Dr. Claude Jean Paris, Psychiatre et Pédopsychiatre | Boulogne-Billancourt | Paris et al., 2026
0309 LE TRIANGLE DE
KARPMAN : JEUX PSYCHOLOGIQUES, DYNAMIQUES SOCIALES ET MODÈLES APPARENTÉS
Distinguer
les apports de la psychologie et de la sociologie dans l'analyse des rôles
Victime, Persécuteur et Sauveur, et situer le modèle dans la cartographie du
BPS-E
Fondements en analyse transactionnelle, résonances en sociologie
des rôles, triangles alternatifs (Choy, Emerald) et illustration clinique
Dr. Claude Jean Paris
Psychiatre
et Pédopsychiatre, Boulogne-Billancourt
Paris et al., 2026 | Version 1.0
RÉSUMÉ
Contexte. Le triangle de Karpman, ou triangle dramatique, décrit
depuis 1968 trois rôles récurrents — Victime, Persécuteur, Sauveur — dans
lesquels les protagonistes d'une interaction conflictuelle échangent leur place
à mesure que le « jeu psychologique » se déploie. Issu de l'analyse
transactionnelle d'Eric Berne, ce modèle connaît une diffusion considérable
dans le champ du coaching, de la médiation et de la psychoéducation, souvent au
prix d'une simplification qui gomme la distinction entre ce qui relève de la structure
intrapsychique de la personne et ce qui relève des dynamiques relationnelles,
familiales et sociales dans lesquelles elle est prise.
Objectif. Cet article se propose : (1) de retracer la genèse
théorique du triangle de Karpman au sein de l'analyse transactionnelle ; (2) de
distinguer méthodiquement ses lectures psychologique (intrapsychique,
développementale) et sociologique (interactionniste, structurale) ; (3) de
présenter les principaux concepts apparentés — triangle du gagnant, The
Empowerment Dynamic, triangle compassionnel, codépendance — qui en proposent
des relectures ou des alternatives ; (4) de situer l'ensemble dans
l'architecture du modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E).
Conclusion. Le triangle de Karpman n'est ni un simple fait de
psychologie individuelle, ni un simple fait de structure sociale : il est un
point de rencontre où le scénario de vie de la personne, ses schémas précoces
et ses positions existentielles interagissent avec des rôles socialement
disponibles, des rapports de pouvoir et des scripts culturels partagés.
Reconnaître cette double nature évite deux écueils symétriques — la
psychologisation qui ignore le poids des structures, et la sociologisation qui
dissout la responsabilité et la souffrance singulière du sujet — et permet
d'inscrire l'outil dans une lecture véritablement intégrative, cohérente avec
le cadre BPS-E.
Mots-clés : triangle de Karpman ; triangle dramatique ; analyse
transactionnelle ; jeux psychologiques ; sociologie des rôles ; Goffman ;
Bourdieu ; interactionnisme symbolique ; schémas précoces ; triangle du gagnant
; BPS-E ; Engel ; Bronfenbrenner ; Antonovsky ; salutogenèse ; QBE-150.
1. Introduction
Peu de modèles issus de la psychothérapie ont connu une diffusion aussi
large, et aussi peu contrôlée, que le triangle de Karpman. Popularisé sous le
nom de « triangle dramatique », il circule aujourd'hui dans les formations au
management, les stages de développement personnel, les manuels de médiation
familiale et une abondante littérature de vulgarisation, souvent réduit à une
simple grille de lecture des « rôles » que l'on jouerait dans ses conflits : la
Victime qui subit, le Persécuteur qui accuse, le Sauveur qui s'immisce. Cette
diffusion s'accompagne fréquemment d'une perte de rigueur conceptuelle : le
modèle est mobilisé indifféremment pour décrire un trait de personnalité, une
stratégie relationnelle, une position dans une organisation ou un symptôme
psychiatrique, sans que soit précisé le niveau d'analyse convoqué.
Cette confusion des niveaux n'est pas anodine sur le plan clinique.
Attribuer à un individu un « rôle de Victime » comme s'il s'agissait d'un trait
stable de sa personnalité expose à une psychologisation excessive qui ignore le
poids des structures familiales, institutionnelles ou sociales dans lesquelles
ce rôle a émergé et se maintient. Inversement, réduire le triangle à un pur
effet de structure sociale — un jeu de rôles que n'importe qui endosserait
placé dans les mêmes circonstances — risque de dissoudre la part de scénario
personnel, d'histoire développementale et de souffrance singulière que le
modèle, dans son ambition originelle, cherchait précisément à éclairer.
Le présent article se propose de reprendre ce modèle à sa source pour en
clarifier l'architecture théorique, distinguer ce qui relève d'une lecture
psychologique de ce qui relève d'une lecture sociologique, recenser les
concepts apparentés qui en proposent des extensions ou des alternatives, et
l'articuler enfin avec le cadre intégratif du modèle Biopsychosocial-Écologique
(BPS-E, Paris et al., 2026), qui invite précisément à tenir ensemble les
dimensions individuelles et contextuelles de la souffrance psychique.
2. Genèse historique et
théorique du triangle de Karpman
2.1 Stephen Karpman et
l'héritage de l'analyse transactionnelle
Le triangle dramatique est formulé en 1968 par le psychiatre américain
Stephen B. Karpman, dans un article resté célèbre, « Fairy Tales and Script
Drama Analysis », publié dans le Transactional Analysis Bulletin (Karpman,
1968). Cet article vaudra à son auteur, en 1972, le prix Eric Berne Memorial
Scientific Award, décerné par l'association qu'avait fondée Berne lui-même —
signe de la place que le modèle a rapidement occupée au sein de l'analyse
transactionnelle (AT).
L'AT, développée par Eric Berne à partir de la fin des années 1950
(Berne, 1961, 1964), propose une théorie de la personnalité et de la
communication organisée autour de trois notions cardinales : les états du moi
(Parent, Adulte, Enfant), les transactions entre interlocuteurs, et le scénario
de vie — un plan inconscient, forgé dans l'enfance à partir des injonctions
parentales et des expériences précoces, qui oriente silencieusement les choix
et les répétitions relationnelles d'un individu tout au long de sa vie. Le
triangle de Karpman s'inscrit directement dans ce dernier registre : il propose
une grammaire simple des rôles que le scénario fait rejouer dans les situations
de conflit ou de détresse.
2.2 Des contes de fées à
l'analyse du scénario
L'originalité de l'article de 1968 tient à sa méthode : Karpman part de
l'observation que les contes de fées transmis aux enfants installent, de façon
souvent inconsciente, un répertoire restreint de rôles, de lieux et de rythmes
narratifs qui viennent ensuite structurer le scénario de vie adulte. Le Petit
Chaperon Rouge, Cendrillon ou le Petit Poucet mettent en scène, de manière
répétitive, une victime menacée, un persécuteur menaçant et un sauveur
providentiel. Karpman propose ainsi une méthode de « diagramme de rôle »
permettant de repérer, dans le discours ou l'attitude d'une personne, quel rôle
scénarique elle est en train de jouer, et une analyse de la vélocité et de
l'amplitude des bascules entre rôles au cours d'une interaction.
Ce point d'origine narrative a une conséquence importante pour la suite
de cet article : le triangle de Karpman n'a jamais été conçu comme la
description d'un trait de personnalité isolé, mais comme l'analyse d'une
dynamique relationnelle alimentée par des scripts culturels partagés — ce qui
ouvre d'emblée la porte à une lecture qui articule l'intrapsychique et le
collectif.
2.3 Les trois rôles :
description, gains et coûts
Le triangle distingue trois positions, qui ne sont pas des identités
fixes mais des rôles occupés tour à tour, souvent de façon rapide et
inconsciente, au cours d'une même interaction :
●
La Victime se perçoit comme impuissante, opprimée ou
incapable de faire face seule ; elle recherche un Sauveur ou, à défaut, se met
en position d'être accusée par un Persécuteur.
●
Le Persécuteur critique, blâme, contrôle ou punit,
souvent au nom d'une exigence ou d'une norme qu'il estime légitime ; il a
besoin d'une Victime pour asseoir sa position.
●
Le Sauveur intervient pour aider — mais sans que cette
aide ait été véritablement sollicitée ni ajustée aux besoins réels de l'autre ;
il a besoin d'une Victime à secourir pour se sentir utile ou en position de
supériorité bienveillante.
Chacune de ces positions procure un bénéfice psychologique immédiat
(attention, évitement de la responsabilité, sentiment de contrôle ou de vertu)
au prix d'un coût relationnel différé (perte de respect, épuisement, dépendance
entretenue). Le tableau ci-dessous synthétise ces éléments.
|
Rôle |
Discours /
posture typique |
Bénéfice
apparent (gain) |
Coût
dissimulé |
|
Victime |
« Je n'y peux rien », « Pauvre de moi », voix et gestuelle en
retrait |
Attention reçue, évitement de la responsabilité et des punitions |
Perte de crédit, dépendance entretenue, sentiment d'impuissance
renforcé |
|
Persécuteur |
« C'est ta faute », ordres et interdictions, ton coupant |
Sentiment de contrôle, position dominante immédiate |
Isolement relationnel, image négative durable, escalade du
conflit |
|
Sauveur |
« Laisse-moi t'aider », intervention non sollicitée ou
disproportionnée |
Sentiment d'utilité, de vertu, de supériorité bienveillante |
Épuisement (fatigue compassionnelle), dépendance mutuelle,
ressentiment |
Figure 1. Le triangle dramatique de
Karpman et la bascule des rôles.
3. Une lecture
psychologique du triangle dramatique
La première lecture possible du triangle de Karpman, la plus directement
héritée de l'analyse transactionnelle, est intrapsychique : elle s'intéresse à
ce qui, dans l'histoire développementale et le fonctionnement mental d'un
individu, le prédispose à occuper préférentiellement l'un des trois rôles.
3.1 Positions
existentielles et scénario de vie
Berne (1961) distingue quatre « positions de vie » fondamentales,
résultant des premières expériences relationnelles de l'enfant : « Je suis OK,
tu es OK » (position saine, coopérative), « Je suis OK, tu n'es pas OK »
(position qui nourrit la posture de Persécuteur ou de Sauveur — supériorité), «
Je ne suis pas OK, tu es OK » (position qui nourrit la posture de Victime —
infériorité), et « Je ne suis pas OK, tu n'es pas OK » (position de désespoir).
Le rôle occupé de façon privilégiée dans le triangle dramatique peut ainsi se
lire comme l'expression comportementale récurrente d'une position existentielle
installée précocement et rejouée, sur un mode répétitif, à l'âge adulte — ce
que Berne nomme le scénario de vie.
3.2 Résonances avec la
thérapie des schémas de Young
Le modèle des schémas précoces inadaptés de Young, Klosko et Weishaar
(2003), largement mobilisé dans les articles précédents de cette série
consacrés au BPS-E, offre une lecture complémentaire et plus fine des positions
du triangle. Le schéma d'Assujettissement (soumission excessive aux besoins
d'autrui par crainte de représailles) et le schéma de Sacrifice de soi
(négation chronique de ses propres besoins pour répondre à ceux des autres)
sont des candidats naturels à l'occupation répétée de la position de Victime ou
de Sauveur. Le schéma de Méfiance-Abus, associé à une hypervigilance face à la
malveillance perçue d'autrui, peut au contraire nourrir une posture de
Persécuteur préventif — attaquer avant d'être attaqué. Le schéma d'Exigences
Élevées ou d'Assujettissement à des standards rigides peut, de son côté,
alimenter une posture de Persécuteur au nom de la norme.
Cette mise en correspondance ne doit cependant pas être figée en
typologie : un même individu peut, selon le schéma activé et le contexte
relationnel, occuper des positions différentes du triangle à des moments
distincts de sa vie, voire au sein d'une même journée.
3.3 Attachement,
mécanismes de défense et locus de contrôle
La théorie de l'attachement (Bowlby, 1969) permet de relier les positions
du triangle aux modèles internes opérants construits dans la petite enfance :
un attachement anxieux-ambivalent, marqué par la crainte de l'abandon,
prédispose à une position de Victime en quête réitérée de figures secourables ;
un attachement évitant, marqué par la méfiance envers la dépendance, peut au
contraire favoriser une posture de contrôle proche du Persécuteur ou, à
l'inverse, une distance affective qui rend le rôle de Sauveur paradoxalement
rassurant car il maintient l'autre en position de dépendant plutôt que d'égal.
La notion de locus de contrôle, introduite par Rotter (1966), apporte un
éclairage complémentaire : un locus de contrôle externe marqué — la conviction
que les événements de sa vie sont déterminés par des forces extérieures
échappant à sa maîtrise — est corrélé à une propension plus grande à occuper la
position de Victime, tandis qu'un locus de contrôle interne exacerbé, en
particulier lorsqu'il s'accompagne d'un besoin de maîtrise, peut nourrir les
positions de Sauveur ou de Persécuteur.
3.4 Apports et limites de
la lecture psychologique
Cette lecture intrapsychique a le mérite de restituer au sujet une
histoire, une souffrance et une possibilité de travail thérapeutique individuel
: reconnaître son schéma, retravailler sa position existentielle, sécuriser son
attachement sont autant de leviers cliniquement mobilisables, notamment en
thérapie des schémas, en psychothérapie d'inspiration analytique ou en analyse
transactionnelle elle-même. Elle expose cependant à un risque de réductionnisme
psychologisant si elle est mobilisée seule : elle tend à faire porter sur
l'individu la responsabilité exclusive d'une dynamique qui, on le verra, ne se
comprend pleinement qu'articulée aux structures relationnelles et sociales dans
lesquelles elle prend place.
4. Une lecture
sociologique du triangle dramatique
La seconde lecture, moins fréquemment développée dans la littérature de
vulgarisation, déplace le regard de l'intériorité du sujet vers les structures
relationnelles, institutionnelles et culturelles dans lesquelles les rôles du
triangle sont distribués, joués et reconnus.
4.1 La dramaturgie de la
présentation de soi (Goffman)
Le sociologue Erving Goffman propose, dans La Mise en scène de la vie
quotidienne (Goffman, 1959), une théorie dramaturgique de l'interaction sociale
: tout individu, dans toute situation sociale, gère une « façade » (front) et
donne une représentation de lui-même ajustée à son public, un peu à la manière
d'un acteur sur une scène. Cette perspective invite à considérer les rôles du
triangle de Karpman non comme l'expression spontanée d'une structure psychique
interne, mais comme des rôles sociaux disponibles, appris, répétés et validés
(ou sanctionnés) par un public — la famille, le service hospitalier, l'équipe
de travail, le groupe d'amis. Occuper la position de Victime, par exemple, peut
être une stratégie de présentation de soi socialement efficace dans certains
contextes (elle mobilise le soin d'autrui), et coûteuse dans d'autres (elle
expose au discrédit).
4.2 Interactionnisme
symbolique : le rôle comme construction relationnelle
Dans la filiation de George Herbert Mead (1934) et de l'interactionnisme
symbolique développé par Herbert Blumer (1969), le rôle n'est pas une propriété
intrinsèque de l'individu mais émerge de l'interaction elle-même, par un jeu
continu d'ajustement des significations entre les protagonistes. Appliquée au
triangle dramatique, cette perspective souligne qu'aucun rôle ne peut
s'incarner seul : il n'y a de Sauveur que parce qu'un partenaire accepte, même
provisoirement, la position de Victime, et réciproquement. Le triangle n'est
donc pas la somme de trois psychologies individuelles mais un système
relationnel coproduit, dont l'unité d'analyse pertinente est la dyade ou le
groupe, et non l'individu isolé.
4.3 Champ, habitus et
rapports de pouvoir (Bourdieu)
La sociologie de Pierre Bourdieu introduit une dimension que la seule
analyse interactionniste laisse dans l'ombre : celle du pouvoir et des rapports
de force structurels. Les notions de champ (l'espace social structuré où se
jouent des enjeux spécifiques) et d'habitus (les dispositions durables,
incorporées, issues de la position sociale) permettent de poser une question
que le triangle de Karpman, dans sa version psychologisante, laisse souvent
sans réponse : qui, dans une configuration sociale donnée, a le pouvoir de
désigner l'autre comme Victime, comme Persécuteur ou comme Sauveur ? Un salarié
en souffrance dans une organisation hiérarchique n'occupe pas la position de
Victime au même titre, ni avec les mêmes marges de manœuvre, qu'un cadre
dirigeant qui use du registre victimaire pour évacuer sa propre responsabilité
; la position sociale et le capital (économique, culturel, symbolique) dont
dispose chaque protagoniste pèsent directement sur qui peut, dans les faits,
endosser durablement quel rôle, et avec quelles conséquences (Bourdieu, 1979).
4.4 Le triangle comme fait
de structure familiale et institutionnelle
Dans le champ des thérapies familiales systémiques, Murray Bowen (1978) a
décrit le mécanisme de triangulation : lorsqu'une tension devient trop intense
entre deux membres d'un système familial, un troisième est inclus — souvent un
enfant — pour absorber ou détourner l'anxiété du couple parental. Ce mécanisme,
distinct dans sa genèse théorique du triangle de Karpman mais convergent dans
sa forme, montre que la répartition des rôles de Victime, Persécuteur et
Sauveur peut être une propriété du système familial dans son ensemble,
activement maintenue par son fonctionnement homéostatique, plutôt qu'un choix
ou un trait de l'un de ses membres. Le même raisonnement structural s'applique
aux organisations de travail, où certains postes ou certaines fonctions (la
direction, le service qualité, le représentant du personnel) se trouvent
structurellement assignés à l'un des trois rôles indépendamment des personnes
qui les occupent successivement.
5. Distinguer et articuler
les niveaux d'analyse
Les sections précédentes ont fait apparaître deux registres explicatifs
qui ne sont ni équivalents ni substituables. Le tableau suivant en propose une
synthèse comparative, avant d'en présenter une lecture schématique en couches,
cohérente avec la démarche multi-niveaux propre au modèle BPS-E.
|
Dimension |
Registre
psychologique |
Registre
sociologique |
|
Objet d'étude principal |
Le sujet et son histoire développementale (scénario, schémas,
attachement) |
Le système relationnel, l'institution, le champ social |
|
Question posée |
« Pourquoi cette personne occupe-t-elle ce rôle ? » |
« Qui, dans ce système, a le pouvoir d'assigner ce rôle, et à
quel coût ? » |
|
Auteurs de référence |
Berne (1961, 1964) ; Young et al. (2003) ; Bowlby (1969) ; Rotter
(1966) |
Goffman (1959) ; Mead (1934) ; Blumer (1969) ; Bourdieu (1979) ;
Bowen (1978) |
|
Levier de changement privilégié |
Travail thérapeutique individuel : conscience du schéma,
restructuration cognitivo-émotionnelle |
Intervention systémique, familiale, organisationnelle ;
rééquilibrage des rapports de pouvoir |
|
Risque de réductionnisme |
Psychologisation : imputer au seul individu une dynamique
co-construite |
Sociologisation : dissoudre la souffrance et la responsabilité
singulières du sujet |
Figure 2. Lecture en couches du triangle
de Karpman, du niveau intrapsychique au niveau macro-social, à l'articuler avec
les quatre dimensions du BPS-E.
Cette représentation en couches concentriques, inspirée du modèle
bio-écologique de Bronfenbrenner (1979) déjà mobilisé dans le cadre du BPS-E,
permet de situer chaque intervention clinique ou organisationnelle au niveau
qui lui correspond : un travail sur le schéma précoce d'un patient (niveau
intrapsychique) n'a pas la même portée, ni les mêmes limites, qu'une médiation
portant sur la dynamique dyadique (niveau psychosocial), qu'une restructuration
des rôles dans un service hospitalier (niveau sociologique méso), ou qu'une
action de sensibilisation portant sur les scripts culturels eux-mêmes (niveau
macro-social). L'erreur la plus fréquente, en pratique, consiste à traiter au
niveau intrapsychique une dynamique qui relève principalement du niveau structurel
— et réciproquement.
6. Triangles apparentés et
relectures constructives
Le succès du modèle de Karpman a suscité, au sein même de l'analyse
transactionnelle et au-delà, plusieurs relectures qui en conservent
l'architecture triangulaire tout en la retournant dans un sens constructif ou
en la complétant.
6.1 Le triangle du gagnant
(Choy, 1990) et le cercle OK (Ernst, 1971)
Acey Choy (1990) propose, dans un article désormais classique de la
Transactional Analysis Journal, le « triangle du gagnant » (Winner's Triangle)
comme antidote structurel au triangle dramatique. Chacun des trois rôles y est
retravaillé : la Victime devient une personne vulnérable mais capable de
résoudre ses propres problèmes lorsqu'elle y est encouragée plutôt que secourue
à sa place ; le Persécuteur devient une personne assertive qui exprime des
attentes claires sans dévaloriser l'autre ; le Sauveur devient une personne
attentionnée qui offre son aide sans se substituer à la capacité d'agir de
l'autre. Antérieurement, Frank Ernst (1971) avait proposé le « corral OK », une
grille à deux axes (perception de soi et d'autrui comme OK ou non-OK)
permettant de situer chacune de ces positions relationnelles de façon plus fine
que la seule alternative Victime/Sauveur/Persécuteur.
6.2 The Empowerment
Dynamic (TED*)
Dans la continuité de Choy, David Emerald a développé et diffusé plus
largement, notamment dans le champ du coaching organisationnel, le modèle TED*
(The Empowerment Dynamic), qui reformule les trois rôles en Créateur (à la
place de la Victime), Challenger (à la place du Persécuteur) et Coach (à la
place du Sauveur). L'apport principal de cette reformulation est de déplacer
l'attention de la menace ou du problème vers l'objectif visé (outcome
orientation) : le Challenger invite le Créateur à se confronter à la réalité et
à ses choix plutôt qu'à se soumettre ou se rebeller ; le Coach soutient
l'autonomie du Créateur plutôt que de résoudre le problème à sa place.
6.3 Le triangle
compassionnel
Karpman lui-même a proposé, dans ses travaux ultérieurs, la notion de
triangle compassionnel (compassion triangle) comme pendant positif du triangle
dramatique : il s'agit d'identifier, derrière chaque posture du triangle, le
besoin non satisfait qui la sous-tend (besoin de reconnaissance, de sécurité,
de contrôle, d'utilité), et de nommer ce besoin explicitement plutôt que de le
mettre en scène dans un rôle. Reconnaître, par exemple, le besoin d'utilité qui
anime un Sauveur permet de désamorcer la dynamique sans disqualifier la
personne.
6.4 Codépendance et
attachement : un concept apparenté
La notion de codépendance, initialement décrite dans le champ des
addictions (Cermak, 1986) et popularisée par Melody Beattie (1986), désigne un
mode relationnel dans lequel l'estime de soi et l'identité d'un individu
deviennent excessivement dépendantes de l'approbation ou du comportement
d'autrui, souvent une personne en difficulté (addiction, maladie chronique,
trouble psychique). La codépendance recoupe très largement la position de
Sauveur du triangle dramatique, mais l'éclaire d'une perspective développementale
et parfois transgénérationnelle (rôles appris dans une famille marquée par
l'addiction ou la maltraitance) qui dépasse la seule analyse transactionnelle
de l'interaction ponctuelle.
Figure 3. Du triangle dramatique à ses
relectures constructives : le triangle du gagnant (Choy, 1990) et The
Empowerment Dynamic (Emerald).
|
Triangle
dramatique (Karpman, 1968) |
Triangle du
gagnant / TED* (Choy, 1990 ; Emerald) |
|
Victime : subit, dépend, attend d'être secourue |
Créateur : agit, choisit, assume les conséquences de ses choix |
|
Persécuteur : accuse, contrôle, dévalorise |
Challenger : exprime des attentes claires, confronte avec respect |
|
Sauveur : aide sans être sollicité, entretient la dépendance |
Coach : soutient l'autonomie sans se substituer à l'autre |
|
Orientation dominante : le problème, la menace, la faute |
Orientation dominante : l'objectif, la ressource, le choix |
|
Émotion de fond : peur, culpabilité, impuissance |
Émotion de fond : responsabilité, curiosité, confiance |
7. Articulation avec le
modèle Biopsychosocial-Écologique (BPS-E)
Le modèle BPS-E offre un cadre naturel pour intégrer les deux lectures
développées dans cet article plutôt que de les opposer. Il ne s'agit pas d'une
simple juxtaposition de perspectives, mais d'une architecture théorique bâtie
sur trois apports fondateurs — Engel, Bronfenbrenner, Antonovsky — dont il
convient de préciser la contribution spécifique avant d'en examiner
l'application au triangle de Karpman, puis l'intérêt opérationnel de la grille
d'évaluation QBE-150 qui en découle.
7.1 Les apports fondateurs
: Engel, Bronfenbrenner et Antonovsky
George Engel (1977) formule, dans un article resté fondateur de la
médecine contemporaine, la critique la plus systématique du réductionnisme
biomédical : la maladie ne peut être comprise, ni traitée efficacement, si l'on
n'articule pas de façon systémique ses dimensions biologiques, psychologiques
et sociales. Contre un modèle biomédical qui isole la lésion ou le
dysfonctionnement biologique comme cause unique et suffisante, Engel propose
une lecture circulaire où chaque niveau (cellulaire, individuel, familial,
communautaire) influence et est influencé par les autres. Appliqué au triangle
de Karpman, cet apport interdit précisément la double impasse décrite plus haut
: expliquer la position de Victime par le seul schéma précoce (réductionnisme
psychologique) ou par la seule structure sociale (réductionnisme sociologique).
L'apport d'Engel est donc avant tout méthodologique — il impose la
multiaxialité comme exigence de rigueur, et non comme option facultative.
Urie Bronfenbrenner (1979) précise ensuite comment articuler concrètement
les niveaux que le modèle d'Engel appelle à tenir ensemble, en proposant une
théorie bioécologique du développement organisée en systèmes emboîtés : le
microsystème (les interactions directes et immédiates, par exemple la dyade
Victime-Sauveur elle-même), le mésosystème (les relations entre plusieurs
microsystèmes, par exemple les liens entre la famille et l'institution scolaire
ou soignante), l'exosystème (les contextes qui influencent la personne sans
qu'elle y participe directement, par exemple l'organisation du travail d'un
parent), le macrosystème (les normes, valeurs et scripts culturels partagés —
précisément le terreau des contes de fées mobilisés par Karpman) et le
chronosystème (l'effet du temps et des transitions développementales sur
l'ensemble de ces systèmes). Cette architecture est directement celle qui a
permis de construire la Figure 2 de cet article : chaque anneau de la lecture
en couches du triangle dramatique correspond à un niveau bronfenbrennerien, du
microsystème de la dyade au macrosystème des scripts culturels partagés.
Aaron Antonovsky, enfin, déplace la question posée par le clinicien :
plutôt que de chercher exclusivement ce qui rend malade (pathogenèse), il
propose de chercher également ce qui maintient en santé malgré l'adversité
(salutogenèse), au moyen du concept de sentiment de cohérence (sense of
coherence), qui articule trois composantes — la compréhensibilité (le sentiment
que les événements de sa vie sont cohérents et prévisibles), la gérabilité (le
sentiment de disposer des ressources nécessaires pour y faire face) et le sens
(le sentiment que les efforts investis en valent la peine). Cet apport éclaire
directement les triangles alternatifs présentés en section 6 : le triangle du
gagnant et The Empowerment Dynamic sont, en un sens, des applications
salutogéniques du triangle dramatique — ils déplacent l'attention du problème
vers la ressource, de la menace vers la capacité d'agir, exactement comme
Antonovsky invite à déplacer le regard clinique du pôle de la maladie vers le
pôle de la santé sur le continuum salutogénique.
7.2 Application au
triangle de Karpman : une lecture à quatre axes
Le triangle de Karpman, dans sa dimension intrapsychique — scénario de
vie, schémas précoces, position existentielle —, relève typiquement de l'axe
psychologique du BPS-E. Sa dimension relationnelle, familiale et
institutionnelle — triangulation, champ, habitus, rôles socialement distribués
— relève de l'axe écologique-social, directement éclairé par l'architecture
bronfenbrennerienne décrite ci-dessus. Sa dimension corporelle, souvent
négligée dans la littérature de vulgarisation, ne doit pas être oubliée :
l'occupation chronique de la position de Sauveur, en particulier, s'accompagne
fréquemment d'un épuisement psychophysiologique (fatigue compassionnelle,
troubles du sommeil, symptômes anxieux) qui relève de l'axe biologique. Sa
dimension salutogénique, enfin, invite à ne pas se limiter au repérage du
dysfonctionnement (pathogenèse du triangle dramatique) mais à évaluer
conjointement les ressources disponibles — sentiment de cohérence, soutien
social mobilisable, capacité d'autonomie — qui permettront le mouvement vers le
triangle du gagnant.
Sur le plan clinique, cette articulation invite à ne jamais interpréter
la position qu'occupe un patient dans le triangle sans investiguer
simultanément : (i) son scénario de vie et ses schémas précoces (axe
psychologique) ; (ii) la configuration familiale, professionnelle ou
institutionnelle dans laquelle cette position s'est installée et se maintient
(axe écologique-social) ; (iii) le retentissement somatique de cette dynamique
répétée (axe biologique) ; (iv) les ressources et habitudes de vie qui peuvent
soutenir un mouvement de sortie du triangle (axe nutritionnel et hygiène de
vie). Cette lecture à quatre axes évite l'écueil, fréquent dans la littérature
de coaching, d'une injonction individuelle à « sortir du triangle » qui
ignorerait le poids réel des contraintes structurelles.
7.3 Intérêt de la grille
d'évaluation QBE-150 pour objectiver la dynamique du triangle
La grille d'évaluation QBE-150, développée dans le cadre du modèle BPS-E,
opérationnalise précisément cette exigence de multiaxialité au moyen de 150
items répartis en quatre axes — psychologique (55 items, 220 points),
biologique (40 items, 160 points), nutritionnel et lié au mode de vie (30
items, 120 points) et écologique-social (25 items, 100 points), pour un score
total sur 600 points, chaque item étant coté sur une échelle de sévérité de
type Likert en 0-4. Appliquée à une situation où se dessine une dynamique de
triangle dramatique, la grille présente un double intérêt clinique.
D'une part, elle permet de dépasser le repérage purement qualitatif et
impressionniste du rôle occupé (« ce patient est en position de Victime ») pour
objectiver, item par item, les marqueurs concrets qui le sous-tendent à chacun
des quatre niveaux : au sein de l'axe psychologique, des items explorant le
sentiment de contrôle sur sa propre vie, les croyances d'impuissance ou de
disqualification de soi, la présence de schémas précoces de type Sacrifice de
soi ou Assujettissement ; au sein de l'axe écologique-social, des items
explorant la qualité et la réciprocité du soutien social perçu, la place
occupée dans la structure familiale, l'existence de rapports de pouvoir
déséquilibrés dans le couple, la famille ou le milieu professionnel ; au sein
de l'axe biologique, des items explorant le retentissement somatique de
l'épuisement relationnel (sommeil, tension musculaire, symptômes anxieux) ; au
sein de l'axe nutritionnel et du mode de vie, des items explorant l'érosion des
habitudes protectrices (activité physique, alimentation, rythmes de vie) que
l'occupation chronique d'un rôle du triangle tend à dégrader.
D'autre part, et c'est là son apport le plus spécifiquement clinique, le
profil obtenu sur les quatre axes oriente directement le choix du niveau
d'intervention le plus pertinent, en cohérence avec la lecture en couches
présentée à la section 5 : un score élevé sur l'axe psychologique oriente vers
un travail centré sur le schéma et le scénario individuels ; un score élevé sur
l'axe écologique-social oriente vers une intervention systémique, familiale ou
organisationnelle portant sur la distribution des rôles elle-même ; un score
élevé sur l'axe biologique impose de traiter en priorité le retentissement
somatique avant tout travail psychothérapique de fond ; un score dégradé sur
l'axe nutritionnel et du mode de vie signale des ressources salutogéniques à restaurer
en parallèle. La grille QBE-150 permet ainsi, contrairement à une application
isolée et intuitive du triangle de Karpman, un suivi longitudinal quantifié de
l'évolution de la personne à mesure qu'elle s'éloigne du triangle dramatique
pour se rapprocher, sur chacun des quatre axes, du pôle salutogénique du
triangle du gagnant.
|
Axe du
QBE-150 |
Marqueurs
typiquement recherchés en lien avec le triangle |
Rôle du
triangle le plus concerné |
|
Psychologique (55 items / 220 pts) |
Sentiment de contrôle, croyances d'impuissance, schémas de
Sacrifice de soi ou d'Assujettissement, position existentielle |
Victime, Sauveur |
|
Écologique-social (25 items / 100 pts) |
Réciprocité du soutien perçu, place dans la structure familiale,
déséquilibre des rapports de pouvoir |
Les trois rôles, selon la configuration |
|
Biologique (40 items / 160 pts) |
Retentissement somatique de l'épuisement relationnel (sommeil,
tension, anxiété) |
Sauveur (fatigue compassionnelle), Victime (stress chronique) |
|
Nutritionnel et mode de vie (30 items / 120 pts) |
Érosion des habitudes protectrices, ressources salutogéniques
disponibles |
Transversal, marqueur de sortie du triangle |
8. Vignette clinique
fictive : le triangle en contexte familial
⚠️
Vignette entièrement fictive, construite à des fins pédagogiques uniquement.
Aucune ressemblance avec un patient réel.
Madame R., 44 ans, consulte pour un épuisement qu'elle qualifie elle-même
de « compassionnel ». Depuis quinze ans, elle occupe auprès de son frère, en
difficulté chronique avec l'alcool, une position de secours permanent : elle
règle ses dettes, intervient auprès de ses employeurs, l'héberge lors de ses
rechutes. Elle décrit une fatigue croissante, un sentiment de n'être jamais
reconnue à la hauteur de ses efforts, et une irritabilité nouvelle envers son
frère, qu'elle en vient parfois à accuser durement de son inertie — glissant
ainsi, sur de courtes séquences, de la position de Sauveur à celle de
Persécuteur, avant de culpabiliser et de reprendre le rôle de Sauveur avec une
intensité redoublée.
L'entretien met en évidence un schéma précoce de Sacrifice de soi
installé dans l'enfance auprès d'une mère elle-même en difficulté (axe
psychologique), une fratrie structurée depuis l'adolescence autour d'une
triangulation où Madame R. absorbait les tensions du couple parental (axe
écologique-social), et un retentissement somatique net (troubles du sommeil,
tension musculaire chronique, axe biologique). L'accompagnement proposé
articule un travail de thérapie des schémas centré sur le Sacrifice de soi, une
réflexion systémique sur la possibilité de redéfinir les limites de son aide
sans rompre le lien fraternel, et une orientation de son frère vers un
accompagnement spécialisé en addictologie — sans que Madame R. ait à se
substituer, seule, à cette prise en charge.
9. Limites, critiques et
prudence méthodologique
Le triangle de Karpman, malgré son succès et sa valeur heuristique en
entretien clinique ou en médiation, présente des limites qu'il convient de
rappeler.
●
Absence de validation empirique quantitative : le
modèle repose sur une intuition clinique féconde, exposée dans un article de
trois pages sans données, et n'a pas fait l'objet d'études psychométriques de
grande ampleur comparables à celles portant sur les schémas de Young ou les
styles d'attachement.
●
Risque de simplification excessive : la réduction d'une
situation relationnelle complexe à trois rôles fixes peut masquer des positions
intermédiaires, des ambivalences ou des rôles multiples occupés simultanément
par un même protagoniste.
●
Risque d'étiquetage et de disqualification : désigner
autrui, ou se désigner soi-même, comme « Victime » ou « Sauveur » peut devenir
un jugement moralisateur qui fige la relation plutôt que de l'éclairer, en
particulier lorsque le modèle est utilisé hors d'un cadre thérapeutique par un
tiers non formé.
●
Biais culturel : les rôles et leur évaluation morale
(accuser le Persécuteur, valoriser le Sauveur) sont eux-mêmes construits
culturellement ; leur généralisation transculturelle n'a pas été
systématiquement étudiée.
Ces limites plaident pour un usage du triangle de Karpman comme outil
heuristique de compréhension et d'ouverture du dialogue clinique, et non comme
instrument diagnostique ou comme grille d'évaluation formelle à intégrer telle
quelle dans un protocole d'évaluation standardisé de type QBE-150.
10. Discussion
La confrontation des lectures psychologique et sociologique du triangle
de Karpman illustre, à une échelle réduite, un débat structurant de l'ensemble
de la psychiatrie contemporaine : celui de l'articulation entre l'individuel et
le structurel, entre le symptôme et le contexte. Comme cela a été montré dans
les articles précédents de cette série consacrés à l'histoire des modèles en
psychiatrie et aux structures sociales (Lahire), aucune des deux lectures prise
isolément n'épuise le phénomène. La lecture psychologique, seule, risque de
médicaliser ou de psychologiser des situations où le poids des rapports de
pouvoir, des institutions ou de la précarité économique est déterminant. La
lecture sociologique, seule, risque de dissoudre la souffrance singulière du
sujet dans une explication structurale qui laisse peu de place au travail
thérapeutique individuel.
Le modèle BPS-E, en imposant une lecture systématiquement multiaxiale de
toute situation clinique, offre un cadre méthodologique pour tenir ensemble ces
deux registres sans les confondre ni les hiérarchiser a priori. Appliqué au
triangle de Karpman, ce cadre invite le clinicien à se poser, devant toute
situation où se dessine une dynamique de Victime-Persécuteur-Sauveur, une
question systématique : quelle part de cette configuration relève du scénario
et de l'histoire de la personne, et quelle part relève de la structure —
familiale, institutionnelle, sociale — dans laquelle elle est prise ? Cette
question, loin d'être purement académique, oriente directement le choix des
leviers thérapeutiques et évite l'écueil d'une intervention centrée sur le seul
individu lorsque le problème est avant tout structurel.
11. Conclusion
Le triangle de Karpman, plus de cinquante ans après sa formulation
initiale, demeure un outil heuristique précieux pour décrire les jeux
psychologiques répétitifs qui s'installent dans les relations humaines. Sa
popularité dans la vulgarisation contemporaine s'est cependant accompagnée
d'une réduction fréquente à sa seule dimension psychologique individuelle, au
détriment de sa dimension relationnelle et structurelle, pourtant présente dès
l'article fondateur de Karpman qui prenait pour point de départ des récits
culturels partagés. Restituer au modèle sa double nature — psychologique et
sociologique — permet d'en faire un usage clinique plus rigoureux, mieux
articulé aux ressources thérapeutiques disponibles à chaque niveau, et cohérent
avec l'ambition intégrative du modèle BPS-E. Les triangles alternatifs
présentés dans cet article — triangle du gagnant, TED*, triangle compassionnel
— offrent, quant à eux, des pistes concrètes pour accompagner un mouvement de
sortie du triangle qui ne se limite pas à un changement de posture
individuelle, mais engage également une transformation des rôles disponibles
dans le système relationnel considéré.
En
accord avec la devise du modèle BPS-E : « évaluer pour comprendre, comprendre
pour agir, agir en cohérence avec la complexité de la personne ».
Références
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Guilford Press.
Conflits d'intérêts : L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts.
Financement : aucun financement externe.
— Fin de l'article —
© Dr Claude Jean Paris — Modèle BPS-E —
Centre Médical Desfeux, Boulogne-Billancourt — 2026
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