Beck, ont établi une corrélation positive robuste entre l'ensemble des schémas précoces inadaptés et la sévérité de la symptomatologie dépressive, les scores moyens de plusieurs schémas — dont la carence affective figure parmi les plus constamment impliqués dans la littérature qu'ils synthétisent — étant significativement plus élevés chez les personnes présentant une symptomatologie dépressive sévère. Stopa et Waters (2005), dans une étude expérimentale d'induction d'humeur, ont montré que les scores de carence affective et d'imperfection/honte augmentaient significativement après une induction d'humeur dépressive, suggérant que ce schéma n'est pas seulement un facteur de vulnérabilité stable mais aussi, en partie, un état dont l'accessibilité varie avec l'humeur du moment — une donnée qui invite à la prudence dans l'interprétation d'un score élevé obtenu lors d'un épisode dépressif aigu, et à envisager une réévaluation à distance de l'épisode avant de conclure à un schéma structurellement stable.

6.5. Distinction clinique entre carence affective et schéma d'abandon

Point de vigilance clinique — deux schémas fréquemment coactivés mais distincts

La carence affective porte sur la qualité du lien disponible ici et maintenant (« je ne suis pas compris, pas nourri affectivement, même si l'autre est présent »), tandis que l'abandon porte sur la continuité et la fiabilité du lien dans le temps (« l'autre va partir, disparaître, ou cesser d'être disponible »). Un même patient peut présenter les deux schémas fortement coactivés — une carence affective précoce rendant l'attachement d'autant plus anxieux que le lien, une fois enfin obtenu, est vécu comme précieux et donc comme menacé de disparition — mais le travail thérapeutique diffère : le premier vise à restaurer la capacité à identifier et exprimer un besoin affectif légitime, le second vise à tolérer l'incertitude inhérente à toute relation sans la traiter comme une preuve d'abandon imminent.

7. Niveau de preuve de la thérapie des schémas comme traitement

Au-delà de sa valeur descriptive et conceptuelle, le modèle de Young a donné lieu à un développement thérapeutique structuré — la thérapie des schémas (schema therapy) — dont l'efficacité a été évaluée par plusieurs essais randomisés contrôlés, principalement dans le traitement des troubles de la personnalité. Giesen-Bloo et ses collaborateurs (2006), dans un essai randomisé contrôlé multicentrique néerlandais de référence, ont comparé la thérapie des schémas à la psychothérapie centrée sur le transfert chez des patients présentant un trouble de la personnalité borderline, montrant une supériorité de la thérapie des schémas sur les taux de rémission diagnostique et de rétention en traitement à trois ans. Farrell, Shaw et Webber (2009) ont montré, dans un essai randomisé contrôlé portant sur un format de groupe ajouté au traitement habituel, une réduction significative de la sévérité du trouble borderline et des scores de schémas par rapport au traitement habituel seul. Bamelis, Evers, Spinhoven et Arntz (2014), dans un essai randomisé contrôlé multicentrique portant sur 323 patients présentant divers troubles de la personnalité du groupe C ainsi que des troubles paranoïaque, histrionique ou narcissique, ont confirmé la supériorité de la thérapie des schémas sur la thérapie de clarification centrée sur le processus et sur le traitement habituel, sur le critère principal de rémission diagnostique à trois ans.

Étude

Population

Résultat principal

Giesen-Bloo et al. (2006)

Trouble de la personnalité borderline (essai multicentrique néerlandais)

Supériorité de la thérapie des schémas sur la psychothérapie centrée sur le transfert (rémission, rétention)

Farrell, Shaw & Webber (2009)

Trouble de la personnalité borderline, format groupe

Réduction significative de la sévérité borderline et des scores de schémas vs traitement habituel seul

Bamelis, Evers, Spinhoven & Arntz (2014)

Troubles de la personnalité du groupe C, paranoïaque, histrionique, narcissique (n = 323)

Supériorité sur la thérapie de clarification et le traitement habituel (rémission diagnostique à 3 ans)

Tableau 2. Principaux essais randomisés contrôlés d'efficacité de la thérapie des schémas dans les troubles de la personnalité.

Ce niveau de preuve, solide pour le format individuel et de groupe dans les troubles de la personnalité, reste plus limité et davantage émergent pour l'application ciblée de la thérapie des schémas aux seuls schémas d'abandon et de carence affective en dehors d'un trouble de la personnalité caractérisé — par exemple dans la dépression ou l'anxiété relationnelle isolées —, contexte dans lequel les données disponibles, notamment françaises (Cormier et al., 2011), établissent une association robuste entre schémas et symptomatologie sans constituer, à elles seules, une démonstration d'efficacité thérapeutique spécifique de même niveau méthodologique que les essais menés dans le champ des troubles de la personnalité.

7.1. Principales techniques thérapeutiques mobilisées

La thérapie des schémas se distingue des protocoles cognitivo-comportementaux classiques par l'intégration systématique de techniques cognitives, comportementales et expérientielles, ces dernières occupant une place centrale spécifiquement adaptée au travail sur les schémas issus du domaine de la déconnexion et du rejet. La restructuration cognitive vise à examiner les preuves à l'appui et à l'encontre du schéma, sur le modèle des techniques cognitives classiques, mais appliquée à des convictions plus anciennes et plus généralisées que les pensées automatiques habituelles. Les techniques expérientielles, en particulier le travail en imagerie avec réécriture (imagery rescripting), invitent le patient à revisiter en imagination une scène marquante de son enfance associée au schéma, puis à en modifier activement le déroulement en y introduisant la réponse protectrice ou nourricière qui avait fait défaut — technique particulièrement indiquée pour les schémas d'abandon et de carence affective, dont l'origine se situe précisément dans une expérience répétée plutôt que dans une croyance isolée aisément accessible à la seule discussion verbale. Le travail sur les chaises (chairwork) permet de dialoguer explicitement entre les différents modes schématiques du patient — par exemple entre l'enfant vulnérable et le mode adulte sain. Enfin, le concept de reparentage limité (limited reparenting), central dans la relation thérapeutique elle-même, invite le thérapeute à offrir, dans les limites appropriées du cadre professionnel, une expérience relationnelle correctrice de stabilité et de disponibilité affective directement contraire à l'expérience originelle du patient.

7.2. Les principaux modes schématiques associés

Le tableau suivant reprend les modes schématiques les plus directement concernés par le travail sur les schémas d'abandon et de carence affective, tels que conceptualisés par Arntz et Jacob (2012).

Mode schématique

Catégorie

Lien avec l'abandon / la carence affective

Enfant vulnérable (dont l'enfant abandonné)

Mode enfant

Siège direct de la détresse liée à l'activation du schéma ; besoin non satisfait de sécurité et de nurturance

Enfant en colère

Mode enfant

Réaction de protestation face à la frustration du besoin d'attachement ou de nurturance

Protecteur détaché

Mode de coping dysfonctionnel

Correspond cliniquement à l'évitement du schéma décrit à la section 3.3

Capitulateur soumis

Mode de coping dysfonctionnel

Correspond cliniquement à la capitulation au schéma décrite à la section 3.3

Parent punitif / parent exigeant

Mode parental internalisé

Intériorisation critique de la figure parentale d'origine, aggravant l'auto-dévalorisation du besoin affectif

Adulte sain

Mode ressource

Cible du travail thérapeutique : capacité à reconnaître et répondre avec justesse aux besoins de l'enfant vulnérable

Tableau 3. Principaux modes schématiques associés aux schémas d'abandon et de carence affective (d'après Arntz & Jacob, 2012).

8. Les schémas d'Abandon et de Carence affective à la lumière du modèle BPS-E

Le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E, Paris et al., 2026) permet de reprendre ces deux schémas selon une architecture quadridimensionnelle qui évite de les réduire à leur seule dimension cognitivo-affective.

Dimension Biologique

La qualité de l'attachement précoce à l'origine de ces deux schémas module la réactivité de l'axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et le tonus vagal, déjà documentés dans la série BPS-E consacrée à la biologie du stress : un enfant exposé de façon répétée à l'imprévisibilité du lien (schéma d'abandon) ou à l'absence de réponse affective contenante (schéma de carence affective) développe une charge allostatique précoce qui module durablement sa réactivité physiologique au stress relationnel à l'âge adulte.

Cette empreinte biologique n'est pas figée : les interventions relationnelles et thérapeutiques qui restaurent une expérience répétée de fiabilité et de disponibilité affective peuvent, par les mécanismes de plasticité déjà exposés dans la série, infléchir progressivement cette réactivité.

 

Dimension Psychologique

C'est la dimension la plus directement concernée : le schéma lui-même, ses trois styles de réponse (capitulation, évitement, surcompensation), et les modes schématiques associés — en particulier le mode de l'enfant vulnérable/abandonné — constituent le cœur de l'évaluation psychologique, opérationnalisée dans le modèle BPS-E par le questionnaire YSQ-L3, aligné sur l'axe psychologique du QBE-150.

Le caractère souvent égosyntone de ces schémas, déjà souligné dans la série BPS-E consacrée aux facteurs psychologiques, impose le recours systématique à cet instrument dédié plutôt qu'à la seule observation clinique, en particulier pour la carence affective, dont le patient lui-même sous-estime fréquemment la présence faute de point de comparaison interne.

 

Dimension Nutritionnelle et Mode de Vie

Les stratégies d'évitement et de surcompensation associées à ces deux schémas se traduisent fréquemment en comportements observables sur cet axe : investissement compensatoire dans le travail ou la performance au détriment du sommeil et du repos (carence affective en évitement), recherche compulsive de réassurance relationnelle par les outils numériques et les réseaux sociaux (abandon en capitulation ou en surcompensation), ou conduites de consommation utilisées pour apaiser la détresse du mode enfant vulnérable lorsqu'il est activé.

L'évaluation de cet axe permet de repérer des traductions comportementales concrètes d'un schéma qui, resté au seul niveau de la représentation interne, échapperait à l'observation clinique.

 

Dimension Écologique et Sociale

Le contexte relationnel actuel du patient — stabilité ou instabilité du couple, qualité du réseau social, reproduction transgénérationnelle du pattern d'attachement dans sa propre parentalité — constitue à la fois une source d'information sur l'activation actuelle du schéma et une cible thérapeutique à part entière, en particulier lorsque le patient a lui-même des enfants et que le clinicien doit évaluer le risque de transmission du même pattern relationnel à la génération suivante.

Le choix, souvent inconscient, de partenaires ou d'environnements professionnels reproduisant la configuration originelle du schéma (instabilité pour l'abandon, froideur pour la carence affective) relève directement de cet axe et mérite d'être exploré comme tel plutôt que d'être interprété comme un simple hasard des rencontres.

9. Intégration clinique et recommandations de bonne pratique

•      Utiliser systématiquement le YSQ-L3 pour objectiver la présence et l'intensité de ces schémas, plutôt que de s'appuyer sur la seule impression clinique, en particulier pour la carence affective, dont le caractère égosyntone limite l'auto-repérage spontané par le patient.

•      Distinguer explicitement, à l'entretien, le schéma d'abandon du schéma de carence affective lorsque les deux sont évoqués, afin d'orienter le travail thérapeutique vers la cible appropriée — tolérance à l'incertitude relationnelle pour l'un, restauration de la légitimité du besoin affectif pour l'autre.

•      Tenir compte de la variabilité liée à l'humeur (Stopa & Waters, 2005) en évitant de conclure à un schéma structurellement stable sur la seule base d'une passation réalisée en épisode dépressif aigu, et en prévoyant, lorsque cela est cliniquement possible, une réévaluation à distance de l'épisode.

•      Articuler l'identification de ces schémas avec l'évaluation plus large de l'attachement adulte et des stratégies de coping, déjà intégrées à l'axe psychologique du modèle BPS-E, plutôt que de les traiter comme des variables isolées.

•      Orienter, lorsque la sévérité clinique le justifie — en particulier en présence d'un trouble de la personnalité borderline caractérisé — vers une prise en charge structurée de thérapie des schémas dont le niveau de preuve est établi, individuelle ou en groupe, plutôt que vers un travail non structuré sur ces représentations.

10. Illustration clinique

Avertissement — vignette clinique fictive

La vignette suivante est une construction pédagogique fictive, destinée à illustrer un raisonnement clinique générique. Elle ne décrit aucun patient réel et ne saurait être interprétée comme un cas clinique authentique.

 

Une patiente de trente-deux ans consulte pour une souffrance relationnelle récurrente : elle décrit une succession de relations amoureuses rompues par elle-même de façon anticipée, « avant que l'autre ne le fasse », associée à un sentiment chronique de solitude affective même lorsqu'elle est en couple. L'anamnèse révèle une enfance sans événement traumatique circonscrit identifiable, mais marquée par des parents présents, financièrement stables, mais peu expressifs sur le plan affectif, valorisant la réussite scolaire et la retenue émotionnelle. Le YSQ-L3, intégré à l'axe psychologique du QBE-150, objective une activation marquée du schéma de carence affective, sous-type carence d'empathie prédominant, et une activation modérée du schéma d'abandon.

Le docteur Paris explicite à la patiente la distinction entre les deux schémas coactivés : la difficulté à se sentir comprise et nourrie affectivement, ancienne et structurelle, alimente une hypervigilance secondaire à toute menace de rupture du lien une fois celui-ci enfin établi. Le travail thérapeutique proposé, en articulation avec les autres dimensions du modèle BPS-E déjà évaluées, priorise dans un premier temps la restauration de la capacité à identifier et nommer un besoin affectif comme légitime — cible propre à la carence affective — avant d'aborder le travail sur la tolérance à l'incertitude relationnelle propre au schéma d'abandon, dans une séquence délibérément ordonnée plutôt que simultanée.

 

Une seconde situation, également fictive, illustre une prédominance inverse. Un patient de vingt-six ans consulte pour une anxiété relationnelle envahissante, décrite comme une peur quasi constante que sa compagne, avec laquelle il forme un couple stable depuis trois ans, ne finisse par le quitter, malgré l'absence de tout signe objectif en ce sens. L'anamnèse révèle un père décédé brutalement lorsque le patient avait sept ans, suivi d'une période de plusieurs années durant laquelle sa mère, submergée par le deuil, a alterné, de façon imprévisible pour l'enfant, entre des périodes de grande proximité et des périodes de retrait dépressif. Le YSQ-L3 objective une activation majeure du schéma d'Abandon/Instabilité, avec une activation seulement modérée de la carence affective — configuration inverse de la vignette précédente, cohérente avec une origine développementale centrée sur l'instabilité du lien plutôt que sur sa qualité affective. Le travail thérapeutique proposé cible ici prioritairement la tolérance à l'incertitude relationnelle et le travail en imagerie avec réécriture sur les scènes de retrait maternel imprévisible, plutôt que sur la légitimation d'un besoin affectif que ce patient, à la différence de la vignette précédente, identifie et exprime sans difficulté particulière.

12. Glossaire des principaux termes techniques

Afin de faciliter l'appropriation de cet article par des lecteurs non familiers du vocabulaire de la thérapie des schémas, le tableau suivant définit brièvement les principaux termes techniques mobilisés.

Terme

Définition brève

Schéma précoce inadapté (Early Maladaptive Schema)

Thème ou pattern large et envahissant, composé de souvenirs, d'émotions, de cognitions et de sensations corporelles, développé durant l'enfance et dysfonctionnel de façon significative

Besoin émotionnel fondamental

Besoin universel de l'enfant (sécurité, autonomie, expression légitime des besoins, spontanéité, limites réalistes) dont la frustration chronique produit un schéma

Style de réponse au schéma (schema coping style)

Capitulation, évitement ou surcompensation : trois modalités par lesquelles le sujet répond activement à l'activation d'un schéma

Mode schématique (schema mode)

État émotionnel et style de réponse dominant à un instant donné, plus fluctuant que le schéma stable sous-jacent

Reparentage limité (limited reparenting)

Posture thérapeutique offrant, dans les limites du cadre professionnel, une expérience relationnelle correctrice de stabilité et de disponibilité affective

Imagerie avec réécriture (imagery rescripting)

Technique expérientielle consistant à revisiter en imagination une scène marquante liée au schéma puis à en modifier le déroulement

YSQ (Young Schema Questionnaire)

Questionnaire auto-rapporté quantifiant l'activation de chacun des dix-huit schémas précoces inadaptés

Tableau 4. Glossaire des principaux termes techniques de la thérapie des schémas.

13. Limites de cette revue et perspectives de recherche

Cette revue présente plusieurs limites qu'il convient d'expliciter. Il s'agit d'une revue narrative structurée et non d'une revue systématique exhaustive au sens de la méthodologie PRISMA. Le niveau de preuve solide de la thérapie des schémas concerne principalement le traitement des troubles de la personnalité caractérisés ; son application ciblée aux seuls schémas d'abandon et de carence affective en dehors de ce cadre diagnostique, bien que cliniquement répandue, dispose d'un socle empirique plus limité, essentiellement corrélationnel (Cormier et al., 2011). La variabilité des scores de schémas en fonction de l'humeur du moment (Stopa & Waters, 2005) invite à une prudence méthodologique dans l'interprétation de toute évaluation ponctuelle, prudence qui n'a pas toujours été respectée dans la littérature clinique de vulgarisation consacrée à ces schémas.

Plusieurs perspectives de recherche se dégagent de cette synthèse. Une évaluation systématique, à l'échelle de la patientèle suivie selon le modèle BPS-E, de la valeur prédictive du YSQ-L3 pour anticiper la réponse aux différentes modalités thérapeutiques disponibles constituerait une perspective directement issue de cet article. Une meilleure caractérisation longitudinale de la trajectoire développementale distincte des schémas d'abandon et de carence affective, au-delà de leur association transversale bien établie avec la psychopathologie adulte, permettrait également d'affiner les stratégies de prévention précoce déjà évoquées dans la série BPS-E consacrée à la pédopsychiatrie.

14. Conclusion

Le modèle des schémas précoces inadaptés de Jeffrey Young offre au clinicien un cadre conceptuel puissant pour comprendre la persistance, au-delà du contexte qui les a vus naître, de représentations de soi et d'autrui construites dans l'enfance. Le schéma d'Abandon/Instabilité et le schéma de Carence affective, fondateurs du domaine de la déconnexion et du rejet, illustrent avec une acuité particulière la nécessité de distinguer des mécanismes phénoménologiques proches mais non identiques — l'un centré sur la continuité du lien, l'autre sur sa qualité affective — avant d'engager un travail thérapeutique dont l'efficacité, pour la thérapie des schémas structurée, dispose désormais d'un socle empirique solide. Le modèle BPS-E (Paris et al., 2026), en reliant ces représentations à leur empreinte biologique, à leurs traductions comportementales et à leur inscription écologique et sociale actuelle, permet d'inscrire ce travail dans une compréhension intégrative du patient plutôt que dans l'isolement d'une seule dimension psychologique.

« Évaluer pour comprendre, comprendre pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la personne. »

Conflits d'intérêts

L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts.

Références bibliographiques citées

Ainsworth, M. D. S., Blehar, M. C., Waters, E., & Wall, S. (1978). Patterns of Attachment: A Psychological Study of the Strange Situation. Erlbaum.

Arntz, A., & Jacob, G. (2012). Schema Therapy in Practice: An Introductory Guide to the Schema Mode Approach. Wiley-Blackwell.

Arntz, A., Klokman, J., & Sieswerda, S. (2005). An experimental test of the schema mode model of borderline personality disorder. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 36(3), 226-239. https://doi.org/10.1016/j.jbtep.2005.05.007

Arntz, A., & van Genderen, H. (2009). Schema Therapy for Borderline Personality Disorder. Wiley-Blackwell.

Bamelis, L. L. M., Evers, S. M. A. A., Spinhoven, P., & Arntz, A. (2014). Results of a multicenter randomized controlled trial of the clinical effectiveness of schema therapy for personality disorders. American Journal of Psychiatry, 171(3), 305-322. https://doi.org/10.1176/appi.ajp.2013.12040518

Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss, Vol. 1: Attachment. Hogarth Press.

Bowlby, J. (1973). Attachment and Loss, Vol. 2: Separation, Anxiety and Anger. Hogarth Press.

Cormier, A., Jourda, B., Laros, C., Walburg, V., & Callahan, S. (2011). L'influence entre les schémas précoces inadaptés et la dépression. L'Encéphale, 37(4), 293-298. https://doi.org/10.1016/j.encep.2011.01.001

Farrell, J. M., Shaw, I. A., & Webber, M. A. (2009). A schema-focused approach to group psychotherapy for outpatients with borderline personality disorder: A randomized controlled trial. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 40(2), 317-328. https://doi.org/10.1016/j.jbtep.2009.01.002

Giesen-Bloo, J., van Dyck, R., Spinhoven, P., van Tilburg, W., Dirksen, C., van Asselt, T., Kremers, I., Nadort, M., & Arntz, A. (2006). Outpatient psychotherapy for borderline personality disorder: Randomized trial of schema-focused therapy vs transference-focused psychotherapy. Archives of General Psychiatry, 63(6), 649-658. https://doi.org/10.1001/archpsyc.63.6.649

Lawrence, K. A., Allen, J. S., & Chanen, A. M. (2011). A study of maladaptive schemas and borderline personality. Cognitive Therapy and Research, 35(1), 30-39.

Lobbestael, J., van Vreeswijk, M. F., & Arntz, A. (2008). An empirical test of schema mode conceptualizations in personality disorders. Behaviour Research and Therapy, 46(7), 854-860. https://doi.org/10.1016/j.brat.2008.03.006

Stopa, L., & Waters, A. (2005). The effect of mood on responses to the Young Schema Questionnaire: Short form. Psychology and Psychotherapy: Theory, Research and Practice, 78(1), 45-57. https://doi.org/10.1348/147608304X21383

Young, J. E. (1999). Cognitive Therapy for Personality Disorders: A Schema-Focused Approach (3rd ed.). Professional Resource Press.

Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. E. (2003). Schema Therapy: A Practitioner's Guide. Guilford Press.

Paris, C. J., & Collaborateurs (2026). Facteurs psychologiques au sein de la BPS-E, article 59 ; Grille d'évaluation BPS-E pédopsychiatrique, article 0161. Documents non publiés, Boulogne-Billancourt.

 

Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre — Modèle BPS-E, Paris et al., 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire