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samedi 29 août 2026

0263 Coco Chanel : le piège du diagnostic rétrospectif

 ARTICLE SCIENTIFIQUE

0263  Coco Chanel : le piège du diagnostic rétrospectif

Une relecture biopsychosociale-écologique du « vrai self » et du « faux self », entre deuil précoce, mythomanie protectrice et emprise des dépendances, selon le modèle BPS-E



Dr. Claude Jean Paris

Psychiatre et Pédopsychiatre, Boulogne-Billancourt

Paris et al., 2026 | Essai de psychobiographie appliquée — Version 1.0

RÉSUMÉ

Contexte. Gabrielle « Coco » Chanel (1883-1971) constitue, parmi les figures traitées dans cette série de psychobiographies appliquées, l'un des cas les mieux étudiés par la littérature psychobiographique académique elle-même, en particulier à travers la théorie du vrai self et du faux self de Donald Winnicott (Verwey & Knight, 2019). Sa trajectoire, marquée par un deuil maternel précoce, un abandon paternel et un passage prolongé en orphelinat, offre un matériau psychobiographique riche, sans qu'aucun diagnostic psychiatrique formel n'ait jamais été posé de son vivant.

Objectif. Proposer, à partir du cas de Coco Chanel, une lecture dimensionnelle selon le modèle biopsychosocial-écologique (BPS-E, Paris et al., 2026), en s'appuyant notamment sur l'analyse winnicottienne déjà publiée, tout en évitant l'écueil consistant à réduire une trajectoire complexe à un unique mécanisme psychodynamique.

Méthode. Revue narrative de la littérature biographique et psychobiographique consacrée à Chanel (Verwey & Knight, 2019 ; Picardie, 2010 ; Chaney, 2011), incluant la mythomanie documentée de l'intéressée concernant sa propre enfance comme donnée d'analyse à part entière. Application du cadre BPS-E aux quatre dimensions, sans visée diagnostique catégorielle.

Résultats. Le profil dimensionnel BPS-E met en évidence une vulnérabilité biologique non documentée mais un usage prolongé et problématique d'un hypnotique morphinique en fin de vie ; une organisation psychologique marquée par un clivage entre un self authentique fragile et un self construit et adoré (le personnage public de « Coco »), une mythomanie protectrice concernant l'enfance, et une intolérance à la solitude documentée dans le grand âge ; une dimension nutritionnelle et de mode de vie marquée par cette dépendance médicamenteuse tardive ; et une dimension écologique et sociale déterminante, de l'orphelinat d'Aubazine aux réseaux masculins protecteurs successifs, en passant par le deuil de Boy Capel et la controverse de l'Occupation.

Discussion. Le cas Chanel illustre la valeur heuristique d'une lecture psychodynamique (le clivage vrai self / faux self de Winnicott) intégrée, sans s'y substituer, à une analyse dimensionnelle BPS-E plus large, incluant des facteurs nutritionnels, écologiques et sociaux souvent absents des lectures strictement psychanalytiques. Cette complémentarité illustre le respect des réserves méthodologiques établies par Karenberg (2009) et Muramoto (2014).

Mots-clés : Coco Chanel ; diagnostic rétrospectif ; psychobiographie ; modèle biopsychosocial-écologique ; BPS-E ; vrai self et faux self ; Winnicott ; deuil précoce ; dépendance médicamenteuse ; histoire de la psychiatrie.

1. Introduction : un cas déjà éclairé par la psychobiographie académique

Gabrielle Bonheur Chanel, dite Coco Chanel, meurt le 10 janvier 1971 dans sa suite de l'hôtel Ritz à Paris, à l'âge de 87 ans, laissant derrière elle l'une des maisons de couture les plus influentes du XXe siècle. Contrairement à Tom Wesselmann, traité dans l'article précédent de cette série (Paris et al., 2026, article 0241), le cas de Chanel bénéficie d'une littérature psychobiographique académique substantielle, dont le chapitre de référence de Leandi Verwey et Zelda Gillian Knight (2019), publié dans l'ouvrage collectif New Trends in Psychobiography, qui applique explicitement la théorie de l'objet et du développement du soi de Donald Winnicott à la trajectoire de Chanel, en mettant en évidence un clivage entre un « self collabé et fragile », un « self adoré » et la figure publique de la « femme qui s'est faite elle-même » (self-made woman).

Cette situation documentaire place le présent article dans une position singulière au sein de la série : il ne s'agit pas ici, comme pour Van Gogh, Schumann ou Dalí (Paris et al., 2026, articles 0237 à 0239), de trancher entre des hypothèses diagnostiques catégorielles concurrentes, ni, comme pour Wesselmann, de constater l'absence de toute littérature pertinente, mais d'articuler une analyse psychodynamique déjà publiée et méthodologiquement rigoureuse avec le cadre plus large du modèle BPS-E, qui permet d'y intégrer des dimensions biologiques, nutritionnelles et écologiques que l'approche strictement psychanalytique n'a pas vocation à traiter de façon centrale.

Le cas Chanel présente par ailleurs une particularité méthodologique proche de celle déjà rencontrée avec Dalí : l'intéressée a elle-même construit et entretenu, tout au long de sa vie, un récit largement fictionnel de son enfance — se présentant tour à tour comme fille d'un riche négociant en vins ou comme orpheline élevée par des tantes, plutôt que comme pensionnaire d'un orphelinat religieux —, ce qui oblige à distinguer avec soin le fait biographique reconstitué par les historiens (Charles-Roux, 1974 ; Picardie, 2010) du récit que Chanel donnait d'elle-même.

⚠ Avertissement méthodologique

L'analyse qui suit est un essai de psychobiographie appliquée et non un diagnostic médical. Elle s'appuie notamment sur une psychobiographie académique publiée (Verwey & Knight, 2019) mobilisant le cadre théorique winnicottien, ainsi que sur des biographies historiques de référence (Picardie, 2010 ; Chaney, 2011). Aucune des hypothèses discutées ci-dessous ne saurait constituer un diagnostic établi au sens du DSM-5 ; la mythomanie documentée de Chanel concernant sa propre enfance est prise en compte comme donnée d'analyse et non comme source factuelle fiable, dans le respect des réserves méthodologiques établies par Karenberg (2009) et Muramoto (2014).

2. Repères biographiques essentiels

Gabrielle Chanel naît le 19 août 1883 à Saumur, fille d'Albert Chanel, marchand ambulant, et de Jeanne Devolle, couturière. Sa mère meurt le 6 février 1895, à trente et un ans, épuisée par la tuberculose et des grossesses répétées ; Gabrielle a alors douze ans. Son père, incapable ou peu désireux d'assumer seul l'éducation de ses six enfants, place Gabrielle et ses deux sœurs à l'orphelinat de l'abbaye cistercienne d'Aubazine, en Corrèze, et disparaît définitivement de sa vie sans jamais revenir la voir ni contribuer à son entretien. Gabrielle y passe six années, dans un cadre austère organisé autour du travail de couture, avant de rejoindre à dix-huit ans un pensionnat tenu par des chanoinesses à Moulins pour y parfaire sa formation de couturière.

C'est à cette période que Gabrielle, pour faire taire les questions sur ses origines et masquer la honte de l'abandon, commence à réinventer systématiquement le récit de son enfance — un père voyageur et prospère plutôt qu'un père fuyant ses responsabilités, des tantes sévères plutôt qu'un orphelinat religieux —, mythomanie qui perdurera toute sa vie, y compris dans les tentatives avortées de mémoires qu'elle dictera, sans jamais les achever, à plusieurs écrivains successifs. Sa liaison avec l'officier anglais Arthur « Boy » Capel, entamée vers 1908 et qui durera près d'une décennie, constitue une relation affective majeure et un soutien financier décisif dans le lancement de sa première maison de mode ; la mort accidentelle de Capel dans un accident de voiture, la veille de Noël 1919, alors qu'il rejoignait son épouse enceinte, laisse Chanel dans un deuil qu'elle qualifiera elle-même, plusieurs décennies plus tard, comme la perte de tout ce qu'elle possédait.

Sa carrière connaît un essor considérable dans les années 1920, avec la démocratisation du tailleur et de la petite robe noire, puis le lancement du parfum Chanel N°5 en 1921. Ses liaisons successives avec des hommes fortunés ou influents — le grand-duc Dimitri Pavlovitch de Russie, le duc de Westminster, puis, durant l'Occupation allemande, le baron Hans Günther von Dincklage, officier de renseignement allemand — s'inscrivent dans une configuration relationnelle récurrente où la protection matérielle et sociale occupe une place centrale. Cette dernière liaison, ainsi que des démarches controversées entreprises par Chanel pour récupérer le contrôle total de sa société de parfums alors détenue par des associés juifs sous le régime de Vichy, ont valu à Chanel, dans la littérature historique contemporaine, des interrogations sérieuses sur son degré de compromission avec l'occupant. Dans sa dernière décennie de vie, isolée dans sa suite du Ritz qu'elle occupe depuis les années 1930, Chanel manifeste une angoisse de la solitude documentée par son entourage et recourt de longue date à des injections d'un hypnotique à base de morphine pour lutter contre l'insomnie. Elle meurt le 10 janvier 1971, encore maquillée et coiffée, quelques semaines avant la présentation de sa dernière collection.

3. La lecture psychobiographique winnicottienne : acquis et limites

Le tableau 1 synthétise les principaux apports de la psychobiographie de référence de Verwey et Knight (2019), qui constitue à ce jour l'analyse académique la plus rigoureuse et la plus explicitement théorisée du cas Chanel.

 

Concept winnicottien mobilisé

Application au cas Chanel

Limites de la lecture

Faux self protecteur

Construction précoce d'un personnage public (« Coco ») destiné à protéger un self authentique perçu comme fragile et honteux, façonné dès l'orphelinat d'Aubazine

Repose sur une reconstruction rétrospective des écrits et propos rapportés de Chanel, dont la fiabilité factuelle est elle-même sujette à caution

Self collabé et fragile (« collapsed and fragile self »)

Vulnérabilité identitaire sous-jacente, associée au deuil maternel précoce et à l'abandon paternel, masquée par la réussite sociale ultérieure

Concept clinique difficile à opérationnaliser sur la seule base de sources biographiques indirectes

Self-made woman comme troisième facette identitaire

Construction d'une identité de femme entièrement autonome et indépendante des hommes, en tension avec la dépendance affective et matérielle documentée envers plusieurs protecteurs masculins successifs

La tension entre indépendance revendiquée et dépendance relationnelle réelle n'est pas toujours résolue par le cadre winnicottien seul

Créativité comme espace transitionnel

La maison de couture et le style Chanel lus comme espace d'expression et de régulation d'une identité clivée

Interprétation compatible avec, mais non spécifique au cadre winnicottien ; d'autres cadres théoriques (théorie de l'attachement, par exemple) pourraient rendre compte de phénomènes similaires

 

Cette analyse winnicottienne, si elle offre un éclairage psychodynamique précieux et rigoureux, demeure centrée sur la dimension intrapsychique et relationnelle précoce. Le modèle BPS-E (Paris et al., 2026) permet d'en reprendre les acquis tout en les resituant dans un cadre plus large intégrant des facteurs biologiques tardifs (la dépendance médicamenteuse de fin de vie), nutritionnels et de mode de vie, ainsi qu'écologiques et sociaux (le contexte historique de l'Occupation, les réseaux de protection masculine successifs), que la seule théorie de l'objet ne visait pas à couvrir de façon systématique.

4. Le modèle BPS-E appliqué au cas de Coco Chanel

Le modèle BPS-E permet de restituer la trajectoire de Chanel comme la résultante d'une interaction dynamique entre quatre registres de vulnérabilité et de ressource, en intégrant les acquis de la lecture winnicottienne sans s'y limiter.

 

4.1. Dimension biologique

Dimension biologique

La dimension biologique documentée chez Chanel se concentre presque exclusivement sur la dernière période de sa vie : un usage prolongé, sur plusieurs décennies, d'injections d'un hypnotique à base de morphine destiné à traiter une insomnie chronique, dont la littérature biographique s'accorde à souligner le caractère problématique et la dimension de dépendance installée. Aucun antécédent familial psychiatrique n'est documenté avec certitude dans les sources consultées, et aucune donnée biologique contemporaine ne permet d'objectiver une vulnérabilité thymique ou anxieuse primaire indépendante du contexte biographique. La dépendance médicamenteuse tardive doit ainsi être lue moins comme un trouble biologique primaire que comme la conséquence d'une vulnérabilité psychologique et écologique de longue date (angoisse de la solitude, insomnie chronique liée à l'hyperactivité professionnelle) trouvant, en fin de vie, une réponse pharmacologique problématique.

 

4.2. Dimension psychologique

Dimension psychologique

La dimension psychologique constitue, comme le montre la psychobiographie de Verwey et Knight (2019), le registre le plus richement documenté du cas Chanel. Le deuil maternel précoce et l'abandon paternel, survenus à l'aube de l'adolescence, ont vraisemblablement favorisé la construction d'un clivage entre un self authentique perçu comme honteux et fragile — celui de l'enfant abandonnée à l'orphelinat — et un self construit, admiré et progressivement mythifié — le personnage public de « Coco », puis la légende de la femme qui s'est faite elle-même. Cette mythomanie protectrice, documentée par l'ensemble des biographes concernant le récit que Chanel donnait de sa propre enfance, doit être comprise moins comme une pathologie du mensonge que comme une stratégie défensive cohérente visant à contrôler un récit de soi vécu comme humiliant. Dans le grand âge, l'effritement progressif de cette façade se traduit par une angoisse de la solitude clairement documentée par l'entourage (besoin de retenir ses proches par des conversations sans fin, terreur de se retrouver seule dans sa chambre), suggérant que le self fragile décrit par Verwey et Knight demeure actif et vulnérable jusqu'à la fin de la vie, en dépit — ou peut-être à cause — du succès social exceptionnel construit autour de la façade publique.

 

4.3. Dimension nutritionnelle et mode de vie

Dimension nutritionnelle et mode de vie

Cette dimension recoupe directement l'élément biologique déjà signalé : l'usage prolongé et croissant d'un hypnotique morphinique pour lutter contre l'insomnie chronique constitue le trait le mieux documenté de cette dimension, installé sur plusieurs décennies et suffisamment intégré aux habitudes quotidiennes de l'intéressée pour ne jamais avoir donné lieu, à notre connaissance, à une tentative de sevrage ou de prise en charge spécifique. Par ailleurs, le rythme de travail de Chanel est décrit par l'ensemble des biographes comme exceptionnellement soutenu et exigeant jusqu'à un âge très avancé — elle travaillait encore sur sa collection le jour précédant sa mort, à quatre-vingt-sept ans —, ce qui, combiné à un mode de vie fondé sur le contrôle strict de son environnement (choix de résider en permanence à l'hôtel plutôt que dans un domicile personnel, refus du désordre domestique), dessine un mode de vie organisé autour de la maîtrise et de la prévention de l'imprévisible, cohérent avec l'hypothèse d'une vulnérabilité identitaire sous-jacente nécessitant un contrôle environnemental constant.

 

4.4. Dimension écologique et sociale

Dimension écologique et sociale

La dimension écologique et sociale est déterminante à chaque étape de la trajectoire de Chanel. L'orphelinat d'Aubazine, avec son architecture austère et ses lignes géométriques épurées, est identifié par plusieurs biographes et par Chanel elle-même (qui en reprendra certains éléments architecturaux dans sa villa La Pausa en 1927) comme une matrice esthétique directe de son style ultérieur, illustrant une transformation créative du contexte de vulnérabilité en ressource stylistique. Sur le plan relationnel, la trajectoire de Chanel est marquée par une succession de protecteurs masculins fortunés et socialement influents — Étienne Balsan, Boy Capel, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le duc de Westminster, puis von Dincklage —, configuration qui a permis son ascension sociale et financière mais qui s'inscrit en tension, comme le relèvent Verwey et Knight (2019), avec le discours d'indépendance et d'émancipation féminine que Chanel a par ailleurs porté à travers son œuvre. La liaison avec von Dincklage durant l'Occupation, et les démarches entreprises par Chanel pour évincer ses associés juifs de la société Parfums Chanel sous couvert des lois de spoliation de Vichy, situent une partie de cette trajectoire dans un contexte historique et moral gravement compromis, dont l'analyse dépasse le seul cadre psychobiographique et relève aussi d'une évaluation historique et éthique que le présent article ne prétend pas trancher. Enfin, l'installation durable à l'hôtel Ritz à partir des années 1930, choisie explicitement pour éviter la solitude et l'isolement domestique, illustre une stratégie écologique délibérée de gestion de la vulnérabilité identitaire par le contrôle de l'environnement social immédiat.

5. Synthèse dimensionnelle : articuler psychodynamique et BPS-E

Le tableau 2 propose une synthèse comparative entre l'apport spécifique de la lecture winnicottienne déjà publiée et la valeur ajoutée du modèle BPS-E, qui ne se substitue pas à cette lecture mais l'élargit.

 

Registre

Apport de la lecture winnicottienne (Verwey & Knight, 2019)

Valeur ajoutée du modèle BPS-E

Objectif

Comprendre la formation intrapsychique du self à partir de la théorie de l'objet

Intègre cette compréhension dans une cartographie plus large incluant biologie, mode de vie et contexte social

Période de vie privilégiée

Enfance et construction identitaire précoce

Ensemble de la trajectoire, y compris la dépendance médicamenteuse et l'isolement de fin de vie

Rapport au contexte historique

Peu développé (n'est pas l'objet du cadre théorique winnicottien)

Intègre explicitement le contexte de l'Occupation et ses implications éthiques et sociales

Rapport aux protecteurs masculins successifs

Analysé comme tension entre le self indépendant revendiqué et la dépendance relationnelle réelle

Analysé également comme stratégie écologique de gestion du risque et de la vulnérabilité identitaire

Risque épistémologique principal

Circularité possible entre théorie et matériau biographique reconstruit

Risque de dilution si la juxtaposition des quatre dimensions n'est pas articulée avec la même rigueur psychodynamique que l'analyse source

6. Discussion : la mythomanie comme stratégie plutôt que comme symptôme

La mythomanie de Chanel concernant sa propre enfance, documentée de façon concordante par l'ensemble des biographes historiques (Picardie, 2010 ; Charles-Roux, 1974), invite à une lecture nuancée proche de celle déjà développée dans l'article de cette série consacré à Dalí (Paris et al., 2026, article 0239) : il ne s'agit pas ici d'un trouble du rapport à la vérité au sens psychiatrique du terme, mais d'une stratégie défensive cohérente et durable, mobilisée pour contrôler un récit de soi vécu comme humiliant. Cette mythomanie, loin d'être anecdotique, structure l'ensemble de la légende Chanel et constitue elle-même, dans une perspective winnicottienne, une composante du faux self protecteur plutôt qu'un simple mensonge isolé.

Cette discussion invite également à interroger la fonction de la création dans ce cas précis : contrairement à la fonction de régulation d'une souffrance aiguë observée chez Van Gogh ou Schumann, la création chez Chanel semble avoir fonctionné, comme le suggèrent Verwey et Knight (2019), comme un espace transitionnel au sens winnicottien — un lieu où le self authentique et le self construit pouvaient coexister et se nourrir mutuellement, la rigueur et l'épure du style Chanel puisant directement dans l'expérience de l'orphelinat tout en la transformant en signature esthétique universellement reconnue. Cette transformation réussie de la vulnérabilité en ressource créative n'a cependant pas empêché, dans le grand âge, la réémergence d'une angoisse de la solitude que la façade sociale ne suffisait plus à contenir — rappel que le succès et la reconnaissance, aussi éclatants soient-ils, ne garantissent pas la résolution durable d'une vulnérabilité identitaire précoce.

7. Limites méthodologiques de l'exercice

Plusieurs limites doivent être explicitement assumées. Premièrement, la mythomanie documentée de Chanel concernant sa propre enfance rend l'établissement des faits biographiques eux-mêmes tributaire du travail critique des historiens, qui ne s'accordent pas toujours sur tous les détails (le généalogiste Henri Ponchon a par exemple nuancé certains éléments du récit de l'orphelinat). Deuxièmement, la lecture winnicottienne, bien que publiée dans un cadre académique rigoureux, demeure une interprétation psychodynamique parmi d'autres possibles, et son caractère explicatif ne doit pas être surestimé au regard de la nature nécessairement indirecte des sources. Troisièmement, l'analyse des choix relationnels et politiques de Chanel durant l'Occupation soulève des questions éthiques et historiques qui dépassent le strict cadre psychobiographique et méritent un traitement distinct, que le présent article ne prétend pas épuiser. Quatrièmement, le modèle BPS-E, en l'absence de validation psychométrique formelle appliquée à ce type d'analyse historique, doit être considéré ici comme un cadre heuristique de lecture et non comme un outil diagnostique au sens clinique du terme.

8. Perspectives

Cet exercice de psychobiographie appliquée pourrait être prolongé par une comparaison systématique entre le cas Chanel et celui de Dalí (Paris et al., 2026, article 0239), les deux figures ayant construit une mythomanie protectrice durable concernant leur propre histoire personnelle, mais avec des fonctions et des issues sensiblement différentes. Une deuxième piste consisterait à approfondir, à partir du cadre BPS-E, la question de la dépendance médicamenteuse de fin de vie chez les personnalités ayant connu un succès social exceptionnel après un parcours de vulnérabilité précoce, phénomène qui dépasse largement le seul cas de Chanel et mériterait une revue systématique dédiée.

9. Conclusion

Le cas de Coco Chanel illustre la complémentarité possible entre une psychobiographie académique rigoureuse déjà publiée, fondée sur la théorie winnicottienne du vrai et du faux self, et le cadre plus large du modèle BPS-E. Loin de se substituer à cette lecture psychodynamique, le modèle BPS-E permet de l'intégrer à une cartographie plus complète incluant la dépendance médicamenteuse tardive, le mode de vie organisé autour du contrôle environnemental, et le contexte écologique et social — des réseaux de protecteurs masculins successifs jusqu'aux compromissions de l'Occupation — sans lequel la trajectoire de Chanel demeurerait incomplètement comprise. Éviter le piège du diagnostic, dans ce sixième article de la série, aura consisté ici non pas à réfuter une hypothèse diagnostique unique, mais à replacer une analyse psychodynamique déjà solide dans un cadre dimensionnel plus large, sans jamais perdre de vue que la légende publique de Coco Chanel a coexisté, jusqu'au dernier soir de sa vie, avec la vulnérabilité de l'enfant de l'orphelinat d'Aubazine.

En accord avec la devise du modèle BPS-E : « évaluer pour comprendre, comprendre pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la personne ».

Conflits d'intérêts : L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts. Financement : aucun financement externe. Contribution : Dr. Claude Jean Paris — conception, revue de littérature et rédaction.


 

Références bibliographiques

Chaney, L. (2011). Coco Chanel: An Intimate Life. Viking.

Charles-Roux, E. (1974). L'Irrégulière ou mon itinéraire Chanel. Grasset.

Engel, G. L. (1977). The need for a new medical model: A challenge for biomedicine. Science, 196(4286), 129-136. https://doi.org/10.1126/science.847460

Karenberg, A. (2009). Retrospective diagnosis: Use and abuse in medical historiography. Prague Medical Report, 110(2), 140-145.

Larner, A. J. (2019). Retrospective diagnosis: Pitfalls and purposes. Journal of Medical Biography, 27(2), 92-98. https://doi.org/10.1177/0967772019868433

Muramoto, O. (2014). Retrospective diagnosis of a famous historical figure: Ontological, epistemic, and ethical considerations. Philosophy, Ethics, and Humanities in Medicine, 9, 10. https://doi.org/10.1186/1747-5341-9-10

Paris, C. J., & Collaborateurs. (2026). Le modèle BPS-E (Biopsychosocial-Écologique) : fondements théoriques et applications cliniques. Document de travail clinique, Boulogne-Billancourt.

Paris, C. J., & Collaborateurs. (2026). Salvador Dalí : le piège du diagnostic rétrospectif. Article 0239 de la série BPS-E, Boulogne-Billancourt.

Paris, C. J., & Collaborateurs. (2026). Tom Wesselmann : quand le piège du diagnostic n'a pas été posé. Article 0241 de la série BPS-E, Boulogne-Billancourt.

Picardie, J. (2010). Coco Chanel: The Legend and the Life. HarperCollins.

Verwey, L., & Knight, Z. G. (2019). In search of self: How Chanel became Coco to the world. In C.-H. Mayer & Z. Kővári (Eds.), New Trends in Psychobiography (pp. 343-360). Springer. https://doi.org/10.1007/978-3-030-16953-4_19

Winnicott, D. W. (1960). Ego distortion in terms of true and false self. In The Maturational Processes and the Facilitating Environment (pp. 140-152). International Universities Press.

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